PARTIE CLINIQUE (HYPERMÉTROPIE TYPIQUE
L'anisométrope dont l'un des yeux est hypermétrope, l'autre emmétrope, et qui jouit de la vision binoculaire, n'obtient pas des images rétiniennes nettes dans l'œil hypermétrope, parce que la cote d'accommodation mise en jeu est à peu près la même pour les deux yeux. Aussitôt quïl désire voir nettement de ce dernier, son œil emmétrope est dévié en dedans par une contraction exagérée du muscle droit interne.
De plus, si le strabisme convergent des hypermétropes n'est pas trop invétéré, il peut être supprimé par l'emploi de verres convexes, qui les dispensent de cette accommodation forcée, achetée au prix d'un excès de convergence.
La production du strabisme convergent des hypermétropes s'explique donc parfaitement suivant la théorie de Donders (1). Ce qui est plus difficile à comprendre, c'est pourquoi certains hypermétropes louchent, tandis que beaucoup d'autres du même degré ne louchent pas. Donders a cru trouver les motifs de ce fait, entre autres, dans les différences que présente l'angle y. Mais les mensurations ne semblent pas confirmer cette façon de voir, attendu que la grandeur de cet angle n'est pas en rapport constant avec la présence du strabisme convergent.
Il semble plus naturel d'admettre, avec le grand physiologiste, que, si l'hypermétropie dispose au strabisme convergent, celui-ci se développe surtout dans les cas où l'un des yeux est très inférieur à l'autre, et a, par suite, moins de valeur dans la vision binoculaire. Cet œil serait alors sacrifié en ce sens que, in€apable de rendre de grands services par sa collaboration à la vision binoculaire, il faciliterait la vision nette de l'autre, en supportant l'excès de convergence qu'elle exige. C'est ainsi qu'une hypermétropie plus forte d'un côté que de l'autre, un fort astigmatisme, dès taies de la cornée ou des altérations du fond de l'œil, enfin toutes les causes qui diminuent l'acuité visuelle d'un des yeux pourraient, chez un hypermétrope, amener la déviation de cet œil.
Cette façon de voir nous semble non seulement plausible, mais très souvent confirmée par l'observation clinique. Nous ne fermons cependant pas les yeux sur les exceptions, qui sont nombreuses. Il arrive fréquemment de voir des hypermétropes dont un œil est plus faible que l'autre, et qui cependant ont échappé au strabisme convergent. D'autre part, on le rencontre chez des personnes dont les deux yeux sont égaux ou à peu près. Mais, tant qu'on n'aura pas prouvé, par des chiffres nombreux, que ces cas forment la majorité, nous admettrons que l'infériorité d'un œil hypermétrope peut devenir pour lui la cause du strabisme, quitte à chercher une autre explication pour les faits exceptionnels.
On a voulu trouver cette dernière dans un spasme tonique, avec ou sans altération consécutive du muscle droit interne, survenue à la suite d'une inflammation cornéenne, qui se serait propagée aux gaines de ce muscle.
(1) Donders, loc. cit., p. 291 et 306, édit. angl. ; p. 243, 251, édit. alleni.
C'est ainsi que s'expliquerait la fréquence des taies cornéennes sur les yeux strabiques en général.
M. Schweigger, ayant observé que très souvent les deux yeux, non pas seulement l'œil dévié, ont une mauvaise acuité visuelle, pense que cette circonstance place l'individu dans la nécessité de se procurer des images rétiniennes très grandes. Il y arrive par le rapprochement des objets, qui entraîne une exagération de la convergence et de l'accommodation.
D'autres auteurs attribuent cette forme de strabisme à des conditions qui facilitent la convergence, telles qu'un développement plus marqué, ou une insertion plus favorable du muscle droit interne, une innervation plus puissante des muscles préposés à la convergence. Mais ils n'ont pas pu fournir, à l'appui de leur hypothèse, les arguments positifs sans lesquels elle n'a aucune valeur.
M. Mauthner(l) pense que, si tous les hypermétropes ne louchent pas, c'est parce qu'un petit nombre d'entre eux arrivent en possession de cet artifice, destiné à se procurer des images nettes. Il faut, pour qu'ils le découvrent, certaines conditions favorables, comme, par exemple, une parésie de l'accommodation (Javal), ou l'exemple donné par un condisciple expert dans l'art de loucher, qui les entraînerait à l'imitation. Cette interprétaton prêterait un fonds de vérité à la légende si souvent répétée d'un strabisme infligé comme punition aux enfants qui auraient contrefait l'infirmité d'un camarade.
L'hypothèse de notre savant confrère de Vienne peut avoir beaucoup de vrai ; mais ni cette théorie, ni toutes celles que nous avons énumérées réunies ne nous satisfont pleinement, et nous aimons mieux avouer que beaucoup de cas de strabisme convergent échappent encore à notre compréhension. Cet aveu ne nous coûte guère : nous rencontrerons d'autres points obscurs encore dans le courant de ces éludes. Il faut savoir les envisager avec sérénité, afin d'attaquer avec courage l'œuvre de leur élucidation. La médecine générale, qui fait l'objet de [recherches depuis des milliers d'années, offre bien plus de lacunes encore que l'ophthalmologie, qui est pour ainsi dire née d'hier. Donc ne désespérons pas, cherchons consciencieusement; analysons les faits si multiples que la pratique nous offre tous les jours, et la lumière se fera.
Le strabisme convergent des hypermétropes se développe généralement dans la première enfance. Il n^est pas rare de le rencontrer à l'âge de deux à quatre ans.
Périodique et alternant au début, c'est-à-dire se manifestant seulement sous l'impulsion d'une fixation attentive, et tantôt sur un œil, tantôt sur l'autre, il devient constant avec l'âge et se localise alors sur un œil. C'est généralement le moins bon des deux, s'il existe une différence.
A ce propos, on a avancé que l'infériorité de l'acuité visuelle de l'œil dévié
(1) Mauthner, Die optischen Fehier des Aiiges^ p. 557.