CAUSTIQUES
Les données générales de la prophylaxie sont ici, comme ailleurs, ventilation, hotte communiquant avec un foyer d'appel ou un ventilateur, fermeture hermétique des appareils, occlusion des chambres et des souffroirs, où l'ouvrier n'entrera qu'après évacuation des vapeurs.
Pour neutraliser ces vapeurs, on a conseillé l'eau de chaux; Hilairet a proposé l'ammoniaque pour les acides ; il se formerait de l'azotate et de l'azotite d'ammoniaque inoflensifs et inodores.
Pour les vapeurs sulfureuses émises dans la vulcanisation du caoutchouc, Hudelo a fait construire un appareil dans lequel, au voisinage du bain de soufre, il vient de l'air appelé de l'extérieur en quantité suffisante pour entraîner le gaz sulfureux ; ensuite cet air vient en contact d'une large surface mouillée, qui absorbe le gaz. Divers appareils ont été imaginés pour aspirer les gaz acides produits dans les diverses industries; ainsi nous citerons l'appareil de M. Livache, pour les vapeurs des ateliers de celluloïd; celui de MxM. Geneste et Herscher, employé pour aspirer les gaz des ateliers d'orfèvrerie Christophle, les gaz lourds descendant, les gaz légers montant; enfin, pour aspirer les vapeurs de poudreries, MM. Geneste et Herscher ont disposé dans le comble des hangars un ventilateur hélicoïdal actionné mécaniquement. Pour l'ammoniaque, l'appareil de Hudelo peut être utilisé.
TABAC. — On a accusé le tabac de provoquer quelques méfaits chez les ouvrières qui le manipulent; d'autres, par contre, ont cherché à l'innocenter; il importe donc de se faire à ce sujet une opinion éclairée par des faits. Si Ton réfléchit à l'extrême toxicité de la nicotine, bien démontrée par Claude Bernard, et à la teneur
élevée de cetalcaloïde dansles tabacs non encore manipulés (8 p 100' dans les tabacs du Lot, 6 à 7 p. 100 dans ceux du Nord, de Virginie, de Keritucky, 2 à 3 p. 100 dans le Maryland et l'Alsace), on serait tenté de pencher vers la grande nocivité des professions qui les manient. La nicotianine qui se trouve dans les feuilles sèches serait aussi à mettre en cause d'après Ghappmann.
MODES DE PÉNÉTRATION. — L'absorption de nicotine peut se faire de diverses façons et par diverses voies :
1° Pénétration par les poussières. — Parles poussières quand les ouvrières font le triage des plus belles feuilles (époulardage) ou démolissent, après une fermentation de six mois, les meules de tabac appelées masses.
2° Pénétration par les vapeurs. — Par les vapeurs émanées des tabacs en fermentation et des séchoirs. L action de ces vapeurs, dont la composition chimique ne paraît pas avoir été bien précisée, se manifeste surtout Tété, et dans les rondes du soir quand les vapeurs ont été accumulées dans des salles closes pendant plusieurs heures.
Qu'il s'agisse de poussières ou de vapeurs, l'absorption se fait par voie respiratoire; mais il faut aussi tenir compte de l'absorption par voie cutanée, bien démontrée par un fait de Tardieu qui a vu un empoisonnement par application de feuilles de tabacsurla peaudans un but de fraude. Le contact du tabac avec la peau est réalisé dans plusieurs des opérations, dans la mouillade qui consistée tremper les feuilles dans l'eau salée pour les rendre plus souples et les empêcher de moisir, dans Yécotage qui est l'enlèvement de leurs nervures. La colle enfin qui sert à fixer la robe des cigares est faite de farine et de jus de tabac. Les opérations telles que le râpage, le tamisager entraînent naturellement des poussières.
SYMPTOMATOLOGIE— Quels sont les symptômes d'intoxication tabagique professionnelle? Nous allons voir qu'à ce sujet les auteurs sont loin de s'accorder. Au début, il y aurait les signes que l'on observe chez les fumeurs non expérimentés ou chez les personnes non accoutumées et qui ont été soumises, dans un lieu insuffisamment aéré, aux vapeurs de pipes et de cigares. Cesontdela céphalée, des nausées, de l'insomnie, de l'embarras gastrique, des vomissements et de la diarrhée, de la dyspepsie flatulente et de la gastralgie, accidents plus fréquents chez les femmes ou les enfants. D'après Kostial, sur 100 nouvelles cigarières de douze à seize ans, 72 sont malades dans les six premiers mois. La maladie, qui dure une ou plusieurs semaines, consiste en congestion cérébrale, névroses, angoisse précordiale, palpitations, anémie, gastrite, entérite, conjonctivite, lassitude, fièvre, insomnie, sueurs froides, anorexie. Suivant Ygonin, ces troubles seraient rares. Pour Mélier, l'anémie serait la conséquence de la diarrhée. Aux troubles de début que nous venons d'énumérer succéderait une période d'accoutumance pendant laquelle l'action
lente du poison donnerait lieu à un amaigrissement progressif, dû, d'après Buchkin, à ce que la sécrétion gastrique diminuerait et deviendrait insuffisante.
