RR
$ 1. La première chose à faire pour celui qui débute dans une science, c’est d’apprendre comment on la définit, à quel genre de recherches elle se livre, par quelle méthode on arrive à la solution des problèmes dont elle s'occupe, quels secours elle peuttirer des autres sciences, et par quels lens elle se rattache à plusieurs d’entr’elles. Ces connaissances préliminaires sont indispensables au commençant pour apercevoir le but auquel tendent ses efforts , choisir les voies qui y conduisent, et fuir les obstacles qui pourraient empêcher d'y arriver.
Définition de la physiologie de l’homme.
$ 2. La physiologie est la science de la vie de l'homme, de ses phénomènes , de ses conditions et de ses lois, dans l’état de santé. On peut dire aussi qu’elle est la physique de l'homme , en comprenant sous le nom commun de nature de ce dernier l’ensemble des qualités qui le distinguent (1).
(4) Le mot de physiologie (dérivé de puoic, nature, et Asysıv, raconter) a été pris dans plusieurs acceptions différentes. D’après la force de Pétymologie, il veut dire histoire de la nature en général. Aristote (Metaphys. ed. Casaub., p. 386 ct 488) paraît être le premier qui se soit servi du mot & guciaoyo. Il désignait ainsi Thalès, Anaximene, Héraclite, Diogene, Empedocle et Anaxagore, qui s'étaient occupés de la nature des choses, de leur origine et de leurs causes,
But de la physiologie de l’homme.
$ 3. La physiologie a pour but d'exposer les phénomènes de la vie humaine et les conditions d’où ils dependent. Pour y arriver d’une manière sûre , 1l faut nécessairement, avant tout, déterminer quels sont les phénomènes qu'on désigne sous le nom de vie en général (1).
On trouvera des détails plus étendus sur la signification du mot physiologie, chez les anciens , dans l’ouvrage de Nasse intitulé : Abhandlung ueber den Begriff und die Methode der Physiologie. (Léipzick, 1826, in-8.) Les modernes se sont servis de ce mot dans le sens limité d'histoire de la nature de l'homme. Fernel (Pref. in Medicinam. Paris, 1558, p. 3.) cite la physiologie comme une branche de là médecme qui ao de la nature de l’homme dans l’état sain et de ses fonctions. U dit : Omnium totius medicinæ partium prima existit evaiohoyixn, qua hominis integré sani naturam, omnes illius vires functionesque persequitur. Cette acception a été conservée par la plupart des médecins. Boerhaave et Haller définissaient la physiologie la science des usages et des fonctions des parties du corps humain. Certains ont désigné par là lhistoire de la vie. On a introduit aussi d’autres dénominations pour remplacer celle de physiologie. Ainsi Deusing appelait la physiologie doctrina de @conomia naturali corporis humani, et Frédéric Hoffmann, philosophia corporis vırı. Dans ces derniers temps, on a proposé les mots de dynamologie, biologie, organonomie, zoonomie. Si l’on veut continuer à se servir du terme de physiologie, il faudrait désigner ainsi l’histoire de la nature des corps vivans ou organiques. De cette manière, il y a une physiologie des plantes et des animaux, ou de toute espèce quelconque de corps vivans, lorsqu'elle choisit, pour objet de ses recherches, les qualités et les manifestations dé la vie d’une section entière de corps organisés, ou d’une espèce en particulier.
(4) Le mot de vie, pris dans son acception primitive, exprime les manifestations d'activité qui appartiennent spécialement aux plantes et aux animaux, par opposition à celles qui se voient dans les corps privés de vie ou les minéraux, Mais plus d’une fois on l’a fait servir metaphoriquement a designer la somme des manifestations d’action de tous les êtres qui font partie de l'univers. On accorde la vie à la nature prié collectivement, en ce sens que les corps, phénomènes et forces qu'on y observe, paraissent enchaines de manière à constituer un tout, et jouent réciproquement le rôle de cause les uns par rapport aux autres. C’est sous ce point de vue qu’on parle de la vie de Punivers, des COLPS célestes, de la terre, des minéraux, des plantes, des
C’est pourquoi la première chose à faire est d'étudier les propriétés générales des corps qu'on appelle organiques ou vivans. On ne peut découvrir les rapports de causalité de la vie qu'en recherchant les conditions sous la dépendance desquelles ils sont. Nous acquérons cette notion en comparant les phénomènes et manifestations d'activité des corps organiques ou vivans, plantes et animaux, avec ceux des corps inorganiques ou sans vie (1). Nous comparons ces deux séries de corps l’une avec l’autre, sous le point de vue de la forme, de la composition, de l'agrégation des parties, des actions, de l’origine , de la durée, de la destruction, et des connexions tant avec les objets extérieurs qu'avec la nature entière. Ces recherches comparatives dévoilent leurs ressemblances et leurs différences; elles font ressortir les phénomènes qui constituent la vie, et nous conduisent ainsi à connaître les forces, les causes et les conditions d’où dépend l’activité propre des corps vivans.
