CHAPITRE XX NYCTALOPIE. — CÉCITÉ DIURNE
On parle de nyctalopie, de cécité diurne, lorsque l'acuité visuelle, plus ou inoias défectueuse à un éclairage plus intense, s'améliore sensiblement ou devient même tout à fait normale dans un entourage plus obscur; l'amélioration de la vision n'est du reste pas liée à une heure de la journée, pas plus que l'héméralopie. Le terme « nyctalopie » a été souvent employé comme synonyme d' « héméralopie » (voy. p. 735) ; l'usage est fixé aujourd'hui dans le sens de notre définition.
Le symptôme nyctalopie mérite beaucoup moins que l'héméralopie les honneurs d'être traité à part. Les anciens auteurs relatent, il est vrai, des cas de nyctalopie essentielle, sans altération anatomique ; mais depuis l'invention de l'ophthalmoscope, on a toujours trouvé dans les cas de ce genre des altérations capables de les expliquer. La nyctalopie est un symptôme de diverses altérations de l'organe visuel que nous pourrons ranger sous les deux chefs suivants :
1° La cause en réside dans des anomalies des milieux transparents de l'œil, a. Une petite tache centrale de la cornée peut au grand jour offusquer tout à fait la pupille rétrécie, alors que dans l'obscurité la pupille élargie n'est couverte qu'en partie ; la vision pourra s'améliorer et même devenir normale dans l'obscurité, si la tache est bien circonscrite. J'ai rencontré des cas de ce genre, mais comme l'affection était bornée à un seul œil, les malades ne se ressentaient guère de leur nyctalopie. b. Dans les cas de cataracte commençante, la vision est plus défectueuse au soleil qu'à l'ombre, parce que avec un éclairage intense la lumière diffusée par les opacités du cristallin et répandue uniformément sur le fond de l'œil est tellement forte que la rétine ne perçoit guère l'image qui se forme sur ce fond éclairé, c. Un certain degré de nyctalopie s'observe, et cela pour une raison analogue à celle énumérée sous b, dans la mydriase, dans le colobome iridien, soit congénital, soit acquis, dans l'albinisme, etc., toutes circonstances qui diffusent la lumière à l'intérieur de l'œil. Il est inutile d'insister sur ces cas, traités ailleurs avec les développements voulus.
2° On réserve généralement le nom de nyctalopie à une catégorie de cas caractérisés en ce que rien dans les milieux transparents n'explique le
NUEL. — AMBLYOPIES ET AMAUROSES.
symptôme. On a trouvé peu à peu qu'il s'agit là d'affections inflammatoires, ordinairement plus légères, du nerf optique, c'est-à-dire des fibres optiques (les affections des couches rétiniennes externes produisent plutôt le phénomène contraire, la cécité nocturne), et dans les cas où l'examen ophlhalmoscopique n'a donné qu'un résultat négatif, de fortes présomptions parlent en faveur d'une affection du nerf optique. Les cas de ce genre sont du reste à peu près tous énumérés sous d'autres rubriques, de sorte que tout compte fait, il ne reste plus guère de cas de nyctalopie essentielle qu'il faudrait traiter à part au même titre que l'héméralopie essentielle. Au reste, le mot nyctalopie, souvent employé par les auteurs de la première moitié de ce siècle, tend à tomber en désuétude.
Beaucoup de cas de nyctalopie des anciens auteurs sont compris aujourd'hui sous le nom à'hyperesthésie rétinienne, terme qui implique déjà une théorie sur la pathogénie de la cécité diurne. C'est ainsi qu'on a parlé d'une nyctalopie en présence de la photophobie. A ce titre la cécité diurne serait de règle dans les affections phlycténulaires. On se servait surtout du terme nyctalopie dans les cas assez fréquents de photophobie assez intense, nullement en rapport avec les altérations conjonctivales ou cornéennes qui peuvent être insignifiantes. D'autres fois une pholophobie assez intense persiste, pendant des mois, souvent avec du blépharospasme, alors que l'affection phlycténulaire proprement dite a disparu, et que l'œil présente seulement un léger degré d'injection ciliaire chaque fois qu'on essaye de l'ouvrir.
Un degré plus ou moins prononcé d'hyperesthésie rétinienne, ordinairement avec les caractères de la photophobie, s'observe notamment dans les névralgies du nerf trijumeau, soit dans la névralgie pure, soit dans la carie dentaire, ou enfin à la suite de blessures du sourcil.
Les cas de ce genre rentrent dans la catégorie des amblyopies réflexes. — La photophobie dans l'amblyopie hystérique, chez les personnes nerveuses, anémiques et chloroliques, rentre dans la classe des amblyopies réflexes hystériques.
Il n'est pas rare de trouver de la photophobie occasionnant un certain d^ré de cécité diurne dans les névrites optiques, surtout chroniques et de faible intensité. — La nyctalopie à la suite de pertes sanguines copieuses, rentre peut-être dans cette même catégorie.