Une action très discutée du tabac est celle qu'il exercerait sur la phtisie et d'autres maladies infectieuses. En 1842, le vicomte Siméon fit paraître un résumé des rapports des médecins des manufactures de tabac. Dans ces rapports, il était dit qu'à Morlaix les ouvriers auraient été préservés de la dysenterie, à Tonneins de la suette, qui sévissaient sur le reste de la population. L'heureuse influence sur la phtisie y était proclamée dans cinq rapports sur dix. Ruef (de Strasbourg) demanda même, à titre thérapeutique, l'introduction des phtisiques dans les manufactures de tabac. Cependant Mélier, qui fit à cette occasion un rapport à l'Académie en 1845, se montre sceptique sur cette action; de même Ygonin (1) ; enfin L. Poisson (de Nantes) (2) conclut que la guérison de la phtisie, des rhumatismes, de la gale, des fièvres intermittentes, par la fabrication du tabac, est illusoire.
Ce qui nous arrêtera davantage, c'est l'étude des conséquences importantes au point de vue social que le tabac peut avoir sur la conception et la santé du nourrisson ou de sa mère. Déjà Pâtissier, Mérat, Richardson, James, Brodie, Kostial avaient observé la fréquence des troubles menstruels et des métrorragies. Ces faits semblaient cadrer avec l'action excito-motrice qu'exerce la nicotine sur les fibres lisses, comme en témoignent ses effets laxatifs.
Voyons donc tout d'abord quelle opinion on peut se faire au sujet de Yinfluence sur la grossesse. Tandis que Delaunay, Decaisne, Quinquaud ont observé que les fausses couches persistantes chez les ouvrières tout le temps qu'elles se livrent à leur profession disparaîtraient quand elles ne reviendraient plus à la manufacture, que Layet a fait la même observation à Bordeaux, par contre Lebail (du Mans), tout en admettant la suractivité menstruelle, nie les fausses couches et la mortalité des nouveau-nés. Le Dr Ygonin (de Lyon) trouve que rien n'est justifié dans les craintes émises au sujet des méfaits du tabac. Poisson père (de Nantes) dit qu'en vingt-cinq ans il n'a rien observé de semblable. L. Poisson (de Nantes) a étudié la question en 1881 dans les Annales d'hygiène. Il se base sur la statistique. Sur 100 ouvrières mariées ou non, il ne trouve que huit menstruations défectueuses. Sur ces 8 cas, quatre péchaient par suractivité, 3 par irrégularité. Dans le dernier, l'ouvrière, âgée de trente-deux ans, n'avait été réglée que deux fois dans sa vie.
Sur 68 femmes mariées, il y a eu 11 fausses couches, dues soit à la syphilis, soit à des accidents, en somme une proportion qui ne dépasse pas ce qu'on voit chez d'autres ouvrières. La nicotine
(1) Ygonin, Annales iïhyg. puhl. et de méd. lég., 2e série, 1867.
(2) Poisson, Annales d'hyg. puhl. et de méd. lèg., 3e série, 188t.
•a été trouvée dans le liquide amniotique (Ruef, Stolz), mais il n'en semble pas résulter les graves conséquences admises par certains auteurs pour la vie du produit de la conception. Cependant Layet fait observer que, dans une môme manufacture, les cigarières, plus •exposées aux émanations de tabac que les colleuses de papier, sont aussi plus sujettes aux avortements.
Les suites de couches sont-elles plus mauvaises? L. Poisson ne le croit pas; il ne croit pas qu'il y ait des pertes utérines consécutives. Le point le plus important qui reste à étudier est celui de la mortalité infantile dans les familles de ces ouvrières. La nicotine a été trouvée dans le lait(Kostial), et on pourrait a priori admettre la nocivité de ce lait sur l'enfant. Kostial avait dit que les enfants des cigarières qui nourrissent n'ont, dans les trois premières semaines, rien de particulier, mais qu'ils dépérissent après la reprise par la mère de son travail et meurent du deuxième au quatrième mois. Ces ouvrières auraient peu de lait. Admise encore par Mélier, Jacquemart, Decaisne, Thévenot, Goyard, cette fâcheuse influence a été contestée par Parent-Duchâtelet, Siméon, L. Poisson, qui n'a pas vu ces enfants plus exposés aux maladies, ni ces maladies plus graves chez eux ni la mortalité plus élevée.
En 1897, G. Etienne (1) (de Nancy) a repris la question dans une étude portant sur 17 familles et 93 grossesses. Il ne lui semble pas que le tabac agisse sur l'évolution de la grossesse. Sur 93 grossesses, il n'y a eu que 8 mort-nés, soit 11,5 p. 100. Pour ce qui est des conséquences de la lactation sur l'enfant, alors que 2 enfants nourris au sein par une mère ne rentrant pas à la manufacture sont restés très bien portants, par contre 8 enfants nourris exclusivement au sein par des mères ayant repris leur travail ont tous succombé entre le premier et le treizième mois, et 6 d'entre eux dans les six premiers mois. D'autres statistiques montrent que les résultats sont plus favorables si l'enfant est nourri après la reprise du travail par la mère, soit exclusivement au biberon, soit simultanément au sein et au biberon ; avec cette méthode mixte, la mortalité n'est que de un sixième. Les enfants élevés exclusivement au biberon ont survécu dans la remarquable proportion des deux tiers. De ces faits résultent les conséquences suivantes énoncées par l'auteur :
1° Il ne faut pas chercher à faciliter l'allaitement maternel chez les femmes qui ont repris leur travail. Dans ces conditions, la mortalité infantile s'élève à plus du double de l'ensemble de la population ouvrière :
*2° Il faut généraliser l'emploi du lait stérilisé par distribution du lait à prix réduit ou gratis ;
3° Il faut interdire la rentrée des ateliers pendant un minimum de
(1) G. Étienn -, Annales d'hyg. publ. et de méd. lég., 3e série, 1897.
un mois à six semaines après l'accouchement d'un enfant vivant. On sait7 en effet, qu'après avoir reçu l'allaitement maternel pendant ce laps de temps l'enfant est beaucoup plus apte à supporter l'allaitement artificiel.