$ 4. Une fois arrivés, par la voie de la comparaison, à la connaissance des qualités qui distinguent les corps vivans en général, et des conditions d’où elles dépen-
animaux, et qu’on considère les manifestations d’activite de ces divers corps comme de simples émanations d’une force fondamentale , qui ne fait que se modifier différemment en eux. Nous ne prenons pas le mot de vie dans cette acception; nous ne suivons point l'exemple de Gardan, de Campanella , de Paracelse, de Van Helmont et des partisans de la philosophie de l’absolü , qui regardent la vie comme un attribut de tout le monde sensible : nous n’entendons par là que les “ manifestations d’activité et les qualités appartenant en propre aux corps organisés, plantes et animaux.
(4) Pour peu que nous réfléchissions sur l’origine de nos connaissances touchant les objets et les phénomènes de la nature, nous ne tardons pas à nous convaincre que nous y arrivons principalement par la voie de la comparaison. Plus nous découvrons de points de vue sous lesquels nous puissions comparer les objets de nos recherches, plus nous apercevons de ressemblances et de différences entre eux
par le travail de notre intelligence, et plus aussi nous pénétrons avant dans leur essence.
dent, nous devons faire tous nos efforts pour découvrir les qualités appartenant à chacune des deux grandes sections dans lesquelles ils sont répartis, les plantes et les animaux, afin de pouvoir déduire de là les particularités de la vie des animaux, parmi lesquels l'homme est compté. Nous arrivons également à ce but par la comparaison de leur composition, de leur configuration, de leur formalion, de leurs manifestations d'activité et de leurs forces, le leur origine et de leur fin, de leurs rapports avec les influences extérieures, la ne la lumière, l'air, l'eau, etc. C’est ainsi que nous en ressortir les traits parliculiers et les différences des deux BRompes d'êtres vivans.
$ 5. Ainsi ces recherches comparatives nous font découvrir les qualités que l'homme partage , soit avec les corps vivans en général , soit avec les animaux en particulier, et nous arrivons de cette manière à la connaissance nonseulement des idées fondamentales sur la vie, l’organisation et les forces des corps vivans, mais encore des circonstances et des conditions au milieu desquelles la vie se manifeste. Un problème moins général se présente alors, celui de rendre sensibles, en comparant l’homme avec les animaux, les particularités de structure et de manifestation d'activité qui lui appartiennent spécialement, d’assigner la place qu'il doit occuper dans le système de la nature, de caractériser les races humaines, et de suivre leur distribution à la surface du globe.
$ 6. En nous livrant a la recherche des manifestations d'activité de l’homme, et des causes d’où elles dépendent , nous avons d'abord à nous occuper des qualités de son.corps, dans lequel ces phénomènes se prononcent. Elles consistent en particularités de composition, d'agrégation, de contexture , et de formation. Nous eraminons donc la base materielle du corps hu-
main, et nous faisons l’énumération des substances entrant dans la composition de ses parties liquides et solides dont l'analyse chimique a dévoilé Vexistence, en indiquant leurs divers modes de combinaison. Puis nous faisons connaître les changemens de composition qui surviennent, pendant la durée de son existence, tant par l'action des organes eux-mêmes, que par celle des influences extérieures qui agissent sur l'homme , la chaleur, la lumière, l'air, l’eau et les alımens.
