IV. TRAITEMENT
58. Pour traiter une maladie rationnellement , il faut en connaître la nature. Les anciens médecins, et en général tous ceux qui ont précédé M. Broussais , ignorant que la fièvre bilieuse consistait essentiellement en une phlegmasie gastro-intestinale, n’ont pu la traiter que par des moyens purement empiriques. Plusieurs praticiens célèbres, tels que Sydenham, Sarcone , Tissot, et surtout Stoll, employaient les évacuants dans le traitement de la fièvre qui nous occupe ; et l’on sait avec quelle complaisance le dernier de ces médecins a préconisé
(i) Voilà pourquoi la fièvre dite bilieuse est si fréquente dans les pays chauds et dans l’été, surtout vers la fin de cette saison.
FIÈVRES B I LIE F SES
les avantages de l’émétique. Dehaen , dans le cours de sa longue pratique, assure au contraire n’avoir jamais eu l’occasion d’administrer avec succès les vomitifs. Quel parti prendre, entre des praticiens également recommandables et d’une opinion diamétralement opposée? Chacun d’eux apporte à l’appui de sa méthode une masse imposante de faits. Il faut donc examiner ces faits , les peser pour ainsi dire , et les soumettre au creuset d’une saine analyse, ou plutôt à l’épreuve d’une nouvelle expérience.
59. Il semblerait que les émétiques devraient être généralement proscrits du traitement de la fièvre bilieuse, aujourd’hui que les progrès de l’observation et les lumières fournies par l’anatomie pathologique nous ont démontré que cette maladie n’est véritablement qu’une phlegmasie gastro-intestinale, plus ou moins violente. 11 est vrai que la doctrine de M. Broussais a fait perdre à ces moyens une grande partie de l’immense crédit dont ils jouissaient depuis si long-temps. Néanmoins ils comptent encore des partisans , même parmi quelques uns des médecins qui font le plus d’honneur à notre époque. C’est ainsi, par exemple, qu’un excellent observateur, l’auteur de la Clinique médicale, rapporte un assez grand nombre d’observations de fièvres gastriques ou bilieuses guéries par l’usage des vomitifs ou des purgatifs. La méthode évacuante , dit-il , a réussi non seulement dans les cas desimpie embarras gastrique ou intestinal sans fièvre, mais encore dans ceux 011 il existait
fièvres bilieuses.
une réaction fébrile assez forte, et lorsque la langue présentait une rougeur intense, et qu'elle tendait à se sécher ( i ). D'autres sujets, affectés également de fièvre dite bilieuse , ont été mis à l’usage seul des boissons mucilagineuses et acidulés ; chez d’autres enfin, on a eu recours aux émissions sanguines. De ces observations recueillies dans le ser-
vice de l’un de nos meilleurs praticiens, M. Àndral conclut qu’on ne saurait donner une préférence exclusive à l’une des trois méthodes, dont il a étudié les effets. L’opinion d’un médecin aussi distingué, appuyée sur des faits qu’il a observés luimême , mérite une considération sérieuse. Cependant , nous pensons que les observations publiées par M. Àndral ne sont pas assez nombreuses pour qu’on puisse porter un jugement définitif sur l’efficacité de la méthode évacuante. Il nous a semblé que cet habile observateur n’avait pas encore rigoureusement indiqué les caractères au moyen desquels on pourrait distinguer les cas où les évacuants doivent être employés , de ceux où il ne convient que de faire usage des adoucissants, des rafraîchissants et des émissions sanguines. Cette distinction est de la plus haute importance; car il est impossible d’admettre que les émétiques et les purgatifs puissent être administrés impunément dans tous les cas de fièvre bilieuse , c’est-à-dire d’irritation gastro-intestinale. Or , s’il existe des circonstances où ces moyens ne seraient pas impuni) Clinique médicale , toin. Ier, p. £7.
nément mis en usage , s’il en existemême où ils pourraient être suivis des plus fâcheux accidents , on conçoit que le médecin qui n’aurait aucun ssgne positif propre à lui faire reconnaître ces circonstances serait incessamment exposé à commettre les plus dangereuses erreurs. Pour nous, uou3 avouerons franchement que, hors les cas d’indigestion et d’empoisonnement , nous ne voyons pas quelles sont les indications d’après lesquelles on peut se déterminer à donner les évacuants en général, et rém ctique en particulier. Et bien persuadé que, dans tous les autres cas où l’émétique a été employé, on aurait pu obtenir la guérison sans son secours, nous n’hésitons pas à lui préférer, soit la diète et les délayants seuls , soit ces mêmes moyens, secondés par les saignées locales. Nous sommes d’autant plus porté à cette préférence , que , dans plusieurs circonstances , l’émétique entraînerait les suites les plus funestes, tandis que, dans aucune, les moyens que nous lui préférons , sagement dirigés , ne sauraient avoir des inconvénients graves.
6o. J’ai rapporté dans l’article précédent quelques observations de fièvre dite bilieuse guérie par la méthode antiphlogistique. Mon intention n’est pas d’en offrir ici de nouvelles; mais je ne puis m’empêcher de déclarer que j’en possède dans mes cartons plusieurs centaines tout-à-fait semblables. J’ajouterai que, pendant l’année 1822, sur quinze cent vingt-six malades reçus à l’hôpital Cochin , et dont j’ai recueilli toutes les observa-
lions, nous n’avons pas prescrit plus de deux ou trois fois 1 emétique , bien que nous ayons eu sous nos yeux plus de trois cents fièvres bilieuses simples ou compliquées. Cependant la mortalité n’a pas été considérable ; car , tandis que dans tous les hôpitaux de Paris cette mortalité est d’environ un sur six, elle ne fut que d’un sur dix à l’hôpital Cochin. J’ose assurer que, dès leur origine, traitées par la diète, les boissons délayantes, acidulés ou gommeuses , et par quelques émissions sanguines , presque toutes les fièvres dites bilieuses auraient une heureuse terminaison. Je n’oserais affirmer qu’il en serait ainsi si toutes étaient traitées par l’émétique et les purgatifs.
