‹ Traité de thérapeutique et de matière médicale [electronic resource]Chapitre 70 sur 175 · MÉDICATION TONIQUE NEVROSTIIÉNIQUE. VM · texte numérisé non relu

MÉDICATION TONIQUE NEVROSTIIÉNIQUE. VM

Il y a dans l'observation de ces deux genres d'effets fort distincts, une pierre de touche bien propre à résoudre la difficulté que nous venons d'élever contre les nosographes. Effectivement, si le quinquina administré dans des affections intermittentes périodiques qui n'ont aucun rapport de nature et d'étiologie avec celles qui naissent de l'infection miasmatique, suspend ou modifie évidemment l'affection périodique sans guérir la maladie dont ce type est symptomatique, il faudra en conclure qu'il jouit, comme on le dit très-bien, d'une vertu généralement antipériodique. Et si, d'une autre part, administré dans les fièvres intermittentes périodiques produites par l'empoisonnement spécial des marais, non-seulement il suspend les accès fébriles, mais détruit en même temps la maladie dont ces accès sont symptomatiques, on devrait, ce nous semble, en tirer cette autre conséquence, que dans ces derniers cas, il manifeste autre chose encore qu'une action antipériodique, savoir, une vertu singulièrement contraire à la diathèse particulière contractée par l'organisme sous l'influence des émanations marécageuses. Cette dernière conclusion serait surtout rigoureusement légitimée, si l'observation démontrait que le quinquina guérit les affections miasmatiques non-seulement lorsqu'elles sont intermittentes, mais encore lorsqu'elles présentent le type continu ; et elle le serait bien plus encore, si les faits prouvaient également que la cachexie paludéenne et que les lésions matérielles qu'elle détermine, cèdent au quinquina comme la fièvre intermittente elle-même dont elles sont trop souvent la fâcheuse terminaison.

Voilà certes deux genres bien différents d'action, si l'on considère le résultat produit; mais si l'on interroge la cause, peut-être trouvera-t-on que ces deux sortes d'effets ne la supposent pas nécessairement distincte dans sa manière fondamentale d'agir. Qu'elles soient intermittentes, rémittentes ou continues, les affections paludéennes ne diffèrent pas essentiellement. Le type, encore un fois, a ses causes dans les lois mêmes de la vie'; et celle-ci présente tous les modes périodiques dans l'accomplissement régulier de nos fonctions.

D'où peut donc dépendre cette différence si remarquable de l'action du quinquina, qui ici, emporte la forme et le fond, et là, ne supprime que des manifestations périodiques de symptômes, laissant tout entière vivante la disposition intime à les reproduire?

Elle vient de deux causes, l'une réelle et l'autre qui n'est qu'apparente. Il est réel et positif, en effet, que dans un grand nombre de ces cas où l'infection paludéenne n'est ni ancienne ni profonde, et qui se manifestent sous la forme des fièvres intermittentes légitimes, le quinquina, méthodiquement administré, emporte souvent, comme nous venons de le dire, le fond de la maladie avec la forme, le principe intime des accès avec les accès eux-mêmes. Mais qu'est-ce à dire? que le quinquina a détruit et neutralisé immédiatement et à la manière d'un contre-poison, le miasme paludéen? Rien ne le prouve, et tout semble se réunir pour prouver le contraire.

438 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE.

L'imprégnation paludéenne de l'organisme est extérieure. Avec quelque facilité que s'opère par les propriétés morbides de l'organisme l'assimilation pathologique du miasme, et quelque peu d'analogie qu'il ait d'ailleurs avec les poisons proprement dits, cet agent n'est point un poison morbide; ou tout au moins, il ne paraît pas être un des poisons morbides de l'homme, car il ne se développe jamais en nous en l'absence des conditions externes assez bien connues où il prend ordinairement naissance. Il doit être, par conséquent, moins adhérent à la constitution que les maladies qui telles que la goutte, la syphilis, la dartre, etc., sortent spontanément de notre fonds comme des produits de ce qu'il y a d'originellement morbide en nous. Il en résulte que si les affections paludéennes sont récentes, peu identifiées avec l'organisation, intermittentes et surtout régulièrement périodiques (signe d'une infection peu intense et qui n'est pas encore allée jusqu'à la cachexie), le quinquina, en supprimant les accidents périodiques, c'est-à-dire en fortifiant la résistance vitale contre le retour des accès fébriles, donnera en même temps à l'organisme la force et le temps nécessaires pour surmonter la puissance délétère du principe miasmatique. Tout le monde sait d'ailleurs, que beaucoup de fièvres intermittentes simples guérissent d'ellesmêmes et sans le secours du quinquina. D'un autre côté, combien de fois ne voit-on pas les fièvres intermittentes, même les moins anciennes et les moins profondes en apparence, supprimées d'abord par le kina, récidiver avec une opiniâtreté désolante au printemps, en automne, sous l'influence d'un refroidissement, d'une émotion, d'une maladie intercurrente, et accuser ainsi la prétendue vertu spécifique du fébrifuge!