$ 7. Pour ce qui concerne la structure et la forme du corps humain, nous avons à examiner sa configuration, la manière dont il est composé de parties solides et liquides hétérogènes, et sa contexture intime, c’està-dire, les particularités relatives à sa structure et à sa texture. Il faut examiner les parties simples, celles auxquelles aboutit l’analyse anatomique, et les divers tissus, avec leurs propriétés. De là nous passons à la texture, ou à la manière dont les tissus se combinent pour produire les différens organes, et à celle dont les organes s’enchainent pour donner naissance aux appareils chargés de l’accomplissement des fonctions. Enfin nous portons nos regards sur les particularités et la disposition de ces appareils eux-mêmes (1):
(4) Quoique Pétude de la structure du corps humain soît l’objet d’une science à part, l’anatomie, il ne faut pas Pexciure de la physiologie, d’un côté, parce que la structure elle-même est un effet de la vie, d'un autre côté, parce que nous ne pouvons bien comprendre les fonctions des parties, que quand nous avons une Connaissance exacte de leur structure. Ce n’est donc pas sans raison que Haller appelait la physiologie anatome animata, et que, dans ses grands ouvrages, il a toujours fait précéder par l'indication de la structure des parties, les recherches sur les fonctions qu’elles remplissent. Soemmerring, marchant sur les {races d’Hailer, s’est efforcé aussi de rattacher le plus possible l’histoire des fonctions des parties à l'anatomie. Assurément on n’étudierait pas la structure du corps humain avec
tant de soin, si l’on n'avait en vue de se frayer la route pour arriver à la connaissance de ses phénomènes vitaux, La séparation de
$ 8. Le problème principal de la physiologie humaine consiste à exposer et examiner les manifestations d’activité ou de force que nous appelons la vie de l’homme. Il faut désigner par leurs noms les phénomènes vitaux et les propriétés des différens tissus et organes du corps humain. Nous les partageons en plusieurs classes d'après leurs ressemblances et leurs différences, cherchant à trouver les conditions et à découvrir -les forces sous l'influence desquelles ils se produisent. IL importe aussi d'établir les lois suivant lesquelles les forces entrent en action, et de montrer comment la vie de l’homme, somme de toutes ses manifestations d'activité, peut être produite et entretenue par l’action réciproque et la dépendance mutuelle des forces. Il reste enfin à tracer le ‘tableau de tous les phénomènes vitaux considérés tant dans les divers organes et appareilsisolés, que dans leur enchainement les uns avec les autres, et dans leur mutuelle dépendance , ce qui est l’objet de la physiologie spéciale.
$ 9. La physiologie de l’homme s'occupe encore des phénomènes intellectuels , partie la plus importante de la nature humaine. Mais comme ces phénomènes sont l'objet d’une science à part, appelée psycologie, la physiologie, dans son examen des manifestations d’acla physiologe et de l'anatomie, provenant de l’immensité des objets et des manifestations d'activité qui se présentent à considérer chez l'homme, est une chose mauvaise en soï; mais, l'usage étant de considérer la structure et les phénomènes vitaux de l’homme comme deux corps de doctrine séparés, le physiologiste se dispense d’entrer dans les details de la topographie des organes, et d'indiquer tous les os, ligamens, muscles, vaisseaux et nerfs, Il ne s’occupe que de la structure , de la texture et de l’arrangement des organes et appateils, de leur enchainement mutuel par des vaisseaux sanguins et des nerfs, commé moyens de rendre des fonctions plus évidentes. Il exa-
mine en outre le mode d'origine et de formation du corps humain et
de ses parties, et indique les; changemens qui s’y RORERÇEE pendant le cours de l’existence.
tivité de l’ame ne traite que des deux questions suivantes :
1°, On examine jusqu'à quel point les opérations de l'ame , quand elle agit, sont dépendantes de la disposition du corps , de son organisation, de ses forces , et quelle influence les diverses fonctions exercent sur elles. Acette occasion, la physiologie étudie les rapports existans entre les opérations de l’ame et la structure du cerveau, des nerfs et des organes des sens. Après quoi elle trace le tableau de la part que prennent à la manifestation de l’activité intellectuelle la digestion , la respiration, le sang et sa circulation, la nutrition, etc.
2°. Elle discute jusqu’à quel point les manifestations d'activité de l’ame réagissent sur le corps et ses fonctions, et y produisent des changemens. En conséquence, elle recherche quels sont les mouvemens et phénomènes vitaux qui peuvent être excités par les conceptions et actions de l’ame , comment et dans quelles circonstances la digestion, la respiration, la circulation du sang, et les actes de la nutrition et de la sécrétion peuvent être modifiés par ces mêmes actions, ainsi que par les émo-, tions et les passions. “
$ 10. Comme le genre humain n’est jamais représenté que par des individus passagers, qui naissent à la suite de manifestations déterminées d'activité et au milieu de certains phénomènes, qui, durant leur ‘existence, subissent des changemens réguliers dans leur configuration, leur composition et leur activité ‘et qui finissent par périr, la physiologie doit également s'occuper de ces: phénomènes. C’est ce qu’elle fait em traitant de la generation, de la formation et du développement du fœtus et des périodes de la vie. Enfin , elle porte aussi ses regards sur l’extinction de la vie, sur les phenomènes qui l’accompagnent , sur les différences qu'ils
présentent suivant les genres de mort, et sur les causes de ces différences.