Pour se rendre compte des progrès réalisés dans la prophylaxie des accidents du tabac, il suffit de parcourir l'ouvrage de Rammazinir datant de 1822; l'auteur y fait le plus sombre tableau des accidents tabagiques professionnels. Aujourd'hui le hachage, le râpage, la torréfaction se font par des machines qui suppriment le contact direct et les vapeurs délétères. Les salles sont en outre suffisamment aérées. En somme, on peut dire que le travail se fait dans des conditions presque inoffensives.
Récemment l'étude expérimentale de l'intoxication tabagique a a été faite par divers auteurs. Josué (1) n'a pas obtenu de lésions artérielles avec des injections veineuses de nicotine chez des lapins • cependant Adler (2), faisant ingérer à des lapins une infusion de tabac mêlée à la nourriture, avait vu de l'endartérite des artérioles. Boveri (3) leur introduisant avec la sonde une infusion de tabac trouva l'aorte dilatée et calcaire. Les mêmes résultats ont été obtenus par Baylac et Amouroux (4). Gouget a repris ces expériences (5), soit en introduisant avec la sonde l'infusion de tabac, soit en l'injectant dans la veine. Le premier mode d'introduction est bien supporté, tandis que le second provoque une crise épileptique. Un seul lapin qui avait été injecté dans la veine eut de l'aortite : dans une expérience, l'auteur a noté un léger degré de cirrhose hépatique.
11 nous paraît intéressant de publier ici les résultats d'une enquête toute récente, faite par l'un de nous, résultats qui, par leur concordance parfaite, deviennent singulièrement significatifs.
En présence de ces affirmations encore rejetées, malgré les faits, que la manipulation du tabac exerce une action évidemment néfaste sur la natalité, sur l'allaitement, et une action moins certaine sur la morbidité des enfants en bas âge, nous avons envoyé à tous les médecins des manufactures de tabac en France un questionnaire ainsi conçu :
a. Quelle est l'influence du tabac sur la natalité? Des auteurs ayant prétendu que la natalité est plus faible chez les ouvrières des tabacs que chez les femmes de la classe ouvrière en général.
6. Quelle est l'influence du travail, dans les manufactures de tabac, sur la morbidité des enfants en bas âge? Des auteurs ayant prétendu que la morbidité des enfants des ouvrières des tabacs est plus du double de la mortalité au même âge dans la classe ouvrière .
il) Soc, mèd. des hôp., 3 fév. 1905.
(2) Journ. of. méd. researches, nov. 1902.
(3) Clin, méd., 1905, n° 6.
(4) Soc. biol, juin 1906.
(5) Presse méd., 22 août 1906.
c. Quelleestl'influencedelamanipulationdu tabacsur rallaitement? Des auteurs ayant prétendu que le lait des ouvrières était non seulement mauvais, mais encore dangereux (un auteur n'a-t-il pas prétendu que le lait des ouvrières dégageait une odeur de tabac). A ces questions très précises, les très distingués médecins des manufactures de tabacs en France ont bien voulu répondre d'une façon très précise, après avoir examiné, chacun dans leur sphère, les faits tels qu'ils se présentent habituellement : et leurs réponses, parfaitement concordantes, ont une valeur indéniable puisque l'enquête a porté sur toute la population des tabacs, qui s'élève à près de 17000 ouvrières.
Quelques-uns, tel le Dr Breul, de Nancy, ont cité des chiffres intéressants. 1° Le chiffre de la natalité générale à Nancy a été, pour 1905 et 1906, de 2,36 p. 100; à la manufacture des tabacs, il a été pour 1906 de 5,65 p. 100 ; 2° le chiffre de la mortalité infantile à la manufacture pendant l'année 1906 a été de 13,15 p. 100 ; la moyenne de la mortalité infantile était à Nancy de 14 à 18 p. 100 (1).
Le Dl Prouff (de Morlaix), médecin de l'unique crèche de la ville, crèche composée par moitié d'enfants de manufacturières, a constaté que les maladies de cette moitié ne différaient en rien comme fréquence, nature et gravité des maladies de l'autre moitié; de même il a constaté que les résultats obtenus par le lait des cigarières ne différaient pas des résultats obtenus par le lait des autres ouvrières et que la durée moyenne de l'allaitement était la même.
Il nous est impossible de transcrire par le menu les observations détaillées de tous les médecins des manufactures. Les conclusions seules importent, et celles-ci sont des plus nettes ; on peut les formuler en toute assurance et de la façon suivante :
1° Le tabac ne semble avoir aucune influence sur la natalité, et les fausses couches ne sont pas plus fréquentes chez les ouvrières des
► manufactures que dans le reste de la population : 2° On peut affirmer que chez les enfants des ouvrières des manufactures de tabac convenablement soignés la morbidité et la mortalité ne sont pas plus élevées que dans n'importe quel autre milieu:
3° Les enfants élevés au sein par les mères soigneuses se développent d'une façon normale, et Ion ne constate chez ces enfants aucun accident pouvant permettre d'incriminer la qualité du lait ou sa quantité. On peut sur ce point, comme sur les précédents, être tout à fait affirmatif.
