CONSIDÉRÉE
§ 1. C'est à la physiologie seule qu'il faut s'adresser pour savoir quels sont les principes d'après lesquels on doit l'exposer. Nous ne pouvons effectivement arriver à une notion exacte de la nature en général et de l'homme en particulier, qu'en suivant la marche tracée par l'essence même de notre entendement et par ses rapports avec l'univers. Or non seulement cette essence rentre dans les attributions de toute physiologie qui cherche à se procurer des données complètes sur la nature humaine , mais encore on ne parvient à l'envisager sous ses différentes faces qu'autant qu'on la considère dans ses connexions organiques avec tout ce qui jouit de l'existence. Maintenant, la physiologie cherche en dernière analyse à connaître l'esprit humain , et , pour résoudre ce problème , il est indispensable d'avoir contemplé la nature de l'homme sous tous ses autres points de vue. Le terme des recherches indique donc par où elles doivent débuter, et ce n'est qu'après avoir parcouru plus d'une fois le cercle entier, qu'on peut de nouveau fournir la carrière d'un pas plus assuré. Mais la science, dans ses résultats les plus généraux , ne finit non plus que là où commence l'intuition pure et simple , l'intuition dégagée de tout souci à l'égard des causes premières , l'intuition enfin s' exerçant avec une foi entière dans la véracité de la nature , et avec l'intime conviction que l'esprit humain, quand i. i
il s'abandonne à son penchant inné , quand il suit par instinct la marche prescrite à son développement , peut réaliser sa tendance naturelle et saisir la vérité.
§ 2. Si mainlf nant nous suivons la marche naturelle, c'està-dire celle qui nous est tracée par un penchant inné , par une vague prévision de la vérité , nous devons aussi avoir égard à la manière dont notre problème est désigné dans la langue usuelle ; car ce langage est l'expression d'une intuition qui s'est formée , chez les peuples , plutôt par pressentiment que par l'effet d'une connaissance raisonnée. Cherchons donc quelle est l'idée qui se rattache au mot de phtjsiologie.
On entend par nature (natura, yvciç) :
I. L'essence , c'est-à-dire la constitution primordiale d'une chose , constitution inséparable de son existence et indépendante de tout concours de la volonté ; savoir :
1° La manière dont cette constitution se manifeste , les qualités d'une chose qui se prononcent dans les phénomènes par lesquels elle nous frappe ;
2° La manière dont cette constitution se produit , dont la chose se réalise , arrive à l'existence , naît et s'accroît , par conséquent son origine et sa cause.
IL La réalité , considérée comme un tout , comme ce qui existe véritablement ; savoir :
1° L'univers, ou la réalité phénoménalisée (natura oiaturata), l'ensemble des choses , la somme des phénomènes.
2° La véritable cause de l'univers , la force infinie , l'existence absolue , la réalité agissante {natura naturans) , l'âme du monde , Dieu.
Or, si nous voulons nous conformer au langage reçu , le problème de la physiologie est déterminé par ces différentes idées et par le lien qui les unit ensemble. Ainsi :
1° La physiologie doit avoir pour objet l'essence envisagée d'une manière complète et dans toute son étendue, par conséquent le moral et le physique , sous le point de vue tant du mode de manifestation que de la cause. Elle doit donc réunir empirisme et théorie.
2° Le mot de nature exprime l'unité de chaque essence prise isolément et de la réalité considérée comme un tout , ce
qui annonce que l'essence d'une chose a ses racines dans l'ensemble de la réalité , et ne peut être complètement connue que par là. Donc la physiologie , pour arriver à la connaissance de l'homme , doit porter ses regards sur la nature entière , et contempler tous les phénomènes de l'univers. Le nom de physiologie imposé par excellence à la science de l'essence humaine , indique le rang que l'homme occupe dans la nature , et qui fait qu'étant le plus haut produit de la réalité à nous connue, il comprend en lui les forces du monde entier. La physiologie est donc le commencement de toutes les sciences naturelles , le point unitaire de la connaissance de toute réalité.
3° Enfin , comme le mot de nature exprime l'unité du monde et de sa cause , la physiologie doit aussi , dans l'enchaînement des phénomènes de l'univers, reconnaître leur cause infinie , et s'élever à l'intuition de l'existence absolue : elle doit devenir connaissance expérimentale de Dieu , ou théologie naturelle.
§ 3. En nous bornant à l'intuition pure et simple (§1), dans nos recherches , la méthode qu'il convient de suivre se dessine clairement , et il ne reste plus aucun doute par rapport à la question de savoir si nous devons commencer par l'étude des singularités ou par celle de la totalité. En effet , le singulier n'est intelligible qu'au moyen du tout , et la totalité , à son tour, ne peut être connue que par l'ensemble des singularités. Mais la marche naturelle de notre savoir exigeant que nous apprenions d'abord à connaître , après quoi seulement il nous est possible de comprendre , nous devons soumettre aussi la physiologie à cette marche analytique , si nous voulons qu'elle s'insinue graduellement dans la conviction , et non qu'elle s'impose à l'esprit comme une doctrine arrêtée d'avance. Nous débutons donc par contempler les faits un à un , de manière cependant à rapprocher ceux entre lesquels règne une sorte d'affinité , afin de saisir ce qu'ils ont de commun et ce qui caractérise chacun d'eux en particulier. Dès que nous avons appris à connaître un cercle de phénomènes affines, nous revenons sur nos pas , et, les embrassant tous d'un seul coup d'œil , nous arrivons ainsi à des résultats que
nous mettons de côté pour servir à l'édification d'une théorie future. En suivant toujours le même procédé , la contemplation de plusieurs cercles semblables et le rapprochement des aperçus qu'ils fournissent , nous procurent des points de vue de plus en plus généraux. Lorsqu'enfin le domaine entier de l'esprit a été scruté ainsi par voie expérimentale , la spéculation vient féconder l'empirisme et vivifier le trésor des faits acquis, en lui imprimant les formes de la théorie. Car, élever une théorie n'est autre chose que regarder de haut et saisir des rapports. De là vient aussi qu'en ce qui concerne les phénomènes et les fonctions isolément , il n'y a point à proprement parler de théorie , mais seulement des fragmens ou des aperçus théoriques , qui ne se maintiennent qu'autant qu'un accord parfait règne entre eux et tous les autres.
§ 4. Chaque chose n'a qu'une existence conditionnelle et dépendante de celle d'une autre chose ; un événement suppose toujours un autre événement , et ne peut être expliqué qu'autant qu'on le met en rapport avec ce dernier. Il est donc impossible aussi à la physiologie empirique , quelque mode d'exposition qu'elle adopte , d'éviter entièrement la supposition de résultats qui ne pourront être fournis que par d'ultérieures recherches. Cependant la meilleure méthode sera celle qui , proportion gardée , exigera le moins de suppositions et mettra au premier plan les doctrines offrant la plus large base à toutes les autres.
Nous envisagerons donc la physiologie sous deux points de vue principaux : d'abord, comme science de l'essence humaine , de la vie et de ses divers aspects ; en second lieu , comme science du genre humain et des formes de la vie chez les différens êtres organisés , examinés dans leurs rapports les uns avec les autres et avec la vie générale. Nous aurons pour objet , là l'organisme , ici le monde organique. La vie sera donc considérée d'abord comme une succession d'actes , puis comme un tout accompli et constitué.