$ 11. La physiologie compte encore cé ses attributions la recherche des rapports de l’homme avec les influences du dehors et la nature entière. En effet, la vie humaine ne repose pas uniquement et exclusivement sur la structure, la composition et les forces du corps ; elle dépend encore d’influences extérieures, d’un certain degré de chaleur, de la Inmière, de l’air atmosphérique , de l’eau et des alimens. 2 faut donc passer en revue les effets sur l'homme de ces influences, que nous pouvons appeler conditions extérieures de la vie, les rapports qui existent entre elles, l’organisation et les forces du corps humain, et les causes qui font que Ha vie est placée sous leur dépendance. Les époques du jour et de l'année, les climats, la densité plus ou moins grande de l'air, etc., exercent aussi sur les phénomènes de la vie une influence puissante, dont la physiologie ne peut négliger :de s'occuper. Enfin, elle ne doit pas non plus omattre les influences météorologiques , celle dela sécheresse et dé l'humidité de l pr Lo des orages, etc. ”
8:12: L'homme; comme être agissanigavec liberté, exerce par lui-même, par son genre de vie, le choix de ses alımensset boissons , la nature de'ses occupations, les professions qu'il exerce, la disposition de ses habi- +ations, la manièré dont il s'habille , etc. , une influence considérable sur les divers appareils où organes, qu'il amet.en jeu de différentes manières. Les effets de ces circonstances ne doivent point être perdus de vue par le physiologiste. Enfin, les mœurs et coutumes, l'organisation della société, Ja constitution de l'Etat et les opinions religieuses régnantes influent beaucoup sur la vie de l'homme, etménitent d'être prises aussi en considération.
INTRODUCTION. g Méthodes d'étudier en physiologie.
$ 13. Apres avoir recherché quels sont les problèmes dont s'occupe la physiologie de l'homme , il se présente la question de savoir comment on arrive à les résoudre. De quelle manière, par quel procédé parvient-on à découvrir les qualités et manifestations d'activité des corps vivans en général et de l’homme en particulier, et comment procède-t-on à la recherche des causes et : conditions de la vie? Quelle méthode doit-on suivre pour acquérir ces connaissances ? Essayons de répondre à ces questions.
La physiologie est une science expérimentale. De même que le physique entière, et toutes ses branches, elle repose sur l'observation et Yinduction. A l’aide des sens, nous saisissons les phénomènes de la vie , et nous
atteignons aux faits qui-concernent ceite dernière. C’est la réflexion qui sépare ces faits d’après leurs différences, qui les associe d'après leurs ressemblances, qui rallie le particulier au général, et qui fixe les idées à leur égard. Nous nous efforçons ensuite de ramener les idées spéciales à des idées d’un ordre plus élevé, de trouver les règles et les lois en vertu desquelles les a a ont lieu, et d'en découvrir les causes.
La ile a donc pour base, comme toute seience expérimentale, l’observation par les sens et la réflexion, de manière qu'elle se prête à l'application de deux méthodes , l’une empirique ou historique , et l’autre théorique, dogmatique ou philosophique. De même que, dans le développement naturel de l'esprit humain, l’acquisition par les sens ou l'expérience est placée au premier rang, et que, partant de la, l'esprit s’eleve aux notions générales et à l'idée, pour ensuite passer à linductionet
Io INTRODUCTION.
à la spéculation, de même la physiologie renfermée dans le champ de l'expérience doit avoir le pas sur l’autre, parce qu'elle fournit les matériaux à induction et à la spéculation, et que nul produit de la spéculation ne peut être admis à faire partie du domaine de la science qu'après avoir été ramené dans le champ de l’expérience , pour y être examiné.
La physiologie dans le champ de l'expérience.
$ 14. En étudiant la physiologie dans le champ de l'expérience , nous tâchons d'abord de saisir les rapports que les corps vivans et leurs qualités ont avec nos sens, et de découvrir, l’un après l’autre , à l’aide de ces derniers , leurs phénomènes et leurs manifestations d’activité. En effet, notre esprit n’est point en rapport avec les objets d’une manière immédiate ; il ne l’est que par lintermede des sens externes. C’est avec le secours seul des sens que nous parvenons à nous faire une idée des choses extérieures, et il faut que celles-ci agissent par eux sur notre ame, afin que nous puissions acquérir la notion de leur existence et de leurs propriétés. Mais les impressions des objets sur les organes des sens ne font naître des idées que quand l'attention vient à être dirigée sur elles ; c’est alors ce que nous appelons apercevoir. Tout ce que nous savons de la nature et de ses objets, par conséquent aussi des qualités des corps vivans et de l’homme lui-même, les opérations de son ame exceptees, repose immédiatement sur les aperceptions par les sens, qui fournissent les matériaux des idées à ce sujet. Les aperceptions des choses extérieures par les sens constituent la partie empirique de la physique en général, et celles des phénomènes des corps vivans, la partie empirique de la physiologie en particulier.