III est bon d'ajouter que, depuis trois ans, dans les manufactures de tabacs et d'allumettes, il a été institué, sur l'initiative de l'un de nous. (1) Nous devons les résultats de celte enquête aux Drs Rocaz, de Bordeaux, Jaille, de Chàleauroux, Dufour, d'Orléans, Steeg-, de Dieppe, Derave, de Dijon, Jullien, du Havre, Le Bail, du Mans, Gastelin, de Lille, Cherieux, de Limoges, Fallat, de Lyon, Doulet, de Marseille, Prouff, de Morlaix, Pellat, de Pantin, Poisson, de Nantes, Scotner, de Nice, Andige, d'Issy, Mar.juet, de Reuillv, Grasset, de Riom, Maynard, de Toulouse.
des « primes d'allaitement ». Les ouvrières, pendant les quatre premiers mois qui suivent leur accouchement, touchent des mensualités régulières si elles nourrissent leurs enfants. A la fin de chacun de ces mois, les enfants nourris au sein sont présentés par leur mère au médecin de chaque manufacture : ils sont examinés, pesés; la mère est surveillée. Cette institution, qui date encore de peu d'années, paraît avoir fait monter le nombre des ouvrières qui allaitent et semble donner de très heureux effets. En présence du résultat si précis de cette enquête, on reste véritablement étonné, quand on jette un regard en arrière sur l'historique de cette question d'hygiène, du pessimisme de certains auteurs, et l'on se demande sur quoi il fut fondé.
On comprendrait encore que Rammazini, qui vivait à une époque où la fabrication du tabac ln^rée à des particuliers plus préoccupés de leurs intérêts que des questions d'hygiène, ait pu considérer cette fabrication comme très dangereuse et trouver les maladies les plus graves; on s'explique moins bien que d'autres auteurs, à une époque très rapprochée de nous, aient pu dire que la mortalité des nourrissons était doublée chez les enfants des mères qui continuaient à travailler le tabac, et que Pierracini (de Milan), en 1905, en soit arrivé à compter 45 p. 100 d'accouchements prématurés chez les ouvrières des manufactures?
Quinquaud n'avait-il pas dit aussi qu'à la manufacture de Jean Nicot il était de notoriété publique que le tabac faisait partir le lait et quelesouvrièresemployéesà la manipulation du tabacavaientmoinsde lait que les autres femmes, que leurs enfants étaient maigres et chétifs, qu'ils avaient, après chaque tétée, des coliques et même des accidents nerveux et que leurs selles étaient de couleur vert-de-gris? Il résulte également d'une enquête faite par le Dr Delaunay chez plusieurs sages- femmes du quartier du Gros-Caillou, qui assistaient beaucoup d'ouvrières de la manufacture des tabacs, que le tabac tarit le lait des nourrices, qu'il est plus clair et moins riche qu'à l'état normal et qu'il nuit conséquemment au développement des nouveau-nés, qui souvent meurent victimes de la profession maternelle. On alla même encore plus loin, puisque en 1900, le Dr Jaucent, dans sa thèse, dit : « Il est maintenant prouvé par des statistiques sérieuses qu'il y a danger de mort pour l'enfant que sa mère continuée allaiter lorsqu'elle a repris du travail. »
N'y a-t-il pas une contradiction singulière entre ces affirmations pessimistes etles résultats si rassurants de notre enquête toute récente, résultats que d'autres avant nous, et isolément, avaient déjà obtenus? Et n'est-on pas en droit de penser que, parmi les causes multiples qui sont susceptibles de provoquer des accouchements prématurés ou de hâter la mort des nourrissons, les auteurs ont omis, involontairement, les plus importantes : à savoir, la syphilis, l'alcoolisme... et, chez beaucoup de femmes se sachant enceintes, le désir de ne pas avoir d'enfants?
Il est permis aujourd'hui de dire que l'étude du phosphorisme professionnel n'intéresse plus que l'histoire de la médecine. Le spectre du terrible mal chimique, de la nécrose phosphorée, a heureusement disparu, en France, des préoccupations du médecin, et l'un de nous a montré (1) comment, sous l'influence surtout des publications de Magitot, il fut un temps où la moindre lésion gingivale était taxée de nécrose nécessitant une mutilation chirurgicale. La lecture de cet article montrera que les brûlures légères sont aujourd'hui le seul accident vraiment imputable au phosphore, et cela s'explique puisque le phosphore blanc a été absolument remplacé en France, depuis 1898, par le sesquisulfure de phosphore.
L'allumette est trempée dans une pâte dont la composition, due à MM. Sévène et Cahen, ingénieurs des manufactures de l'Etat, est la suivante :
Sesquisulfure de phosphore 6 parties.
