BORDURES QUI EATOURENT LE TABLE/VU
mesquin peut affaiblir la solennité, la magnificence d'une composition. Cependant les modernes ne se sont guère réglés sur ce^ point que d'après la mode prescrite par les marchands et par les doreurs ; en sorte que des portraits d'enfans ont été , il y a cent ans , comme accablés sous les encadremens chantournés , bosselés et surchargés , tout semblables enfin à ceux de leurs grands-papas. Aujourd'hui la mode a remis en usage ces vieilleries , ces contrcrsens, ces ornemens surannés, preuve évidente du peu de fixité des idées modernes sur tout ce qui a rapport à l'art de la peinture. Est-ce donc pour donner plus de, physionomie de vieux tableaux qu'on a recours à cette singerie ? Est-ce pour mieux compléter des pastiches , et pour mieux s'assimiler aux anciens Flamands et Hollandais , et donner ainsi le change dans de vieilles galeries , que des peintres anglais et français ont recours à ce singulier artifice? Je l'ignore; je pense seulement qu'ainsi que nos petites dames aiment à s'affubler aujourd'hui de bouffans pour rappeler les mœurs des anciennes prudes de qualité, de même nos peintres se plaisent à encadrer leurs œuvres à la façon du vieux tems , pour se donner l'air doctoral des académies d'autrefois. Cet habit du vieux tems ne fera pas de dupes , et si les grands seigneurs en Europe s'avisent jamais de se chamarrer , ce ne sera pas en reprenant des costumes qui , dans les rues , sont sur le dos des jocrisses et des marquis grimaçant pour un sou. Parfois donc on rencontre à présent ou un suave paysage , ou une plage tranquille et vaporeuse , ou même un bouquet tout printannier encadré dans une pesante et énorme bordure, soulevée en bosse comme la croûte rissolée d'un pâté. Un élégant du
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dix -sept ans fait voir sa mignonne figure ainsi que son habit collant et bien écourté peints au lavis au travers d'un encadrement gothique , taillé et évidé en ogive ; en sorte qu'à une certaine distance on se croit en présence de quelque vénérable diptyque consacré à un saint. Point du tout : approchez; c'est le portrait d'un employé en grande tenue.
La saillie du profil est essentielle à une bordure pour garantir le tableau ; d'ailleurs cette saillie de l'encadrement isole mieux la vision et concentre davantage l'attention. Les grands tableaux historiques sortis du pinceau de David ont été très-convenablement embordurés : leur largeur , leur relief étaient bien proportionnés ; quant au mat , au bruni et aux divisions des espaces lisses et des espaces ornés , on conçoit que ces questions importent beaucoup. Or on peut affirmer de nouveau que l'unité est le seul principe à adopter sur ce point, soit pour la convenance, soit pour l'effet optique de la masse et des détails. Il est évident qu'un grand intervalle lisse doit dominer , et que la répartition des filets ou des ornemens doit offrir une variété dont la source est cette même unité. Il faut aussi avoir égard au clair-obscur dans l'effet optique que produisent le profil et l'ornement de la bordure , en sorte que le caprice d'un menuisier ne doit point faire la loi. Le peintre doit donc dessiner le profil du cadre qu'il désire; il doit en dessiner le plan , et même l'aspect de trois quarts pour en connaître le développement; il doit en composer les ornemens, et ajouter ainsi au caractère de tout son ouvrage. — Au chap. iSq , tom. iv, nous avons parlé du rapport qu'il y a entre la forme du cadre et la disposition des objets; et au chap. 235, p. i54, nous
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avons parlé de la nécessité de savoir manier la règle et le compas : mais combien de peintres de nos jours seraient embarrassés , même pour fournir au menuisier ce profil exact et ces mesures !
Aujourd'hui presque toutes nos bordures sont dorées ; c'est encore une affaire de mode et d'habitude : tous les anciens tableaux de Hollande, de Flandre, etc. , étaient embordurés avec du bois noir. La teinte triste de ces bordures n'était peut-être pas choquante à cause de l'effet brillant des tentures en cuir doré imprimé à ramages , et qui couvraient les murs des beaux appartemens; peutêtre aussi adopta-t-on ces bordures noires sans trop réfléchir à ce choix; malgré tout , il est certain que, dans nos galeries modernes , l'œil est fatigué de la grande quantité de dorures qui brillent sur toutes les bordures des tableaux, et il est évident que l'on regrette quelquefois les bordures noires , parce qu'elles laissent reposer la vue , et que d'ailleurs elles sont favorables à l'éclat et à l'effet des couleurs. L'or, que l'on prodigue aujourd'hui sur tous les accessoires de nos ameublemens , oblige à dorer aussi les bordures, au milieu desquelles la peinture n'est plus qu'un accessoire. On entasse les tableaux sur les murs; on en chamarre les salons, les cabinets , les boudoirs; on les accroche sans ordre; on les emmagasine enfin; en sorte qu'il faut bien que tous ces objets, jetés pêle-mêle les uns contre les autres, offrent au moins l'éclat résultant de la dorure pour compenser l'effet désagréable de la confusion : puisqu'un tableau est un meuble soumis à la mode , son cadre doit nécessairement y être soumis.