$ 15. C’est par l'observation et l'expérience que nous apprenons à connaître les qualités des corps vivans et leurs rapports tant entr’eux qu'avec la nature entière. La première nous instruit des phénomènes que les corps offrent immédiatement à nos sens. L'autre, au contraire, nous découvre la manière dont ils se comportent dans des circonstances que l’art fait naître à dessein, et au milieu desquelles les place non pas la nécessité naturelle , mais l’action de l’homme jaloux d’etendre la portée de ses connaissances. Lorsque nous observons , nous épions en quelque sorte la nature, tandis qu'en expérimentant, nous linterrogeons. Les expériences nous fournissent en outre les faits les plus importans pour l'explication des phénomènes, car nous pénétrons d'autant plus avant dans l'essence d’un objet, que nous acquérons des connaissances plus variées et plus étendues relativement à ses rapports avec d’autres corps de la nature.
$ 16. Pour observer et expérimenter , tantôt nous employons les sens, tels que le nature nous les a donnés, et tantôt nous y joignons le secours de divers instrumens. Dans ce dernier cas, il faut être certain de la bonté des instrumens dont on fait choix, et savoir s’en servir. Sans ces deux conditions, on court le risque d'observer à faux. Les règles suivantes sont essentielles à suivre pour quiconque se livre à des observations :
1°. Avant tout , il faut que les sens soient dans un état parfaitement sain et régulier. La meilleure manière de s'en assurer est de faire des observations simultanément avec d’autres personnes. Il faut, de plus, savoir reconnaître et éviter les illusions et hallucinations des sens.
2°, Une autre qualité indispensable au bon observateur est une attention calme , soutenue , et dirigée ‘tout entière sur l'objet de ses observations. C’est le seul
moyen de tout voir avec certitude et persévérance, et de ne laisser échapper rien. Le goût d'observer et l'exercice font acquérir cette attention.
3°. L'observateur doit s'abstenir, pendant ses recherches, de ioute opinion embrassée d'avance , car c'est là souvent la source des plus grandes fautes et des plus graves erreurs. L’observateur partial trouve ce qui flatte sa théorie favorite, et omet ce qui s’élèverait contre elle. Voilà aussi ce qui souvent a rendu dangereux les systèmes philosophiques de physique ; l'histoire nous apprend qu'en particulier la physiologie et la médecine ont eu plus d’une fois à se repentir d’une application indiscrète des principes admis par une école domi : nante-en philosophie. Toute prévention de l'esprit nuit à Vobservation. Quand on se met à observer, il faut oublier la théorie, à moins qu’on ne veuille soumettre des idées théoriques elles-mêmes au creuset de l’ob-: servation. La théorie ne peut donc prétendre à être considérée comme vraie et valable, que quand elle a été déduite d'observations et éprouvée par d’autres observations.
4°. Enfin l'observateur ét l'expérimentateur doivent être animés de l'amour de la vérité. Ils doivent ne s occuper que d’elle , sans s'inquiéter si leurs observations et expériences confirmeront ou réfuteront des opinions admises par eux ou par d’autres. Qu'ils n’oublient jamais cette devise du grand Haller : Boni viri nullam oportet causam.esse , preler veritalem.
Les erreurs et fautes qui se glissent assez souvent quand on observe ou qu'on expérimente, tiennent à ce qu'on prend de simples idées pour des observations, par conséquent à ce qu'on observe mal et transporte aux objets un produit de l'imagination. D'un autre côté, on s'attache trop peu à la contemplation des objets, on
ne les examine pas avec assez de soin , et l’on n’en acquiert qu'une Connaissance superficielle. Ces deux vices influent sur le jugement qu'on porte relativement à leur essence ; dans le premier cas, on y ajoute quelque chose d'étranger, et dans le second, on y néglige quelque chose d’essentiel. Il est évident que ces deux défauts peuvent se rencontrer réunis , et entrainer ainsi à l’erreur. On ne les évite qu'en se conformant aux préceptes qui ont été tracés plus haut, et répétant souvent, sans prévention , les observations et les expériences.