Chlorate dépotasse 24 —
Blanc de zinc 6 —
Ocre rouge 6 —
Poudre de verre 6 —
Colle 18 —
Eau 34 —
Le sesquisulfure ne fondant qu'à 142° n'émet pas de vapeur à la température ordinaire ; il est très peu toxique ; 3 centigrammes par jour donnés aux cobayes ne les incommodent pas, alors que 3 milligrammes de phosphore blanc les tuent rapidement. Or cette dose de 3 centigrammes pour un cobaye correspond à 3gl',5 pour un homme adulte, soit à 6 000 têtes d'allumette. Depuis qu'est adoptée cette nouvelle fabrication, il n'y a pas eu à enregistrer un seul cas d'intoxication (2). D'ailleurs, déjà avant 1898, par une rigoureuse prophylaxie, on était arrivé à enrayer les accidents provoqués par le phosphore blanc. Une commission avait été nommée en 1896 par l'Académie de médecine à la demande du ministre des Finances pour contrôler l'état de santé de 226 ouvriers et ouvrières des fabriques d'allumettes de Paris, qui se faisaient porter malades depuis plusieurs mois sur un total de 620. Les résultats de l'examen furent les suivants : 189 ouvriers jeunes et vigoureux auraient pu reprendre leur travail dès le lendemain; sur ce nombre, 124 avaient une ou plusieurs dents cariées sans trace de phosphorisme; on les a congédiés par prudence en leur donnant une forte indemnité pécuniaire. Les 65 autres ont repris le travail. 12 ouvrières employées depuis longtemps et débilitées ont reçu une pension viagère de retraite. 10 ouvriers guéris d'anciens accidents de phosphorisme ont été
(1) Courtois-Suffit, Phosphorisme professionne [Presse méd., 3 mai 1899).
(2) Courtois-Suffit, A cad. de méd., 13 février 1900.
retraités. Enfin 15 ont été mis en observation ou traitement pour nécrose limitée ou autres accidents. Les conséquences de ces mesures, malgré l'emploi du phosphore blanc, n'avaient pas tardé à se faire sentir. Alors que pendant les onze premiers mois de 1896 l'administration avait eu à verser, à titre d'indemnité, aux ouvriers interrompus dans leur travail, plus de 450 000 francs, la somme des indemnités tomba à la fin de 1897, première année de la pratique personnelle de l'un de nous aux manufactures de Pantin-Aubervilliers, à 42 000 francs.
Aujourd'hui qu'il est permis de ramener à leur juste proportion les accidents imputables au phosphore et de faire mieux la part qui revient dans le soi-disant phosphorisme aux autres infections et intoxications et surtout à l'alcoolisme, dont sont loin d'être exempts ces ouvriers, il peut être intéressant de faire une revue rétrospective du phosphorisme, auquel, disait Magitot, étaient voués sans exception tous les ouvriers, toutes les manufactures de France étant aulanl de foyers d'empoisonnement. Cet auteur décrivait des signes de phosphorisme dépendant de prédispositions individuelles, à savoir : l'entérite chronique avec diarrhées rebelles, la néphrite et la cystite, la bronchite, la fragilité des os, d'où fréquence des fractures et consolidation très lente et souvent difforme de celles-ci, la facilité des ruptures musculaires, enfin la production dune nécrose spéciale des mâchoires, dite nécrose phosphorée ou mal chimique, le plus grave des accidents, puisqu'il entraînait la mutilation ou la mort des malades. Les accidents généraux communs à tous les ouvriers étaient : l'état cachectique, la teinte subictérique de la peau, l'odeur alliacée de l'haleine, la présence du phosphore dans les urines, des signes d'anémie surtout chez les femmes, un degré marqué de mortalité infantile, enfin une déchéance de la nutrition générale reconnaissable à la présence fréquente de l'albumine dans les urines, à l'abaissement des oxydations azotées et à l'accroissement considérable de la déminéralisation de l'organisme (A. Robin).
Et d'abord, que doit-on penser de la nécrose phosphorée ? Toul le monde admet, comme Magitot aussi, la nécessité de la lésion alvéolaire initiale pour la nécrose. Mais, pour les uns, il y aurait action chimique, qui, par formation de super ou d'hypophosphates, troublerait la nutrition de l'os : pour d'autres, le trouble chimique ne ferait que préparer le terrain pour l'invasion microbienne. Cette dernière opinion est celle qu'a défendue Kocher (de Berne). Pour Stockmann (deGlasgovv), l'agent pathogène seraitle bacille tuberculeux, opinion qui ne cadre guère avec une certaine immunité tuberculeuse observée chez les ouvriers maniant le phosphore blanc (Mahu). D'ailleurs, Oliver a trouvé les microbes pyogènes ordinaires, mais pas le bacille de Koch. Enfin récemment la théorie de l'infection a été défendue par Galippe.
INDUSTRIE DU PHOSPHORE. ï-529
La nécrose se manifeste d'abord par une odontalgie persistante que ne soulage pas l'extraction de la dent, laquelle d'ailleurs est tôt ou tard expulsée spontanément.
La mâchoire offre un gonflement phlegmoneux qui peut s'étendre au voisinage : cou face ; puis la salivation devient abondante et l'haleine fétide. La fièvre s'allume, et un abcès se forme qui s'ouvre par des fistules multiples laissant échapper un pus fétide. On peut voir des complications mortelles : érysipèle, phénomènes putrides. La maladie peut passer à l'état chronique : il se forme alors un séquestre qui s'enkyste. La maladie peut laisser une déformation profonde, soit qu'il y ait tuméfaction de l'os nouveau et des parties molles, soit qu'il y ait absence de régénération des parties éliminées. On a vu quelquefois l'apparition très tardive des accidents ; c'est ainsi qu'à la manufacture de Trélazé on a opéré un cas de nécrose trois ans après la suppression du phosphore blanc. A Saintines, on en a vu un deux ans après.