Un cas particulier nous est offert dans les atrophies assez avancées du nerf optique, et dans les scotomes centraux par intoxication. Ces malades prétendent souvent, surtout dans le cas de scotomes, voir mieux dans une demi-obscurité; et cependant ils n'offrent pas de trace de photophobie véritable, même au grand soleil, il y a plutôt une espèce de soif de lumière, qui semble liée à des processus atrophiques dans le nerf optique. Dans les cas accompagnés de photophobie, il y a, au contraire, tendance manifeste à soustraire les yeux à la lumière.
La nyctalopie a été souvent signalée à la suite d'une exposition prolongée
NYCTALOPIE.
à une lumière intense, et notamment à de larges surfaces de neige éblouissante. Nous savons que les mêmes circonstances peuvent provoquer, bien que rarement, de l'héméralopie. Les cas de ce genre sont même souvent cités comme des exemples de nyctalopie par excellence. Les voyageurs, dans les montagnes élevées, les chasseurs, peuvent contracter cette affection. Et comme souvent des régions entières ou des multitudes d'hommes sont exposés à la même cause nuisible, on a parlé d'épidémies de nyctalopie. Tel est souvent le cas des paysans russes obligés de travailler dans les plaines de la Russie couvertes de neige, éclairées par un soleil intense. Carron du Villards parle d'une telle épidémie survenue parmi les soldats forcés de camper dans l'hiver 1793 sur le mont Cenis. De là est même venu le nom de snow-blindness que les Anglais appliquent au symptôme en question.
Les observations plus récentes ont fait voir que dans les cas d'éblouissement par la neige, il ne s'agit de rien moins que d'une nyctalopie essentielle, mais bien d'une irritation ciliaire avec hyperesthésie rétinienne et photophobie, de conjonctivites avec injection ciliaire, et même de kératites. D'après Carron du Villards, il y avait dans la plupart des cas un myosis très prononcé. Gardner, d'après lequel cette affection serait fréquente dans les plaines de neige de l'Amérique du Nord, surtout au printemps, signale la conjonctivite, des ulcérations cornéennes, etc. Une forte photophobie avec conjonctivite et irritation ciliaire a été également constatée par Schiess (séjour aux sommets des Alpes), et par Reich.
Les observations de Reich, faites sur une grande échelle, ont porté sur des ouvriers occupés à frayer une route à travers les neiges du Caucase, éclairées toute la journée par un soleil éclatant. Il trouva une photophobie des plus intenses avec blépharospasme, hypérémie conjonctivale et injection ciliaire, et même un chémosis considérable. Dans quelques cas seulement il constata de la conjonctivite véritable avec sécrétion muqueuse. Une douleur brûlante dans les yeux arrachait aux malades des gémissements, même quand ils se trouvaient dans l'obscurité. Le champ visuel était normal, mais l'acuité visuelle ne pouvait guère être déterminée, parce que l'éclairage d'une bougie n'était pas toléré. Dans tous ces cas, il y avait un myosis très intense, que l'atropine ne parvenait pas même à vaincre. Chez deux malades, Reich constata de la mydriase ; il se trouva qu'ils étaient affectés d'une anesthésie rétinienne, avec rétrécissement du cluimp visuel; et cependant la photophobie ne faisait pas défaut. La rétine était dans ces deux cas sensiblement hypérémiée.
L'hyperesthésie rétinienne en question est donc un état analogue à la pliotophobie qu'on observe dans l'irritation ciliaire. L'éclairage excessif suffit pour la provoquer. Quant à l'hypéréinie conjonctivale et à la conjonctivite, Hoppe-Seyler et Schiess-Gemuseus inclinent à la mettre sur le compte du faible état hygroscopique de l'air aux fortes hauteurs auxquelles on observe surtout l'affection. Le dessèchement de la conjonctive en serait la cause
prochaine. Dans le Caucase, les ouvriers se trouvent aussi à 5000-8000 pieds au-dessus du niveau de la mer; néanmoins Reich croit que l'hypérémie conjonctivale et ciliaire est due à une vaso-dilatation réflexe, suite des fortes douleurs. Le blépharospasrae, si intense et de longue durée, produirait le chémosis.
Le séjour prolongé dans l'obscurité produit, comme on sait, un certain degré d'hyperesthésie rétinienne permettant de voir avec un minimum de lumière. L'hyperesthésie de l'appareil nerveux optique est telle que, revenus au grand jour, ces gens sont éblouis pour longtemps, et qu'ils ne parviennent à tolérer la lumière du jour qu'à la suite de transitions graduelles. Les anciens auteurs citent de nombreux cas de prisonniers mis en liberté après «ne captivité de plusieurs années passée dans des cachots obscurs, ou même absolument noirs. On conçoit qu'en présence d'une lumière de moyenne intensité, ces personnes soient dans le même cas qu'un homme normal exposé à une surface éblouissante. L'antiquité a déjà signalé le fait à propos des prisonniers de Denis de Syracuse (Gallien). Carron du Villards cite également des prisonniers de l'Inquisition à Séville; Buffon cite le cas d'un officier ayant séjourné quelques mois dans une prison très obscure; et Larrey rapporte qu'un galérien, tenu à Brest pendant trente-trois ans dans un cachot souterrain, était aveugle pendant le jour et ne voyait que pendant la nuit.