Quant aux observations à faire avec le sens interne, elles présentent de grandes difficultés. C'est surtout de la tranquillité et de la présence d'esprit qu'il faut pour faire des observations intérieures délicates sur soimême. Kant dit avec raison à ce sujet : « Ou il ne se passe rien d’extraordinaire en nous, et alors il n'y a rien à observer, ou bien nous éprouvons intérieurement un émoi extraordinaire, et presque jamais, dans ce cas , nous ne sommes assez maîtres de nous pour pouvoir observer avec calme. » -
$ 17. Comme nous n'avons que des occasions rares, par exemple dans le cas de grandes plaies, ou sur les cadavres des condamnés à mort, d’observer les manifestations de la vie des organes internes de l'homme, nous sommes obligés d'interroger la nature par des ex-
æériences sur des animaux vivans ou qui viennent d'être mis à mort. Certains physiologistes ont accusé ces expériences de cruauté; ıls ont même mis en doute si nous avons le droit de les faire, et si l'on doit attendre d’elles quelque profit pour la science. Assurément on peut qualifier de cruelle toute expérience qu'un homme grossier et ignorant exécute sans but, et par pur caprice, sur un animal vivant. Mais : celles auxquelles se livrent les hommes instruits , dont
l'intention est d'enrichir la physiologie, doivent être considérées non pas seulement comme permises, mais même comme nécessaires, surtout quand on réfléchit que presque toutes les connaissances physiologiques auxquelles nous sommes parvenus dérivent de cette source, ainsi que l'histoire de la science nous l’apprend. Les services que Harvey, Haller, Fontana, Spallanzani et autres ont acquis par leurs expériences sont appréciés de tous les vrais physiologistes. Si l’homme ne se fait pas scrupule de iuer tant d'animaux, parfois de la manière la plus cruelle, pour satisfaire à ses besoins ou à ses plaisirs, combien moins encore peut-on blämer des expériences sur les animaux vivans qui n'ont d'autre but que l'agrandissement de notre savoir, et en même temps le bien de nos semblables, puisque les connaissances auxquelles nous arrivons ainsi, relativement aux manifestations de la vie , trouvent des applications nombreuses à la médecine (1)? Ainsi pour me borner à quelques exemples seulement , tout ce qu’on sait sur la cicatrisation des plaies , sur l’oblitération des artères après leur ligature, sur l’ampliation qui s'ensuit dans les vaisseaux collatéraux d’un tronc principal, sur l’action des poisons et les moyens d’y porter remède, est le résultat d’une foule d'expériences qui ont été faites sur des animaux vivans. Il y a bien plus de conscience à rectifier et accroître ainsi nos Connaissances sur la vie, qu'à ex -, périmenter sur des hommes malades, en se laissant guider par des systèmes incomplets, nés souvent de la seule imagination. Aussi l'intime conviction du grand prix
(4) Haller ( Opp. min., t. I, p. 405) dit, relativement à la cruauté dans les expériences : Multa ipse pericula feci, et centies nonagies vivorum animalium exta varlis modis sumtatus sum, invisa ‚certe mihi crudelitate usus, quam tamen utilitas generis humani, et necessitas perinde excusant, uti milissimus quisque Junera animalium inter cibos suos imprehensus, et nulla poenitentia victus admittit.
INTRODUCTION. os
de la physiologie, comme base solide de la médecine rationnelle , a-t-elle, dans tous les temps, excité des hommes de génie à recourir aux expériences sur les anımaux vivans pour éclairer l'histoire des fonctions du corps humain. Ce que la physiologie de l'homme possède en faits inébranlables, touchant la connaissance des diverses fonctions, de la respiration, de la circulation du sang , de la digestion , de l'absorption, de lirritabilité musculaire et nerveuse, est presque uniquement le résultat d'expériences sur les animaux vivans, d'où Von a tiré, par analogie , des conclusions applicables à l’homme. Probablement nous n’aurons jamais occasion d'observer la circulation du sang dans l’homme Iuimême , et nous serons toujours réduits à ne l’admettre chez lui qu'en nous appuyant sur l’analogie. C’est à la répugnance de certains physiologistes pour les expériences, qu'il faut attribuer le peu de progrès que la physiologie a faits, comparativement aux autres sciences physiques (1). Et en effet, ıl est plus commode d'établir les systèmes dont le fond est puisé dans l'imagination, que de suivre la voie pénible de l’observation patiente et calme, et de pénibles vivisections faites avec entière abnégation de soi-même.
Chaque jour cependant on reconnaît de plus en plus que, pour rapprocher la physiologie de son but, il ne faut pas sabandonner aux écarts d’une imagination sans frein, mais qu'il importe surtout de recourir à des expériences, qui veulent être faites avec circonspection, application et amour de la vérité. Ainsi, nous avons besoin des expériences sur les animaux vivans, à moins
(4) Ibid., p. 406. Haller dit, avec beaucoup de vérité : Hanc enim maximam causam errandi fuisse persuadeor, quod paucis experimentis, aut demum multis, sed subjecta pro experimentis analogia, plerique medicorum usi sint.
qu'on ne veuille réduire notre savoir sur la vie à n’être qu'un tissu de pures opinions et fictions. Mais le physiologiste doit se faire un devoir rigoureux de ne pas prolonger inutilement, même d’un seul instant, les douleurs d'un animal.