Dans les usines de Pantin-Aubervilliers, pendant deux années consécutives de 1896 à 1898, quoique l'usine fût dans les plus mauvaises conditions de salubrité, il n'y a pas été observé un seul nouveau cas de nécrose phosphorée, des mesures d'hygiène ayant été prescrites par l'un de nous et ayant été minutieusement contrôlées. Ceci démontre péremptoirement que l'hygiène seule, quand les ouvriers consentent à en suivre les règles précises, suffit à faire disparaître les accidents locaux du phosphorisme, et, en particulier, la nécrose phosphorée, et ceci démontre aussi que la fréquence de ces accidents graves avait été singulièrement exagérée. Il fut un temps où régnait ce que l'on peut appeler la phobie du phosphorisme et où toute lésion dentaire ou gingivale apparaissant chez un allumettier était de suite étiquetée « nécrose phosphorée », de même que toute affection générale, de quelque nature qu'elle ait été, était attribuée sans discussion au phosphorisme. Il fallut de longues années pour détruire cette croyance en la novicité extrême du phosphore blanc, et c'est à peine si, à l'heure actuelle, maintenant que dans aucune des usines de France, depuis dix ans, on ne manipule plus cette substance, les ouvriers sont bien convaincus qu'ils ne courent aucun danger.
En dehors de la nécrose phosphorée, ou mal chimique, dont la fréquence a été exagérée sans doute, mais qui a existé, on avait attribué au phosphorisme bien d'autres méfaits, qui, eux, dans la grande majorité des cas, n'ont jamais existé. Magitot avait prétendu que les fractures des membres étaient beaucoup plus fréquentes chez les allumettiers que dans d'autres industries et qu'elles s'y produisaient même sous les moindres occasions. De plus elles se consolideraient avec une extrême lenteur, et les consolidations seraient presque toutes vicieuses. M. Brocorens disait, en 1897, avoir traité à Grammont depuis vingt-cinq ans une trentaine de cas de
Traité d'hygiène. VII. — 34
fractures spontanées des membres inférieurs par efforts musculaires et avoir vu ces fractures guérir comme les autres. Arnaud (1), en douze ans de pratique à Marseille, n a vu que deux cas de fractures qui se sont très bien consolidées. De 1897 à fin 1899, en trois ans, il n'y en eut dans les manufactures d'allumettes de Pantin qu'un cas survenu à la suite d'un coup de pied bas reçu à la partie inférieure de la jambe. Cette fracture s'est normalement consolidée.
On a reproché encore au phosphore la déminéralisation de l'organisme. Le coeffîcientde déminéralisation, dit Magitot, au lieu du chiffre normal de 30 p. 100, s'élève de 40 à 55 p. 100. Arnaud (de Marseille) a vu au contraire que la moyenne du coefficient de déminéralisation a été plus élevée chez les ouvriers qui ne travaillent pas au phosphore, résultats contraires à ceux de Magitot. Dans ses recherches instituées en collaboration avec le Dl Henri Martin, l'un de nous à vu un chiffre de déminéralisation supérieur à la normale, sans qu'on puisse établir unecorrélationentrecefaitetle degré de l'intoxication; en effet, chez des ouvriers n'ayant jamais travaillé dans les ateliers chimiques, on trouvait un coefficient élevé, alors qu'il était au-dessous de la normale chez des ouvriers très exposés à l'intoxication. D'ailleurs on voit, en lisant attentivement les faits rapportés par Magitot, que le coefficient de déminéralisation fut le plus élevé chez l'ouvrière la moins malade.
Il faut sans doute mettre ces variations en rapport avec la nature des aliments ingérés, qui sont plus ou moins salés; et l'on a trop souvent le tort de faire abstraction d'un élément si important et si nécessaire à connaître pour un examen sérieux des urines.
Presque tous les phosphoriques, avait dit Magitot, sont albuminuriques en proportion notable; en quantité très faible, dit-il, ailleurs. Arnaud a étudié avec soin l'albuminurie minima au moyen du réactif de M illard, de la chaleur et du réactif d'Olivier, et il est arrivé aux résultats suivants : sur 100 ouvriers travaillant au phosphore, 19 ont eu une albuminurie notable (de 0,05 à 1 gramme par litre) ; 76 avaient de 0,0025 à 0,05: 5 n'avaient pas d'albumine. Sur 100 ouvriers travaillant au cartonnage et non en contact avec le phosphore, il y a eu 7 cas d'albuminurie notable, 32 d'albuminurie minima, 61 d'urines normales. La conclusion est donc en faveur de l'albuminurie phosphorique, mais qui est, dans les quatre cinqiuèmes des cas, une albuminurie minima et dans un cinquième seulement atteint des proportions notables. Si l'on se contente de la recherche de Yalbuminurie clinique, c'est-à-dire de celle qui est décelée par la chaleur et l'acide nitrique, on ne l'a trouvée qu'une fois en quantité notable et une fois à l'état de trace (Courtois-Suffit). Arnaud conclut en disant qu'il n'a pas relevé un seul cas de brightisme chez ces ouvriers (les 7 p. 100 ayant une notable albuminurie).
(1) F. Arnaud, Études sur le phosphore etlephosphoris e professionnel, Paris, 1897.
L'entérite chronique, les diarrhées rebelles attribuées au phosphore ne résistent pas davantage à un examen soigneux. Comme Arnaud, l'un de nous a constaté que les diarrhées qu'on observe, surtout fréquentes dans les fortes chaleurs estivales, tiennent à des fautes d'hygiène alimentaire, qu'elles ne résistent pas aux moyens habituels.
C'est sans plus de fondement qu'on a décrit des troubles dyspeptiques (Tardieu), qui ne sont pas rares, il est vrai, mais qui n'ont rien de caractéristique et qui tiennent à l'anémie chez la femme, à la mauvaise alimentation chez elle quelquefois, chez l'homme presque toujours à l'alcoolisme.
