‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 28 sur 127 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DES PANNEAUX DE TOILE. — DES CHASSIS A CLEFS ET DE LEURCONSTRUGTION. — DE LA MESURE DES CHASSIS.— DE LA MANIÈRE D'ÉTENDRE LES TOILES SUR LE CHAS- SIS. — DE LA MANIÈRE DE DOUBLER LES TOILES.

Ijien des gens regardent avec raison comme une idée mesquine celle de confier à une toile les produits d'un savant pinceau, et ils pensent que, si ce moyen est ingénieux lorsqu'il s'agit de vastes peintures qu'on veut rendre portatives , il ne l'est pas du tout lorsqu'il s'agit de tableaux qui n'excèdent pas la mesure de quelques pieds : ils le considèrent même comme misérable pour des ouvrages de petite dimension.

En effet, il est si facile de se procurer de petits panneaux de bois (les Hollandais et les Flamands s'en sont presque toujours servi) , que l'on ne conçoit guère comment on s'obstine à faire usage de toiles qui se détendent, qui se crèvent et offrent tant d'inconvéniens. Puisqu'un petit châssis à clefs , et sa toile , sont plus coûteux qu'un petit panneau , dont la façon et l'enduit sont trèsfaciles, pourquoi ne pas préférer ce dernier? Au reste on sait qu'aujourd'hui la superstition grecque regarde comme profanes les productions de la peinture moderne, lorsque c'est sur la toile qu'elles sont exécutées.

Malgré tout , si , pour remédier à la faiblesse et à la mollesse d'un tissu , le peintre superposait et faisait adhé-

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rer d'autres tissus; s'il parvenait enfin à composer avec des toiles superposées un subjectile roide, fort et inaltérable ; dans ce cas , dis-je, l'emploi de la toile serait assez bien entendu. Mais, tout au contraire, on s'attache aujourd'hui à fabriquer des toiles souples, afin de pouvoir les rouler et les transporter aisément , lorsqu'elles sont enlevées de dessus leur châssis. On voudrait qu'un tableau pût se transporter plié comme un drap; et pour cela on introduit dans l'enduit des matières molles qui , telles que la résine élastique , le savon, la cire, le miel, etc. , ne peuvent pas manquer d'être nuisibles aux couleurs. On veut des toiles sèches , mais on les veut molles. Dans l'intérêt des peintres, on les avertit qu'au bout d'un an une toile préparée avec l'huile n'est pas encore assez sèche, et on leur en ojEFre qui sont composées avec des enduits qui , pour sécher complètement , ont peut-être besoin de plus de vingt ans. N'est-ce pas vouloir faire durer tout ce tems l'altération des couleurs qu'on appose sur ces toiles? N'est-ce pas prendre les choses à contre-pied? Enfin on peut dire que les gens qui tiennent tant à cette souplesse du subjectile iraient jusqu'à rejeter l'emploi du cristal , si l'on parvenait à le liquéfier, pour délayer les couleurs. On ne doit donc admettre pour la peinture que les toiles doublées , rendues imperméables , et repoussant absolument l'humidité qui, abreuvant le tissu, et se dégageant continuellement antérieurement et postérieurement , fait traverser dans les couleurs toutes les malignités de l'atmosphère, et produit ce ravage affligeant qui anéantit l'éclat des plus brillans effets. Que l'on renforce donc la toile par des autres toiles, solidement collées les unes sur les autres avec un gluten inaltérable; que l'on aug-

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mente à volonté ces épaisseurs jusqu'à la consistance d'un léger panneau ou d'un carton assez ferme,* que cette surface soit abritée ensuite par une couche de cire ou de résine, qui ne parvienne pas jusqu'à la surface qui doit recevoir la peinture, et Ton aura composé un corps solide, plane, suffisamment souple, léger et exempt des inconvéniens attachés aux suLjectiles lâches et hygrométriques.

Les entoileurs savent donner la plus grande solidité aux toiles des tableaux, en les doublant avec une seconde toile; ils peuvent donc, avec leur colle qui est trèstenace, préparer des toiles doublées sur lesquelles on pourrait peindre immédiatement , et qui n'auraient pas d'autre préparation que le poli qu'ils savent leur donner avec un fer chaud. De tels subjectiles seraient certainement excellons , surtout si , par derrière, une couche de cire les mettait, comme je viens de le dire, à l'abri de l'humidité. De telles précautions diminueraient de beaucoup la différence qu'on établit naturellement entre la toile et le bois , considérés comme subjectiles.