Vraiment, il ne se passe pas autre chose ici que dans les accidents périodiques de nature goutteuse, rhumatismale ou autre; et si ceux-ci cèdent moins facilement et récidivent sous la même forme ou sous un autre type avec beaucoup plus de ténacité, c'est que la diathèse goutteuse, par exemple, est toute personnelle et inséparable en quelque sorte des constitutions où elle se développe, tandis que les affections paludéennes sont accidentelles et essentiellement curables. Voilà à quoi nous réduisons cette vertu occulte, cette spécificité tant célébrée du quinquina dans les fièvres intermittentes. Il n'est donc pas plus l'antidote direct du principe paludéen que du principe goutteux.

Telle est la pensée que l'un de nous exprimait en ces termes, il y a cinq ans, dans un autre travail (Les Vrais principes de la matière médicale et de la thérapeutique, par M. Pidoux; Béchet, 1853, page 30) ;

a Si le quinquina guérit plus sûrement les accidents paludéens périodiques que les accidents goutteux de même type, c'est que la goutte est une maladie intime et personnelle bien autrement identifiée avec l'organisme et bien autrement rebelle que le poison palustre, tout externe et étranger.

a Quand une affection est peu profonde ; qu'elle n'a pas encore pris fortement possession de l'organisme ; qu'elle ne s'est pas suffisamment assimilé les forces saines, elle a la plus grande tendance à revêtir le type intermit-

MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE. 439

tent. Celui-ci n'est autre chose qu'une alternative plus ou moins régulière de moments sains et de moments troublés, signe évident que la maladie, quelque dangereuse qu'elle puisse être dans un de ces moments, n'a pas encore vicié totalement l'organisation. Alors, le quinquina administré dans l'intervalle des accès, accroissant la résistance vitale ou les forces saines, prolonge les moments sains, et peut mettre l'organisme en mesure d'user le principe du mal, de le dominer et de le laisser s'éteindre, s'il n'est pas d'une nature trop vivace, trop constitutionnelle et trop intime. Or tel est le cas des affections palustres, lorsqu'elles n'ont pas encore altéré profondément l'organisme et produit une cachexie et des désordres trop graves dans les viscères.

« Quand ces effets profonds sont accomplis, qu'a donc de bien plus merveilleux le quinquina qu'une fouie d'autres reconstituants? Ne se confond-il pas alors avec tous les toniques, en gardant toutefois sa prééminence dans cet ordre? Ne faut-il pas même souvent aider son action par celle des altérants, etc.? Nos hôpitaux ne sont-ils pas encombrés de soldats et de colons d'Algérie, opprobres vivants du quinquina? Ce médicament les a guéris vingt fois; peut-être même les a-t-il arrachés à la mort quand leur maladie, quoique horriblement délétère, était encore superficielle et l'organisme peu intimement affecté. Aujourd'hui, il est impuissant, parce que le corps vivant est tout maladie, et qu'arrivé à cet état hectique où son fond n'est plus sain, il ne peut pas prêter plus de point d'appui à une guérison artificielle qu'à une guérison spontanée.

a Nul médicament ne fait à la nature de plus puissants appels que le quinquina. Il est si vrai qu'il n'agit que par elle, que les propriétés qu'on lui attribue sont celles mêmes qui caractérisent l'action régulière de l'organisme, propriétés qu'on transporte au quinquina par un trope que les spécificistes seuls prennent à la lettre.

« Accroître la force saine et diminuer l'action morbide : voilà la propriété générale du quinquina. Sa puissance tonique, ou la faculté qu'il a d'augmenter les forces vitales communes, se prouve par sa vertu sédative, modératrice, régulatrice des manifestations spéciales de cette force.

« Barthez disait déjà dans son langage ontologique, qu'il augmentait les forces en puissance et contenait les forces agissantes. Suivant Hunter, il est le remède de l'irritabilité, état morbide caractérisé par la diminution de la force et l'augmentation excessive et irrégulière de l'action. L'inflammation gangréneuse, où, d'après le même auteur, l'action morbide excessive n'est pas en rapport avec la force vitale commune très-peu résistante, offre encore l'indication vraiment spéciale du quinquina. Or que voyons-nous en tout cela? L'exercice même des lois générales de l'organisme. Mais, si ce sont les lois de l'organisme, ce ne sont donc pas celles du quinquina.

a Pourtant, dans certaines circonstances, les forces organiques sont affectées par des influences pernicieuses qui l'emportent de plus en plus sur leur résistance propre. A ces influences funestes, le quinquina en oppose de contraires. Est-ce à dire que par lui-même, directement et chimique-

Page 1