Peut-être, dans la pathogénie de V anémie, fréquente chez les ouvrières, faut-il faire une place au phosphore ? Mais combien complexe en est le mécanisme, et qu'il est difficile de faire la part exacte du phosphore dans un trouble si fréquent chez toutes les femmes employées dans les manufactures et dans les usines et qui, aux mauvaises conditions hygiéniques, ajoutent les fatigues de la grossesse et de la lactation.
Rien à dire au sujet des névralgies) rien de spécial non plus pour la bronchite, généralement légère. Le phosphore ne prédispose pas à la tuberculose; il y aurait même en quelque façon antagonisme, au dire du Dr Mahu.
Reste l'accusation portée contre toutes les intoxications, la prédisposition à Vavortement, la proportion élevée de la mortalité infantile.
Depuis, Chevallier (1861) a réédité cette légende que contredisent les faits. P. Brouardel est d'avis que, d'une façon générale, les avortements ne sont pas beaucoup plus nombreux chez les femmes manipulant des toxiques que chez les autres.
On voit qu'on peut renverser presque toutes les pierres qui constituent l'édifice du phosphorisme, si bien établi pour faire pendant au saturnisme, à Fhydrargyrisme, etc. Que reste-t-il de tous les griefs portés contre le phosphore ? Bien peu de chose ; une odeur alliacée particulière de l'haleine et des urines, une anémie légère chez les femmes, une albuminurie curable et sans signes brightiques, voilà à quoi se réduit l'intoxication phosphorée observée aujourd'hui.
A l'heure actuelle, la fabrication des allumettes au sesquisulfure de phosphore ne doit pas être tenue pour dangereuse, car le seul accident le plus souvent observé consiste dans les brûlures, généralement d'ailleurs très bénignes, quelques poussées de conjonctivite, quelques rares dermatites provoquées par la pâte du gratinage chez les individus doués d'une peau susceptible. Malgré tout, bien qu'on n'emploie plus que le sesquisulfure non toxique, il y aura lieu de faire une sélection dans le choix des ouvriers, de rejeter ceux qui auraient une dentition défectueuse, d'examiner de temps en temps
la bouche et de faire soigner toute carie dentaire au début, d'enrayer le progrès de toute gingivite par des soins minutieux de propreté de la bouche et des dents. Les urines des postulants doivent être examinées pour éliminer ceux qui présenteraient de l'albumine. L'albuminurie qu'on peut observer chez les ouvriers des manufactures de phosphore cède, en général, rapidement au lait. Surtout chez les ouvrières enceintes, on distribuera de fréquents bons de bains simples ou sulfureux.
Enfin un nouveau progrès a été réalisé récemment en France dans la fabrication des allumettes, grâce à l'usage, bientôt géné-
Fig. 64. — Machine à fabriquer les allumettes.
ralisé, des machines à fabrication continue, construites sur les plans de MM. Sévène et Cahen.
Ces machines, qui fonctionnent régulièrement depuis deux ans dans la nouvelle usine d'Aubervilliers, ont donné des résultats très satisfaisants.
Elles permettent de diminuer le nombre des ouvriers (cinq ou six ouvriers employés à la machine faisant le même travail que dix ou douze ouvriers fabricant à la main).
Elles soustraient complètement les ouvriers aux dangers de l'intoxication.
L'appareil (I) est constitué par un bâti métallique long de 7m,50,
(1) Nous extrayons ces lignes d'un article paru dans le journal Le Cosmos, en date du 25 juin 1904, sous la signaturj de M. Louis Fournier.
Kg.
Fabrication des allumettes.
Fiff. 66.— Fabrication des allumettes.
supportant une sorte de toile métallique mobile qui sert de support aux allumettes et leur permet la plongée automatique dans les bains de soufre et de pâte : la longueur du trajet parcouru, qui est de 25 mètres, remplit les conditions du séchoir et, en fin de course, les
Fig. 67. — Fabrication des allumettes.
Fig-
-[ Machine à gratiner
allumettes sont mises dans les boîtes. Les figures 64, 65 et 66 représentent différentes vues de la machine : elles vont nous aider à vu expliquer les détails.
L'opération initiale est représentée par la figure 65. On aperçoit
une sorte de case allongée, où sont, ainsi que dans les bateaux, disposées les allumettes blanches. Une ouvrière est chargée de l'approvisionnement.
Sous le bateau est fixée une table métallique, de longueur égale à la largeur de la machine et sur la surface de laquelle sont taillées à la dimension dune allumette des alvéoles ou rainures groupées par cinq et qui reçoivent chacune une allumette blanche tombant du bateau. En avant de cette table, un cadre métallique supporte autant
Fig. 69. — Mise en paquets des allumettes.
de doigts groupés de la même manière qu'il y a d'alvéoles ; de plus il reçoit mécaniquement un mouvement horizontal d'avant en arrière obligeant chacun des doigts à s'engager dans une rainure et à pousser l'allumette qui y est tombée.