Néanmoins on peut peindre sur des toiles simples certains sujets qui ne doivent point passer à la postérité ; mais ces toiles doivent être au moins enduites de cire après coup; et c'est ainsi, je pense, qu'étaient préparées les toiles libres sur lesquelles les anciens ont exécuté quelquefois des peintures ' .

^ M. Eméric David, dans son Discours, que j'ai déjà cité, prouve avec son érudition ordinaire que les anciens peignaient sur des toiles libres; de même qu'ils peignaient sur des toiles collées sur bois; et entr'autres preuves , il cite l'image de Jésus-Christ envoyée à Abdar , Prince qui régnait à Edesse, et que celui ci fit collée sur bois , au dire de Constantin Porphyrogénète Que devient, ajoute l'auteur, l'opinion de Vasari , qui regardait Margaritone comme l'inventeur do la peinture sur toile libre ?

LES SUBJECïILliS. LES PANNEAUX DE TOILE. l^i)

La meilleure espèce de toile est la toile de chanvre ; celle de lin est beaucoup moins forte. Quant au tissu, celui de coutil est préférable en ce qu'il est plein , croisé et sans fils ou nœuds saillans. On doit donc préférer le coutil i soit pour la toile du dessous, soit pour les toiles simples d'un ou de deux pieds. Quant à la toile plus fine, que l'on peut placer sur la première , elle doit être ellemême d'un grain égal et sans nœuds, ce qui exigera moins de matière apposée comme enduit. J'ai souvent vu employer avec succès du taffetas, qu'il suffit d'encoller avec de l'empois. Les modistes , les fleuristes , etc , font souvent usage de toiles ou des batistes cylindrées, très-plates et empesées, qui sont encore fort bonnes pour remplir cet objet. La percale ou autres tissus de coton ne conviennent aucunement. On peut maintenant se procurer des toiles extrêmement larges : on en fabrique en Flandre de trèsgrandes pour les tableaux^ il s'en trouve qui ont plus de huit pieds de large. On pourrait également fabriquer un coutil plus large que celui qui se vend communément ; il suffirait pour cela d'agrandir le métier à tisser.

La soie a, dit-on, la propriété d'être incorruptible^ et Guido-Reni , au dire de Richardson , ayant remarqué que des vêtemens de soie , découverts dans un tombeau , étaient bien conservés , tandis que tous les autres tissus étaient réduits en poussière, fit faire exprès des cannevas de cette matière pour ses tableaux.

Voici ce qu'on écrivait de Naples, le 4 octobre 1807 : « Innocent ÎV , de l'illustre famille de Fieschi , venu de » Rome h Naples pour sa santé, y mourut en l'an i254» » Il fut enterré dans la chapelle de Saint-Laurent , et do » là transporté à la cathédrale , où on lui érigea un mau-

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» solée. Quelques réparations urgentes à faire à ce mo- » nument ont nécessité l'ouverture de l'urne dans le cou- » rant de septembre dernier , et voici dans quel état ont » été trouvées les dépouilles mortelles de ce pontife, après » 553 ans. La carcasse de son corps était saine et entière; » il lui manquait seulement deux dents; la tête, les mains » et les jambes étaient séparées du buste; il était revêtu, » suivant l'usage du tems^ d'une chasuble d'étoffe de » soie, couleur de tabac , et richement brodée sur plu - » sieurs de ses parties. Après cinq siècles et demi, la soie » conserve encore son premier lustre. Les autres vête- » mens , qui paraissent être une tunique et une dalmati- » que , sont détruits ; ses gants de soie brodés au tam- » bour , en or à leur ouverture , sont entièrement con- » serves. »

On pourrait rassembler beaucoup de faits de ce genre. Cependant il est à observer que, le plus souvent, c'est la préparation ou l'enduit des tableaux , ou , si l'on veut , les couleurs , qui se détruisent , et non pas le tissu du cannevas de chanvre ; toutefois il est vrai de dire que la soie est un plus mauvais conducteur de l'humidité que le chanvre.

Des châssis à clefs et de leur construction.

Je vais emprunter à M. Bouvier , qui a recueilli avec beaucoup de soin plusieurs procédés pratiques très-utiles aux peintres, ce qu'il dit sur la construction des châssis à clefs, dans son ouvrage intitulé : Manuel des jeunes Artistes et Amateurs en peinture , 1827.