$ 18. L’expérimentation sur les animaux vivans exige une connaissance exacte de leur structure, avec beaucoup de ponctualité, d'impartialité et de circonspection. Il ne faut jamais, dans les opérations douloureuses, négliger d'avoir égard aux effets de l’irritation du système nerveux. |
Ce qu'il y ade plus difficile, c'est l'application à l'homme des résultats tirés des expériences. Il faut que les animaux sur lesquels on opère soient de la même classe que celle à laquelle l'homme appartient, et qu'ils se rapprochent de lui, sous le rapport dé l’organisation, pour qu'appelant l'analogie à son secours, on puisse en appliquer les résultats avec quelque certitude à ce dernier. L'emploi qu'on en fait est d'autant plus incertain, que les animaux diffèrent davantage de l'homme, sous le point de vue de leur organisation. C’est pourquoi nous pouvons commettre de graves erreurs en admettant immédiatement et sans restrictions, dans la physiologie humaine, les résultats d'expériences faites sur des vers, des insectes, des mollusques, des poissons et des reptiles. |
$ 19. Le physiologiste doit être très-circonspect dans les conclusions qu’il tire des observations et des expériences. Il ne doit pas en déduire plus que les lois de la pensée n’autorisent à le faire. Deux écueils dangereux sont surtout à éviter ; ils consistent à n'avoir égard qu'aux différences ou aux ressemblances des phénomènes. Ce sont surtout les observateurs pleins de sagacité qui tombent dans le premier, et ceux dont l'imagination est
INTRODUCTION. I ÿ
active qui se jettent dans l’autre (1). Il arrive souvent aux premiers de ne point apercevoir l'essence, à force de trop faire attention aux circonstances accessoires les plus insignifiantes; les autres, au contraire , se contentent fréquemment d'une ombre de ressemblance , et se laissent entrainer par elle à de fausses analogies. Entre ces deux extrêmes se trouve la faculté précieuse , mais rare, de ne rien omeitre d’essentiel quand on déduit les résultats, de n’y rien faire entier non plus d’Etranger, de peser comparativement les sommes des ressemblances et des différences avec autant d'esprit que de sagacité. En observant ces précautions , les résultats seront d'autant plus clairs et précis, que les objets auront été soumis d'une manière plus fréquente et plus exacte à l'épreuve des sens, et que nous aurons exercé davantage notre attention sur les impressions fournies par ces derniers, afin d’en bien saisir les traits de ressemblance ou de différence. L'exercice répété tant de l’activité des sens dans l'observation, que de l'attention et de la réflexion sur les objets et phénomènes observés, produit l'expérience (2), qui fournit les matériaux pour l'édifice scien-
(1) C’est ce que Bacon (Novum organum sive judicia vera de interpretatione nature, lib. I, aphor. 55) a parfaitement exprimé dans le passage suivant : Maximum et velut radicale discrimen ingeniorum, quoad philosophiam et scientias, illud est : quod alia ingenia sint fortiora et aptiora ad notandas rerum differentias; alia ad notandas rerum similitudines. Ingenia enim constantia et acuta, figere contemplationes, et morari, et hærere in omni subtilitate differentiarum possunt; ingenia autem sublimia et discursiva, etiam tenuissimas et catholicas rerum similitudines et agnoscunt et componunt. Utrumque autem ingenium facile labitur in excessum, prensando aut gradus rerum, aut umbras.
(2) Si l’on prend le mot experience dans son acception la plus étendue, de manière à entendre aussi par-là l’attention consacrée à ce qui se passe dans notre propre intérieur, toutes nos connaissances , sans en excepter la philosophie, se fondent sur l'expérience. Kant s’est formellement expliqué à ce sujet ( Critique de la raison pure): « Nul doute, dit-il, que toutes nos connaissances ne commencent par l’ex-
tifique de la physiologie. Plus le nombre des observations faites avec soin est grand, plus les résultats en sont uniformes et concordans, plus aussi on peut compter sur leur emploi, et mieux ils méritent d’être accueillis dans la science.