Derrière cet ensemble se meut de haut en bas la toile métallique. Elle est constituée par un assemblage de bandes d'acier peu larges et percées de trous, venant se présenter juste en face de l'allumette au moment où cette dernière est poussée ; elle s'y engage donc par son extrémité et s'y trouve solidement maintenue. Chaque bande d'acier est couverte de 660 trous disposés en 6 rangées horizontales sériées en 22 groupes de 5. Comme le travail s'effectue automatiquement, chaque fois qu'une rangée vide se présente, elle est immédiatement remplie d'allumettes blanches. On remarque au-dessus du bateau un cadre oblique dans lequel apparaissent certains détails mécaniques : c'est une glace qui permet à l'ouvrière de surveiller
l'opération dont nous venons de parler. Le mouvement étant continu, les allumettes blanches suivent leurs supports, qui les entraînent dans le bain de soufre, d'où elles sortent pour passer sur un cylindre imbibé de pâte sensible, et ensuite pour effectuer un trajet de 25 mètres de longueur au cours duquel elles acquièrent un degré de dessiccation suffisant pour permettre la mise en boîtes.
Cette opération est bien la plus ingénieuse de toutes celles qu'effectue la machine. Les boîtes, faites à l'avance, — ce sont de nouveaux modèles qui seront prochainement mis en circulation, — sont placées dans une colonne verticale que l'on voit à gauche en dehors du bâti ; il y a deux rangées de boîtes. Devant la base de cette colonne se meut, dans le sens horizontal et sur toute la largeur de l'installation, une sorte de chaîne sans fin supportant deux rangées de cases. Dès que deux de ces cases vides se présentent devant les boîtes, deux de celles-ci, poussées par les doigts, y sont introduites avec leur système de fermeture, qui est à tiroir: puis la chaîne, continuant son mouvement, entraîne les boites, et deux autres doigts interviennent pour pousser la boîte proprement dite dans la seconde rangée de cases de la chaîne sans fin, le couvercle restant fixé dans son premier logement. Voilà donc nos boites ouvertes; il ne reste plus qu'à les remplir d'allumettes, qui se présentent toujours fixées à leurs supports.
A cet effet est disposé derrière la toile métallique un organe semblable à celui dont nous avons parlé plus haut, et qui pousse les allumettes blanches dans leurs trous respectifs ; seulement ici les doigts de ce cadre ont pour fonction de faire sortir les allumettes. Elles sont alors reçues par séries de cinq, dans 22 récipients fixés à une sorte d'ascenseur longitudinal qui les descend au-dessus des boîtes et enfin jetées dans celles-ci par un poussoir. Le déplacement des boîtes- étant de deux rangées à la fois, il en résulte que, dans tout le parcours, elles se remplissent entièrement en se chargeant à chaque arrêt de cinq allumettes.
Il peut arriver, et il arrive souvent, qu'une allumette manque sur la chaîne, c'est-à-dire que les trous d'une rangée ne soient pas tous garnis ; si l'on n'avait prévu que 50 allumettes par boîte, beaucoup de ces dernières n'en eussent renfermé que 49, 48, et même moins. On a mis 5 allumettes en plus pour parer à ces petites irrégularités, qui sont inévitables ; c'est pourquoi la chaîne reçoit 22 groupes de 5 allumettes. Chaque boîte peut donc contenir 55 allumettes : en réalité, le nombre varie entre 50 et 55.
Arrivées à l'autre extrémité de l'appareil, des doigts poussent d'abord les boites dans leurs couvercles, puis le tout est ensuite versé dans une glissière d'où une ouvrière les met dans les caisses. Ces opérations, assez simples, se compliquent d'une foule de petites manœuvres fort curieuses à observer. C'est ainsi que, avant de s'en-
gager sous le déchargeur, deux poinçons vérifient si le couvercle n'aurait pas suivi la boîte au moment de son passage dans la seconde rangée de cases de la chaîne ; ces poinçons s'abaissent de un demi-centimètre environ dans les boites ouvertes et se relèvent pour recommencer la même opération dans les boîtes suivantes. Mais, si un couvercle a été entraîné, il se trouve percé par le poinçon, soulevé ensuite et rejeté au dehors. Dans ces conditions, les allumettes tombant ainsi sur des cases vides ne peuvent plus qu'être recueillies en vrac.
De plus, lorsque les séries de cinq allumettes sont tombées dans les boites, le support est pris comme d'un tremblement nerveux tout à fait semblable au mouvement que produirait la main si elle voulait tasser et égaliser les mêmes allumettes. On obtient ce résultat en calant sur l'arbre que l'on remarque à la partie inférieure de la machine une poulie dont la gorge profonde présente, sur une faible longueur, des sinuosités rapprochées dans lesquelles est engagé un bras de levier qui se met à vibrer et qui communique ces vibrations aux supports des boites.
La machine nouvelle résume donc l'ensemble de toutes les anciennes manipulations ; aucune d'elles, quelque minutieuse qu'elle soit, n'est escamotée. Toutes les opérations se font en cinquante minutes, et la machine travaillant dix heures fournit un rendement journalier de 2 500000 allumettes. On fabriquera ainsi les nouvelles boites à Ofr. 05 etàOfr.10.
Il nous reste à parler de la machine à gratiner, c'est-à-dire à déposer l'enduit qui sert de frottoir sur les deux faces latérales des boites. Ces boites sont disposées en trois rangées sur la table placée devant l'appareil, et sur leur face à gratiner, — dans les nouvelles boites il n'y aura qu'un seul frottoir, — puis entraînées par la machine elle-même au-dessus de trois brosses qui y déposent l'enduit.
Les boites continuent ensuite leur mouvement vers une table circulaire, où les ouvrières procèdent à la mise en paquets.
538 COURïOIS-SUFFlï ET LEVI-SIRUGUE.— HYG. INDUSTRIELLE.