« L'on fait faire au menuisier un châssis d'une dimen-

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sion analogue au tableau qu'on a le projet de peindre; on lui en donne la mesure juste, tant en hauteur qu'en largeur , mais toujours en y comprenant l'extérieur du châssis.

» Les châssis à clefs sont de beaucoup les meilleurs, parce que, quand la toile vient à se détendre, ce qui arrive toujours au bout d'un certain tems , au moyen des clefs, on la retend avec quelques coups de marteau. C'est ce qu'on va expliquer tout à l'heure, en décrivant comment se font ces châssis et les clefs.

» On les fait presque toujours en bois de sapin , pour qu'ils soient plus légers. Faits en bois dur, ils sont fort bons aussi; mais, outre qu'ils sont plus lourds, ils coûtent aussi plus cher que les châssis en bois blanc.

» Les châssis d'une petite dimension, comme ceux de vingt-quatre pouces et au-dessous , ne sont composés que de quatre pièces ou ais, assemblés carrément ensemble, comme on le dira; mais les châssis, depuis deux pieds jusqu'à trente-six ou quarante-cinq pouces, ont une traverse de plus; et ceux plus grands encore en ont deux, qui forment la croix derrière le tableau pour soutenir les quatre pièces qui forment le cadre du pourtour.

» L'on proportionne la largeur et l'épaisseur du bois à l'étendue plus ou moins grande du châssis. Pour en donner une idée, je dirai , par exemple , que chaque pièce de bois , pour un châssis carré long de deux pieds , doit avoir environ deux pouces et six lignes de largeur , sur une épaisseur de bois de huit lignes.

« L'on assemble les châssis à mortaises d'un côté , et à tenons de l'autre, comme se font tous les assemblages; mais ici ils ne doivent être qu'enchâssés l'un dans l'autre.

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sans chevilles , sans cîous et sans colle. La raison en est que , si toutes les pièces n'étaient pas libres de pouvoir s'écarter les unes des autres par le moyen des clefs , ces clefs deviendraient inutiles. Ce n'est donc que par la toile , qui se cloue tout autour d'un châssis , que ce dernier se tient solidement assemblé et qu'il ne peut plus se disjoindre, à moins qu'on ne décloue la toile.

» Les traverses simples ou les traverses en croix doivent avoir la même liberté, et pouvoir s'écarter un peu les unes des autres , lorsqu'au moyen des clefs on les force à cela pour tendre fortement la toile.

» Les clefs sont des petits coins de bois dur, qui s'enchâssent dans les ouvertures pratiquées pour cet usage à toutes les jointures; et comme ces clefs sont plus étroites d'un bout que de l'autre , et qu'on enchâsse le plus étroit le premier, en frappant sur le large côté, on fait entrer la clef toujours plus en avant du côté qui devient progressivement plus large : cela oblige les ais à s'écarter autant que la toile peut le permettre , et tend cette dernière comme un tambour. Mais il ne faut pas chasser une clef plus qu'une autre; il faut donner le même nombre de coups de marteau à chacune d'elles et de la même force, sans quoi l'on ferait tordre la toile , et d'ailleurs on risquerait de la fendre ou de rompre les mortaises du châssis. Au surplus , il ne faut pas tendre la toile jusqu'à faire plier le châssis ; il faut s'arrêter à propos , ce qui s'aperçoit aisément par la résistance que présente la ch^f sous le marteau.

» Une faut pas enfoncer une seule clef jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus avancer; on dérangerait l'équerre du châssis : donnez d'abord deux petits coups à l'une d'elles ,

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faites-en de même aux autres , jusqu'à ce que vous les ayez toutes enfoncées également , et que vous ayez fait tout le tour du châssis ; après quoi , vous recommencez à redonner encore deux petits coups sur la première , et ainsi de suite, jusqu'à ce que la toile paraisse tendue également partout. L'on cloue aussi des contreforts aux quatre angles d'un châssis; mais on ne les cloue que d'un seul des bouts de chaque contrefort, lorsqu'on craint que le bois de la mortaise soit trop faible pour la grandeur du châssis et la forte tension de la toile. Ces contreforts soutiennent le bois et l'empêchent de s'écarter et de fléchir. Ce dernier ajustement est le plus solide de tous pour de grands châssis.

