TABLEAU GÉNÉRAL DES SYMPTÔMES DES TUMEURS DU CERVEAU
Au milieu d'une santé bonne ou passable , la maladie débute le plus souvent par des maux de tête, ou habituels ou revenant, par accès plus ou moins violents. Au bout d'un certain temps une moitié du corps commence à s'affaiblir, et il s'établit lentement et graduellement une hémiplégie. Des convulsions apparaissent quelquefois de bonne heure. Des troubles sensoriels se manifestent de bonne heure si la tumeur siège à la base. Il est rare que le début soit marqué par des troubles digestifs , des nausées et des vomissements revenant par accès. Les facultés intellectuelles s'altèrent rarement dès le principe. Le diagnostic est facile si la tumeur se développe au dehors. Elle laisse ordinairement les téguments intacts ; la tumeur est molle, élastique, à surface inégale ; elle donne quelquefois au palper la sensation d'une fausse fluctuation ; on y perçoit volontiers des battements artériels ; si des parcelles d'os sont détachées tout autour, on constate une crépitation particulière; le crâne enfin est-il largement perforé, la tumeur est réductible, et suit l'expansion et les mouvements du cerveau. On sent parfois aussi un rebord autour de la tumeur. Dans ces cas , les troubles fonctionnels du cerveau souffrent proportionnellement peu.
Si la tumeur ne tend pas à se développer au dehors, nous constatons deux ordres de troubles fonctionnels : les uns, en rapport direct avec l'encéphale, ont trait à la motilité, à la sensibilité, aux organes des sens et à l'intelligence ; les autres se composent des troubles plutôt indirects , tels que ceux des organes de la digestion , de la respiration, de la circulation.
Parmi les altérations de la sensibilité, nous rencontrons en première ligne les maux de tête qui existent au moins 2 fois sur 3. Les douleurs sont générales ou circonscrites, sourdes ou vives, permanentes ou venant par accès , lesquels peuvent s'accompagner de nausées et de vomissements. Les membres affaiblis ou paralysés sont assez fréquemment aussi le siège de douleurs. L'insensibilité partielle ou plus étendue ne survient quelquefois que vers la fin.
Les troubles sensoriels sont presque aussi fréquents que ceux de la sensibilité , et correspondent surtout aux tumeurs de la base. Ils se distingent des maladies idiopathiques des organes des sens par l'existence simultanée de douleurs, de symptômes paralytiformes, et par la tendance à l'altération de plusieurs sens à la fois. C'est ainsi, par exemple, que la vue, l'ouïe ou l'odorat souffrent successivement, quelquefois simultanément, tantôt d'un seul côté , tantôt des deux. La vue est l'organe des sens le plus fréquemment atteint ; elle s'affaiblit et peut s'abolir complètement. Plus rarement on observe une inflammation avec ulcération de la cornée , lorsque la branche ophthalmique de la cinquième paire a plus particulièrement souffert. La compression de la troisième paire provoque plutôt la parai vsie et la chute de la paupière supérieure avec strabisme en dehors. L'ouïe est beaucoup plus souvent affaiblie que surexcitée.
Les altérations de la motilité sont des plus importantes à connaître ; elles existent dans plus des deux tiers des cas, et se distinguent par une grande variété de manifestations , surtout dans tout ce qui a rapport à la paralysie. Les troubles moteurs qui se manifestent par la paralysie sont proportionnellement moins fréquents , mais peut-être plus importants encore par rapport au diagnostic des tumeurs cérébrales. On les observe dans un tiers des cas. La paralysie ne survient qu'exceptionnellement d'une manière brusque. Occupant ordinairement un seul côté du corps, elle augmente lentement, et il n'est pas rare de la voir augmenter et diminuer alternativement pendant quelque temps et suivre une marche oscillante. La paraplégie est la forme exceptionnelle de la paralysie dans les tumeurs. Les membres affaiblis sont fréquemment le siège de douleurs vives, de secousses subites, de soubresauts, de spasmes, de convulsions partielles. En thèse générale, la paralysie est croisée dans le système musculaire , tandis qu'elle a habituellement lieu du même côté que l'altération pour les organes des sens. Outre la paralysie lente , on observe dans le cours de la maladie des accès
d'apoplexie qui se caractérisent par une perte momentanée de la connaissance et par une hémiplégie subite. Les convulsions générales prennent assez généralement le caractère épileptiforme ; elles peuvent être si violentes, qu'elles entraînent la mort instantanée.
