DISCOURS
Adressé, au S acre- Collège ^ réuni en conclave , par M* & vicomte de Chateaubriand , ambassadeur de France,
Eminentissimes Seigneurs ,
La réponse de S. M. T. G. à la lettre que lai avait adressée le Sacré-Collége , vous exprime, avec la noblesse qui appartient au fils aîné de l'Église , la douleur que Charles X
a ressentie en apprenant la mort du père des fidèles, et la confiance qu'ilj repose dans le choix que la chrétienté attend de vous.
Le Roi m'a fait l'honneur de me désigner à l'entière créance da Sacré-CoIlége réuni en conclaye : je viens une seconde fois, éminentissîmes seigneurs, tous témoigner mes regrets pour la perte du pontife conciliateur qui voyait la véritable religion dans l'obéissance aux lois et dans la concorde évangélique; de ce souverain qui , pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de Jésus-Christ du &ite des gloires diverses qui se rattachent au grand nom de l'Italie. Successeur futur de Léon XII ^ qui que yods soyez y vous m'écoutez sans doule dans ce moment; pontife à la fois présent et inconnu , vous allez bientôt vous asseoir dans la chaire de Saint-Pierre, à quelques pas du Capitole, sur les tombeaux de ces Romains de la république et de l'empire qui passèrent de l'idolâtrie des vertus à celle des vices , sur ces catacombes où reposent les ossemens , non entiers , d'une autre espèce de Romains ; quelle parole pourrait s'élever h la majesté du sujet, pourrait s'ouvrir un passage à travers cet amas d'années qui ont étouffé tant de voix plus plusf puissantes que la mienne? Vous-même, illustre sénat de la chrétienté , pour soutenir le poids de ces innombrables souvenirs , pour regarder en fece ces siècles rassenlblés autour de vous sur les ruines de Rome, n'avez-vous pas besoin de vous appuyer à l'autel du sanctuaire , comme moi au trône de Saint-Louis.
A Dieu ne plaise, éminentissîmes seigneurs , que je vous entretienne ici de quelqu' intérêt particulier , que je vous fasse entendre le langage d'une étroite politique. Les choses sacrées veulent être envisagées aujourd'hui sous des rapports plus généraux et plus dignes. Le christianisme qui renouvela d'abord la face du monde , a vu depuis se transfor- ' merles sociétés auxquelles il avait donné la vie* Au mo-
jneat même où je parle , le genre humain est arrivé à l'une des époques caractéristiques de son existence , la religion chrétienne est encore là pour le saisir , parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient aux esprits éclairés et aux cœurs généreux y tout ce qui est nécessaire au monde , qa'elle a sauvé de la corruption du paganisme et de la dèstraction de la barbarie. En vain l'impiété a prétendu que le christianisme favorisait l'oppression et faisait rétrograder les jours à la publication scellée du sang du juste $ l'escla- Tage a cessé d'être le droit commun des nations ; Feffroyahle définition de l'esclavage a été afFacée du Gode romain : non tam viles quant mdli sunt.
Les sciences demeurées presque stationnaires dans l'antiquité , ont reçu une impulsion rapide de cet esprit apostolique et rénovateur qui hâta l'écroulement du vieux monde : partout où le christianisme s'est éteint la servitude et l'ignorance ont re paru. Lumière , quand elle se mêle aux facultés intellectuelles 9 sentiment, quand elle s'associe aux mouvemens de Pâme , la religion chrétienne croît avec la civilisation , et marche avec le temps. TJtt des caractères de la perpétuité qui lai est promise , c'est d'être toujours du siècle qu'elle voit passer, sans passerelle-même. La raison ëyangélique, raison divine , appuie la raison humaine dans ses progrès vers un but qu'elle n'a point encore atteint. Après avoir traversé les âges de ténèbres et de force, le christistnisme devient , chez les peuples modernes , le perfectionnement même de la société.
Ëminentissimes seigneurs, vou^ choisirez pour exercer le pouvoir des clefs , un homme de Dieu , et qui comprendra bien sa haute mission. Par un caractère universel qui n'a jamais eu de modèle ou d'exemple dans l'histoire , un conclave n^est pas le conseil d'un État particulier^ mais celui d'une nation composée des nations les plus diverses, et répandue sur la surface du globe.
Vous êtes , ëminentissimes seigneurs , les augustes mandataires de l'immense Êimille chrétienne pour un moment orpheline. Des hommes qui ne vous ont jamais tus , qui ne TOUS verront jamais , qui ne sayent pas vos noms , qui ne parlent pas votre langue , qui habitent loin de voas sous un antre soleil , par-delà des mers , aux extrémités de la terre y se soumettront à vos décisions , que rien en apparence ne les oblige à suivre y obéiront à votre loi qu'aucune force matérielle n'impose , accepteront de vous un père spirituel avec respect et gratitude. Tels sont les prodiges de la conviction religieuse.
Princes de l'Eglise , il vous suffira de laisser tomber vos suffrages pour donner à la communion des fidèles un chef qui , puissant par la doctrine et l'autorité du passé , n'en connaisse pas moins les nouveaux besoins du présent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte, mêlant la douceur de la charité à la sincérité de la foi. Toutes les couronnes forment un même vœu , ont un même besoin de modération et de paix. Que ne doit-on pas attendre de cette heureuse harmonie ? que ne peut-on pas espé.rer , éminentissimes seigneurs , de vos lumières et de vos vertus ?
Il ne me reste qu'à vous renouveler l'expression de la sincère estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que magnanime dont j'ai l'honneur d'être l'interprète auprès de vous.