61. Je conçois que, à une époque où le mot fièvre bilieuse ne donnait l’idée d’aucune affectionorganique fixe et déterminée, on a pu , sans scrupule , sans examen même , adopter une méthode soutenue, et en quelque sorte justifiée par l’autorité d’un des plus illustres observateurs du siècle dernier. Mais il n’en est plus de même aujourd’hui. Quelque imposante que soit l’autorité du célèbre médecin de Vienne, elle est moins respectable que celle des faits : celle-là seule est infaillible. Il s’agit donc de savoir si l’opinion de Stoll est fondée sur une masse de faits fidèlement interprétés, et si elle mérite réellement la sanction de l’expérience et de l’observation. Il ne nous appartient pas de décider une si grave question. Nous ferons seulement remarquer que Stoll lui-même, si grand partisan de l’émétique , reconnaît qu’il est des
symptômes bilieux qui ne sont avantageusement combattus que par les seuls antiphlogistiques : adfuêre , dit ce savant médecin , symptomata bilio sa plura * attamen antiplilogistica profuêre sola . Ainsi donc, Stoll , d’accord en ce point avec tous les véritables praticiens, convient qu’il se rencontre des fièvres bilieuses qui réclament impérieusement l’emploi des antiphlogistiques. Or, jusqu’à ce que les partisans de Stoll nous aient appris à distinguer de ces fièvres celles qui exigent l’usage de l’émétique et des autres évacuants, nous croyons qu’il est d’un médecin sage et prudent de s’en tenir à la pratique de Deliaen et de M. Broussais , laquelle consiste à prescrire les boissons délayantes, acidulés, et les émissions sanguines locales. Cette méthode, vraiment antiphlogistique, s’adapte à la nature connue de la maladie, et déjà d’innombrables observations viennent déposer en sa faveur. Nous avons vu les symptômes bilieux disparaître avec une extrême rapidité, et comme par enchantement, par l’application des sangsues, soit à l’anus , lorsqu’il existe du dévoiement ; soit à la région épigastrique, dans les autres cas. L’eau de gomme , de groseille, la limonade, l’eau pure , si les malades la préfèrent, les fomentations émollientes sur l’abdomen, les lavements adoucissants, doivent être employés en même temps que les saignées locales. Ajoutons que la saignée générale peut être avantageuse chez les sujets sanguins, pléthoriques , surtout lorsque la réaction fébrile est très violente.
FIE VUES BILIEUSES
62. Nous avons dit précédemment tpie les seuls cas où l’émétique pourrait être prescrit avec succès, sont ceux où l’estomac contient des matières dont la présence le fatigue et l’irrite , comme cela se rencontre dans l’indigestion ou l’embarras gastrique proprement dit , et dans certains empoisonnements. Alors même les vomitifs ne sont pas utiles comme moyens directement antiphlogistiques, mais comme propres à délivrer l’estomac de la cause irritante à l’action de laquelle il était soumis : en un mot, ce 11’est pas la maladie, c’est la cause qu’ils font disparaître. Et de même qu’en chirurgie, toutes les fois qu’une inflammation est produite par la présence d’un corps irritant dans nos parties, le premier soin du chirurgien est de retirer ce corps; ainsi le médecin doit s’occuper avant tout de combattre, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, la cause qui a déterminé et qui entretient l’irritation dont il observe les phénomènes. En effet, tant que cette causfë persiste, tant que cette épine, pour me servir del’expression de Yan-Helmont, reste enfoncée dans le sein des organes, tous les moyens antiphlogistiques deviennent sinon inutiles, du moins impuissants.
65. Que si l’on nous accuse d’avoir trop limité l’usage de l’émétique dans le traitement des fièvres bilieuses , nous répondrons que ce n’est pas sans raison que nous en redoutons les effets. Quoi! lorsque nous avons démontré que ces prétendues lièvres essentielles consistent essentiellement en une phlegmasie gastro-intestinale, lorsque nous en
avons développé tous les symptômes, chez les animaux , par l'administration de quelques grains d’émétique , nous ne craindrions pas de vanter ce médicament comme le plus efficace de tous les moyens que l’art peut leur opposer! Certes, nous doutons que tous les médecins qui prodiguent l’émétique à leurs malades puissent alléguer en faveur de leur pratique des motifs plus puissants que ceux d’après lesquels nous croyons devoir en rejeter l’usage. Que, dans les maladies dont le siège est hors des voies digestives, plusieurs médecins , émules de Rasori , administrent des doses d’émétique capables d’effrayer les praticiens les moins timides, à la bonne heure : nous promettons d’imiter leur exemple, quand ils noips auront rigoureusement démontré: i° que ce remède agit comme contre-stimulant; 2° que la maladie communique à nos organes une sorte de tolérance , pour une substance dont , dans l’état normal , ils supportent si impatiemment la présence. Mais qu’il nous soit du moins permis de nous abstenir de l’émétique dans le traitement d’une maladie qui n’est autre chose qu’une phlegmasie fébrile des voies digestives ; et qu’on nous pardonne de ne pas essayer de guérir cette maladie avec le même agent dont nous nous sommes servis pour la produire en quelque sorte de toutes pièces; à moins que, semblable à la lance d’Achille, ce merveilleux médicament ne possède l’heureuse prérogative de guérir les maux qu’il a faits (î).
(0 Voyez le beau Mémoire de M. Magendie sur l’émétique.
CONCLUSION