On le voit, il n'y a guère lieu aujourd'hui de traiter à part le symptôme nyclalopie. Cela est évident quand cette anomalie de la vision tient à la présence de troubles dans les milieux dioptriques. Il en est de même de la plupart des cas de la seconde espèce, puisque, pour une bonne part, ils sont liés à une altération du nerf optique, et que dans les cas plus douteux, tout nous porte à admettre au moins un état d'excitation, d'hyperesthésie du nerf optique. Il est à supposer que l'examen ophthalmoscopique ne sera absolument négatif que dans bien peu de cas, qu'à la longue au moins on trouvera un certain degré de trouble ou d'hypérémie de la papille, altération que du reste on a notée à peu près chaque fois qu'on a pu faire l'examen ophthalmoscopique.
Quant à la manière dont il faut envisager la pathogénie des cas de nyctalopie de la seconde espèce, les diverses faces de la fonction visuelle n'ont pas été suffisamment examinées dans ces circonstances pour qu'on puisse se former une idée acceptable. Dans certains cas, l'idée de fatigue de l'appareil nerveux optique paraît devoir être admise. Dans d'autres cas, assez nombreux, on sera tenté d'admettre une irradiation anormale de l'influx nerveux d'un élément nerveux visuel à l'autre, irradiation qui, à la rigueur, pourrait avoir lieu dans la rétine, mais qui, dans la plupart des cas, semble s'opérer dans les centres nerveux. Cette hypothèse semble s'appliquer surtout aux cas de nyctalopie occasionnée par une hyperesthésie de l'appareil nerveux optique, et accompagnés de photophobie. On conçoit qu'une telle irradiation anormale de l'influx nerveux doive produire à peu près les
NYCTALOPIE.
mêmes troubles visuels que la diffusion de la lumière dans les milieux transparents.
Le traitement de la nyctalopie par éblouissement doit, avant tout, s'adresser aux causes. S'il y a lieu, il faudra combattre l'anémie et l'état nerveux, hystérique.
Localement, ni les compresses froides, ni l'atropine, n'ont guère soulagé les malades — réserve faite pour l'atropine dans les affections cornéennes. On s'est au contraire bien trouvé des compresses chaudes, des fumigations avec des vapeurs d'eau chaude, et de topiques émollients et narcotiques (eau laudanisée). L'indication suprême est de soustraire les yeux à la lumière. On tiendra donc les malades dans une obscurité absolue, soit en obscurcissant la chambre, soit, ce qui vaut moins, en couvrant les yeux d'étoffes noires, de lunettes fumées ou de lunettes à coquilles munies latéralement d'écrans opaques. Le séjour dans l'obscurité ne devra pas être trop prolongé, de peur d'entretenir l'hyperestbésie rétinienne. Le retour à la lumière se fera graduellement. — L'affection résiste souvent pendant des jours à ce traitement; elle finit cependant toujours par céder peu à peu.
Le foie de mouton et de bœuf, tant à l'intérieur qu'en fumigations, est un remède populaire vanté contre la nyctalopie aussi bien que contre l'héméralopie.
Les mêmes moyens sont employés comme préservatifs de l'affection. Leber raconte que les habitants des régions polaires se couvrent les yeux de coquilles en bois, percées d'une fente transversale. Dans le Caucase, les ouvriers se couvrent les yeux d'un tissu de crin. Les touristes feront bien de se munir de lunettes à coquilles sombres, ou au moins de verres fumés, dans l'ascension de hautes montagnes.
BIBLIOGRAPHIE
La bibliographie de la photophobie ne saurait trouver place ici. Voici quelques travaux traitant plus spécialement du symptôme nyctalopie.
1812. Larrey. Mém. de chir. milit., t. I, p. 6. Paris.
1838. Carron du Villards. Guide prat. pour l'étude et le Iraitem. des maladies des yeux, p. AM-m.
1840. Mackenzie. A practical treatise on diseases of the eije, 3^ édit., p. 816.
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1874. HiRSCHLER. Zur Casuistik der Anasth. u. Hyperasth. der Netzhaut. {Wien. med.
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1875. Magnus. Die Bedeutiing des farbigen Lichtes f'ùr d. gesunden u. kranken Augen,
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NUEL. — AMBLYOPIES ET AMAUROSES.
1877. Hoppe-Seyler. Physiolog. Chemie, t. I.
1877. Leber (Th.). Hanclb. de Graefe et Saemisch., t. V, f. 2, p. 1005-1011.
1879. Schiess-Gemuseus. Ueber Schneeblindheit {Arch. f. Ophth., t. XXV, f. 3, p. 173).
1880. Reich. Arch. f. Ophth., t. XXVI, f. 3, p. 135.
1882. Haab. Ueber die Schadigung des Auges durch Sonnenlicht {Correspondembl. f. Schweher Aerzte, t. XII, 12).