Les altérations de l'intelligence sont constatées dans 1/3 environ des cas, et encore, chez beaucoup d'entre eux , à un degré peu notable; chez l/9e seulement il y a abolition à peu près complète de l'intelligence. Les degrés légers se caractérisent par une diminution de la mémoire, de la lenteur dans les idées ; à un plus haut degré, on observe de l'incohérence dans les idées, de la difficulté dans le langage, la disparition des facultés jusqu'à la démence complète. Des accès de folie, des hallucinations, la manie, constituent l'exception parmi ces troubles.
Il est important de bien tenir compte de tous les changements morbides que l'on voit se développer du côté des organes digestifs. Comme symptômes précoces, on ne les observe que dans l/9e des cas ; mais on pourrait bien être tenté de les rapporter à une maladie idiopathique de l'estomac, si l'on ne tenait compte de l'absence des aliments dans les matières vomies, de la facilité des digestions, de l'indépendance que montrent ces nausées , et de l'existence simultanée de douleurs de tête , de symptômes paralytiques et de troubles sensoriels.
Les autres troubles fonctionnels n'ont qu'une valeur très secondaire pour le diagnostic. C'est ainsi que , vers la fin , la paralysie progressive produit de l'irrégularité dans les garde-robes et dans l'émission des urines. Le pouls conserve habituellement son rhythme normal ; il est parfois notablement ralenti, et il s'accélère vers la fin s'il survient quelque complication inflammatoire. Dans quelques cas de tumeurs de la base , près de la protubérance , la respiration est haute , accélérée , bruyante , sans qu'il y ait des altérations locales des voies respiratoires.
La santé générale est profondément altérée dans les cas de tumeurs cancéreuses ; il faut dire cependant que ces malades succombent souvent avant que le marasme ait pu atteindre un haut degré. Vers la fin , on observe le plus souvent de la stupeur et du coma, et du délire, s'il survient une affection inflammatoire du cerveau ou des méninges. La mort subite est la conséquence d'un épanchement sanguin considérable , ou d'un accès violent de convulsions générales.
Nous ne tracerons pas ici le tableau des manifestations symptomatologiques, différentes selon le siège des tumeurs ; il en sera longuement question dans le cours de ce travail , et le résumé qui terminera ce chapitre en esquissera d'une manière succincte les principaux traits.
Nous arrivons donc ainsi à l'analyse détaillée de la partie pathologique de nos observations , que nous commencerons en indiquant tout ce qu'elle nous offre par rapport au début.
Début. Le début n'a été noté avec quelques détails que dans la moitié des cas , dans 45 observations. On ne s'étonnera pas que , dans l'autre moitié des faits, le début ait été passé sous silence, en tenant compte de ce que souvent ces malades ne se présentent à l'observation du médecin que lorsque la maladie est déjà fort avancée, et que l'intelligence surtout a éprouvé d'assez profondes atteintes pour qu'on ne puisse tirer aucun parti des réponses données par ces malades. Nous venons de voir, en outre, que ces affections pouvaient être quelquefois latentes pendant toute la durée.
Le début a été, dans un certain nombre de cas (13 fois), borné à un seul symptôme, mais dont la nature et l'intensité pouvaient déjà faire pressentir qu'il s'agissait d'un mal sérieux et profond de l'encéphale. C'étaient surtout la céphalalgie et les affections de la motilité qui étaient dans ces cas les principaux symptômes accusés.