Les peintres de l'antiquité entouraient-ils leurs tableaux
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de bordures riches et brillantes? Nous l'ignorons; mais certainement ils l'entouraient d'une bordure : nous ignorons encore si cette bordure était mobile et ajoutée au tableau , ou si elle était tracée et peinte sur le panneau lui-même. Nous savons seulement que ces bordures , peintes sur le champ de la peinture, étaient usitées chez les Romains : les découvertes faites dans les ruines nous en offrent plusieurs exemples. J'ai fait remarquer, vol. 2 , pag. 5i , que la belle peinture de la Noce Aldobrandine avait été entourée d'une bordure représentant un feuillage de pampre serpentant autour du sujet. L'encadrement peint sur le subjectile même permettait à chaque peintre d'en composer le dessin et d'en tracer le caractère conformément au sujet; et peut-être doit-on affirmer que les moyens que donnent les couleurs appliquées sur le champ même de la peinture, d'accorder la bordure avec le sujet , sont plus variés et plus susceptibles d'effet que ceux qui proviennent de l'art du menuisier, du doreur et des ornemanistes. Mais ne nous étendons pas davantage gur cette question.
Il serait fort utile aux peintres qui se trouvent éloignés des ressources qu'on trouve dans les grandes villes , de savoir dorer eux-mêmes ou de pouvoir faire dorer leurs bordures. Nous allons donc leur donner le moyen trèsfacile de les dorer d'une manière fort solide et suffisamment brillante : ce moyen consiste dans la dorure dite à huile.
Donnez plusieurs couches au bois, soit avec des couleurs dures, broyées à l'huile cuite et coupées de beaucoup d'essence; soit avec des couleurs à la colle. Dégorgrz, poncez et adoucissez avec le plus de soin que
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VOUS pourrez cette préparation. Lorsque le tout est bien sec et bien net, appliquez le gluten. Ce gluten ou cette mixtion consiste en une huile cuite , très-visqueuse , très-dessicative et rendue plus fluide par la présence d'une huiîeessentielle , telle que celle de térébenthine ( on a appelé quelquefois or-couleur, le gluten qui se fait naturellement avecles vieilles huiles épaissies des pinceliers). On charge et on colore ce gluten avec un peu d'ocre très-fine. Lorsque cette couche commence à se sécher et à happer, il faut y apphquer les feuilles d'or à l'aide d'une queue de morue en putois , ou à l'aide de bilboquets garnis de drap , ou Lien encore avec un tampon de coton. L'or s'applique aussi au livret, c'est-à-dire, que la feuille d'or restant à découvert dans le livret , on applique le livret lui-même sur le gluten; en sorte que toute cette feuille quitte le papier pour passer sur le cadre. Un peu d'exercice a bientôt appris à coucher l'or uniment et avec régularité. On remplit ensuite les parties oubliées, on laisse sécher et on époussette. Cette dorure est suffisamment belle , et elle peut très-bien se nettoyer.
Quelques-uns ajoutent dans l'huile quelque résine brillante et même de l'asphalte; ce procédé rend la surface plus unie, plus éclatante , et le poli de l'or est plus beau. L'huile dite grasse , fortement chauffée dans un poêlon qu'on laisse s'enflammer lorsqu'il s'en dégage une fumée noire, et qu'on éteint peu d'instans après , est encore fort bonne pour composer cette mixture : on en augmente ensuite la fluidité avec de l'essence de térébenthine.
Au lieu de ces feuilles d'or , on peut jeter sur la mixture de la poudre de cuivre, ce qui imitera le bronze, etc.
On ne s'y prend pas toujours convenablement pour
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fixer le tableau dans sa bordure : car on se sert ordinairement de clous , que l'on fiche dans le bois de cette bordure , et dont on replie ensuite la tête et l'extrémité en les couchant sur le châssis où est tendu le canevas. Ce moyen est fort imparfait en ce que l'effort du châssis , qui souvent est voilé , est trop grand pour la résistance du clou , que l'on n'ose cependant enfoncer trop avant parce qu'il percerait la dorure : un excellent expédient , c'est de fixer sur le cadre , avec des vices , une bande de fer, qui traverse en diagonale les quatre coins du châssis, et qui force ainsi le châssis à demeurer en place et à s'enfoncer dans la feuillure de la bordure. (Voy. la fig. 52 1. ) A défaut de ce moyen , il convient d'employer des bandes de fort papier , bien collées sur le châssis et sur le cadre : on maintient d'abord le tout avec des clous , et la force du papier suffit pour faire conserver au châssis sa position plane et pour maintenir le tout solidement.
Je vais ajouter ici une indication utile relativement au moyen de suspendre le tableau aux murailles.
Lorsque l'on veut suspendre un tableau le long d'un mur , et qu'on désire lui donner l'inclinaison nécessaire pour que le spectateur ne voie pas la toile en raccourci , on a l'habitude assez mal entendue de ficher en bas de la bordure deux clous dans le mur , et de faire reposer sur ces deux clous le bas de la bordure, ce qui fait faire la bascule au tableau. A ce moyen défectueux il faut substituer celui-ci. On fixe derrière la bordure une corde attachée par les deux bouts à l'un et à l'autre milieu des montans de la bordure. (Voyez les figures 522 et 025. ) L'angle que fait cette corde doit avoir son sommet à la hauteur de la bordure elle-même; on accroche ce som-
ATELIER, OU LIl'U d'ÊTUDE DU PEINTRE. GoO
met de l'angle de la corde, en le mettant à cheval sur un clou , et le tableau fait bascule de lui-même : l'inclinaison du tableau est en rapport de la longueur de la corde.