» Les clefs sont plus ou moins grandes et épaisses , selon la grandeur du châssis ; mais , pour prendre pour exemple une moyenne , on tiendra ces clefs de la proportion suivante : Epaisseur du bois, deux lignes partout; le haut côté, qui est le plus large, dix>huit lignes, et l'autre extrémité, quatre ou cinq lignes. Il ne faut pas les faire terminer en pointe par le bout , parce qu'alors elles s'enfoncent trop, et percent quelquefois la toile; on leur donnera une forme un peu arrondie , et de quatre ou cinq lignes de largeur.

» Non-seulement on chasse deux clefs à chaque angle du châssis , ce qui en nécessite huit; mais il en faut, outre cela, deux autres à chaque traverse; l'une s'enfonce en haut , et l'autre en bas. Il faut que les ais du châssis , du côté où s'applique la toile, soient rabotés en talus, ou en chanfrein , de façon que la toile ne touche que les bords extérieurs du châssis , sans quoi les bords intérieurs, s'ils touchaient la toile , s'imprimeraient dessous , et forme-

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raient une trace apparente du côté de la peinture, ce qu'il faut soigneusement éviter. Pour cet effet , on diminue le Lois en talus sur toute la largeur des ais, en partant des bords extérieurs , et progressivement jusqu'aux bords intérieurs , où le bois sera de trois lignes moins épais qu'à l'extérieur.

» En outre , l'on arrondira les angles du bois tout autour du châssis , pour qu'ils ne coupent pas la toile , ce qui arriverait si l'on laissait les angles vifs. »

De la mesure des châssis à tableaux.

On est dans l'usage à Paris de donner des mesures fixes aux toiles, et par conséquent aux châssis; et ces mesures sont adoptées sans beaucoup de réflexion. Les artistes croient en général que ces dimensions ont été déterminées par l'expérience des maîtres habiles , soit pour la bonne grâce des portraits , soit par quelques convenances de rapports qu'il faut aveuglément respecter : mais il n'est rien de tout cela. Ce sont les marchands de couleurs qui ont trouvé plus commode^ afin de préparer leurs toiles par avance , de leur donner des mesures fixes, en sorte que , par cela , ils dépendent moins du besoin qu'ont les peintres d'adopter toutes sortes de dimensions, et qu'ils leur font souvent adopter inconsidérément ces mesures convenues. Les doreurs de bordures se trouvent fort bien aussi de cette prévoyance, puisqu'ils peuvent tenir des cadres tout prêts pour ces toiles qu'on appelle à Paris toiles de mesures.

En Flandre, on n'a jamais connu ces routines; et des artistes que j'ai consultés dans ce pays sont persuadés que

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les peintres d'autrefois , en faisant leur esquisse ou travail préparatoire, déterminaient la dimension du panneau ou de la toile , et cpi'ils commandaient ensuite le panneau ou châssis à l'ouvrier, d'après cette dimension. A Rome, on connaît une mesure de toile nommée tela cCimperatore (toile d'empereur) ; j'ignore l'origine de cette mesure , quoique j'aie cherché à m'en informer auprès des marchands de couleurs et des artistes de ce pays. Cette mesure, qui est à peu près de trois pieds de long, est assez semblable h celles que les élèves de Paris appellent toiles de prix; ils veulent dire toiles adoptées pour les concours au grand prix.

Cette miiiormité de mesure pour les tableaux de concours est encore une de ces routines académiques, désavouées par la raison; car, si un élève conçoit sa composition de manière à ce qu'elle offre une disposition plus haute que large, il faut qu'il abandonne son idée, quelqu'heureuse qu'elle lui semble sous le rapport de cette disposition, ou qu'il la change, pour remplir les côtés de son tableau d'objets souvent superflus. On ne leur accorde même pas deux pouces de plus ou de moins à leur choix; il faut qu'ils s'arrangent selon cette mesure uniforme, qui doit être la même pour tous les génies. Des gens à petites vues diront que cette rigueur est dans leur intérêt, puisque, s'ils ont à faire un tableau commandé dans une mesure fixe , il faut bien qu'ils s'accoutument à triompher de cette restriction. Mais alors il ne faut pas les exercer seulement sur une seule mesure ou proportion de toile; car voilà plus de cent cinquante ans qu'ils composent en large pour ces concours, bien qu'il puisse arriver qu'on leur commande des compositions en long. Ce sont ces

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