Ces 13 malades éprouvaient , pendant plus ou moins de temps, une vive douleur de tête avant tout autre malaise. Ordinairement j continuelles , dans deux cas ces douleurs de tête venaient par accès violents tout en persistant à l'état sourd d'une manière habituelle. Le plus souvent générales, elles étaient plusieurs fois bornées à la région
Isus-orbitaire , et une fois à la région occipito-cervicale. Les troubles de la motilité, comme symptôme initial unique, se manifestaient par un affaiblissement graduel d'un côté du corps. Une fois , c'était une faiblesse de l'un des bras avec convulsions dans ce membre ; chez un i autre malade, une hémiplégie survenue graduellement s'accompagnait I de bonne heure de roideur et de contractions involontaires. Nous avons ) noté, dans un autre cas, au début, une hémiplégie droite, passagère, I survenue après des symptômes apoplectiformes ; et chez un autre | malade une roideur tétanique qui accompagnait chaque fois des accès J apoplectiformes survenus depuis le commencement de la maladie. Chez un de ces 13 sujets , où le début était marqué par un seul ordre de troubles , il s'agissait d'une diminution graduelle de la vue
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toute la gravité de l'affection , vu que les altérations idiopathiques des organes des sens ne portent ordinairement que sur un seul à la fois.
Mais le plus souvent, 32 fois sur 45, plusieurs des grandes fonctions étaient atteintes à la fois dès le début, surtout quand la tumeur était intra-crânienne. Ces désordres portaient principalement sur la sensibilité ; ils consistaient en douleur céphalique , troubles des organes des sens, surtout de la vue, altérations de la motilité, paralysie , convulsions , diminution des facultés intellectuelles , et enfin des symptômes du côté des voies digestives. 20 fois sur 32, deux de ces importantes fonctions souffraient à la fois ; 8 fois trois d'entre elles étaient affectées, et 4 fois les quatre principales fonctions, altérées en pareille circonstance, Fêtaient dès le début. Voici ce que nous avons observé dans les 20 cas d'altérations de deux fonctions : Le symptôme le plus fréquent était la céphalalgie (11 fois sur 20), accompagnée 3 fois d'hémiplégie. Quant au siège de la céphalalgie, elle existait 2 fois du côté de la paralysie, et 1 fois elle était générale ; 5 fois il y avait en même temps trouble des organes des sens , et principalement de la vue, accompagné 1 fois de surdité ; 2 fois il y avait en même temps des vertiges, des étourdissements , de la dyspepsie, des nausées et des vomissements. En pareille circonstance il est facile de se tromper et de rapporter le siège de la maladie plutôt à l'estomac qu'au cerveau : nous avons vu en consultation un de nos premiers praticiens prendre pour une affection du pylore les symptômes ' d'une de ces tumeurs méningiennes. Chez un malade , il y avait de . bonne heure, en même temps que la céphalalgie, une altération de < l'intelligence, accompagnée de lenteur de la parole. Chez deux ma- ■ lades les maux de tête étaient moins prononcés ; mais il y avait de bonne heure des douleurs névralgiques multiples , surtout à la face ^ et dans la région fronto-temporale, revenant de temps en temps par de forts accès, et s'accompagnant, dans un de ces cas , de fourmil- ^ lements, de crampes, d'une sensation habituelle de froid, symptômes j ^ qui firent bientôt place à une hémiplégie du côté gauche. Chez un malade il y avait diplopie , avec d'autres troubles assez variés du ^ côté de la vue. Chez 7 malades les symptômes paralytiques prédominaient parmi les phénomènes initiaux, et s'accompagnaient de sen- ^ sations douloureuses diverses ou de troubles sensoriels. Une fois il y avait paralysie du bras gauche avec douleur vive ; 1 fois hémiplé- j gie droite avec amaurose commençante ; 1 fois douleur dans le côté L droit du corps , et paralysie de la paupière supérieure du côté op-
posé ; 1 fois une hémiplégie graduelle du côté droit, accompagnée d'affaiblissement de l'intelligence ; 1 fois une hémiplégie du côté gauche avec cécité ; 1 fois perte de la mémoire, de la vue et de l'ouïe ; et 1 fois enfin, névralgie faciale avec cécité.
Dans les 8 cas où trois des importantes fonctions étaient de bonne heure atteintes , la céphalalgie s'est encore rencontrée 7 fois. Dans le seul cas où elle manquait , le début se caractérisait par des convulsions du côté droit , par de la cécité et une paralysie œsophagienne commençante. Dans les 7 autres cas , il y avait : 1° céphalalgie sus -orbitaire , paralysie faciale gauche et trouble de la vue ; 2° céphalalgie avec étourdissements , diminution de la sensibilité générale, faiblesse du côté droit, affaiblissement de la vue, strabisme et diplopie; 3° céphalalgie, diminution de la mémoire , faiblesse des membres- et tremblement ; 4° céphalalgie frontale, convulsions de la face , fourmillement dans les membres ; 5° céphalalgie , douleurs abdominales, vomissements et délire; 6° céphalalgie, trouble de l'intelligence, nausées et vomissements ; 7° céphalalgie , hyporesthésie crânienne, faiblesse de la vue et hémiplégie incomplète.
Dans les 4 cas enfin de troubles initiaux multiples , nous observons 1° une paralysie subite de la paupière supérieure gauche avec strabisme en dehors , troubles de la vue , douleurs sus-orbitaires , temporales et faciales, et frissons ; de plus une céphalalgie qui ne fut pas de longue durée ; 2° maux de tête, vomissements, perte de connaissance , tumeurs syncipitales d'abord isolées, puis confluentes ; 3° céphalalgie, tumeur syneipitale, trouble de la vue, fourmillement à droite ; 4° céphalalgie , photophobie , trouble de la vue, altération de l'intelligence et du mouvement.
Nous trouvons donc les maux de tête comme symptôme initial le plus fréquent, ayant existé dans près des 2/3 des cas. Viennent ensuite, par rapport à la fréquence , les altérations des fonctions sensorielles, puis celles de la motilité, de l'intelligence, et des fonctions digestives.
Des douleurs de tête vives , sourdes et continues , mais plus violentes par accès, survenant au milieu d'une assez bonne santé, ou au moins chez des personnes qui n'}^ étaient pas sujettes auparavant , attirent déjà l'attention du praticien expérimenté sur une affection cérébrale. L'absence d'existence de tubercules pulmonaires diminue la probabilité de tubercules encéphaliques ; mais on peut rester dans : le doute entre la probabilité d'une tumeur cérébrale et celle d'un ramollissement. Si à ces symptômes viennent se joindre des troubles
moteurs , un affaiblissement d'un côté du corps , précédé de fourmillement, de secousses ou de douleurs , le diagnostic n'en est pas plus avancé ; mais si les troubles moteurs se prononcent plutôt par des convulsions , alors l'existence d'une tumeur cérébrale est plus vraisemblable. S'il survient des troubles sensoriels, surtout du côte de la vue, en même temps qu'il y a céphalalgie, ou céphalalgie et troubles moteurs, le début déjà fait présumer l'existence non seulement d'une tumeur cancéreuse ou fibro-plastique intra-crânienne , mais même à la base du crâne de préférence. De plus, si les troubles sensoriels commencent d'un côté , si la paralysie de la paupière supérieure , accompagnée de strabisme, arrive sur un œil plutôt que sur les deux, on est même en droit de supposer que la tumeur existe du même côté que ces phénomènes des troubles sensoriels. Les troubles de l'intelligence n'éclaireront guère le diagnostic initial , à part la détermination vague d'affection cérébrale. Les vomissements n'ont pas de valeur pathognomonique non plus, et tout au plus peuvent-ils compléter les probabilités en faveur d'une tumeur, si, outre les maux de tête, il y a un ou plusieurs sens altérés.
Si nous avions voulu faire un travail de simple curiosité physiologique, nous aurions peut-être moins insisté sur les phénomènes du début; mais comme nous nous adressons aux praticiens, nous tenons à faire ressortir toutes les ressources du diagnostic en pareille circonstance, car nous avons la conviction, et nous avons pour nous le témoignage de M. Louis, qu'avec un traitement convenable, la thérapeutique n'est pas sans prise sur ces affections , dans lesquelles , sans pouvoir faire disparaître le produit anormal , on peut, par des émissions sanguines, des exutoires permanents et vigoureux, des purgations, des fondants et une hygiène appropriée, prolonger l'existence du malade en cherchant, autant que possible, à combattre ou à prévenir l'action fâcheuse des congestions encéphaliques autour de la tumeur.