8 20. Le nombre immense des phénomènes de la vie ne permet pas que nous fassions nous-mêmes des observations et des expériences sur tous les objets. Nous sommes donc obligés de mettre à profit les recherches qui ont déjà été faites par d’autres, et de nous en rapporter souvent au témoignage d'autrui. Ceci suppose la connaissance de la littérature et de l’histoire tant de la physiologie que des sciences dont elle emprunte le secours. Mais ıl faut beaucoup de soin et de jugement pour tirer parti des livres. Si l’on accorde une foi sans bornes aux écrivains, 1l n'y a point de vue, quelque absurde qu'elle soit, à l'appui de laquelle on ne puisse citer des passages extraits de quelque ouvrage. Il faut donc soumettre les assertions des auteurs à la critique. Le moyen le plus sûr est de répéter l’une ou l’autre des observations ou expériences qui ont été faites par eux. Mais 1l suffit déjà de la méthode suivie par les experimentateurs, du récit de leurs observations et expériences , et de la comparaison entre elles et de semblables ou analogues faites par d’autres, pour juger du degré de certitude ou de fidélité. Si les descriptions sont confuses, contraires aux règles de la logique, si elles périence; car par quoi notre faculté de connaître serait-elle excitée à entrer en exercice, si ce n’était par les objets qui touchent nos sens, et qui tantôt produisent d'eux-mêmes des idées, tantôt mettent notre entendement en mouvement et le portent à comparer les idées, à les combiner ou à les séparer, et à élaborer ainsi le fond grossier des impressions reçues par les sens, de manière à le convertir en une connaissance des objets que nous appelons expérience. Nulle connais-
sance ne précède donc en nous l’expérience , et tout commence avec cette dernière. »
contiennent des contradictions , et si on les trouve parsemées, dès le début, d'opinions et de vues théoriques paradoxales, on doit mettre une circonspection extrême dans l'emploi qu'on en fera. Il faut se défier aussi des ouvrages écrits dans un style diffus, obscur, ou tout particulier ; car presque toujours l'absence d'idées cherche à se cacher derrière l'obscurité, ou une originalité apparente et l'invention de nouveaux mots techniques pompeux et sonores. En général, il est nécessaire, quand on cite des auteurs comme témoins, de connaître toutes leurs productions littéraires, dans l’ordre où elles ont paru , pour pouvoir juger de la direction de leurs études et de Jeurs efforts. Enfin, c'est une faute que de croire explicitement à des prédécesseurs célèbres, et de se soumettre en esclave à la puissance de leurs noms, de manière que souvent on prenne l'autorité pour vérité, au lieu de la vérité pour autorité. Cette confiance aveugle est tellement enracinée chez certains hommes , surtout chez ceux qui sont âgés, qu ils se montrent absolument inaccessibles à une vérité nouvelle qui contredit lassertion d'un ancien auteur célèbre, ou la leur propre. Ce travers paralyse l'esprit, et le rend incapable de faire un seul pas vers la vérité.
$ 21. Cest par la seule voie de l'observation et de l'expérience que la physiologie a acquis ce qu’elle possède en faits et vérités incontestables, comme l’atteste l'histoire de cette science. Le principal moyen de l’enrichir et d'assurer ses progrès consiste à étudier avec soin les phénomènes de la vie et leurs conditions, à perfectionner de plus en plus les méthodes , à faire des observations et des expériences exactes. L'esprit humain ne peut manquer de recueillir de grandes et importantes découvertes dans cette branche du savoir, s’il s’elance hardiment sur la voie de lobservation et de l’expé-
rience, qu'il cherche et scrute d’une manière infatigable, et qu'il réfléchisse avec impartialité et sagacité sur les faits qu'il aura découverts. Chaque pas en avant ouvre de nouvelles routes, et chaque découverte fraie le chemin à d’autres.
Physiologie théorique , dogmatique ou philosophique.
$ 22. Tandis que, dans le champ de l'expérience, le physiologiste s'attache à découvrir les rapports des corps vivans, de l'homme en particulier, avee les sens, à se faire une idée claire de leurs phénomènes, et à les rassembler avec circonspection, une fois engagé dans celui de la théorie, il cherche à élaborer par la réflexion les faits qu'il a trouvés avec le secours de lobservation et de l’expérience , à les classer d’après leurs ressemblances et dissemblances , a les placer sous des points de vue généraux, à étudier leurs rapports les uns avec les autres , ainsi que leur enchaînement réciproque et leur dépendance mutuelle , enfin à découvrir leurs lois et leurs causes. Ainsi, les observations et les expériences nous fournissent seulement les matériaux de la physiologie, mais elles ne nous donnent point la science. La masse des faits relatifs à la vie que l’on a acquis par le moyen des sens, demande à être mise en ordre par le pouvoir réfléchissant de l'esprit, et l’enchaînement de causalité doit y avoir été découvert avant qu'on puisse la considérer comme le contenu d’une science, comme un ensemble logiquement constitué et divisé de connaissances sur la nature des corps vivans et de l’homme. L'établissement de la théorie, ou le classement des faits relatifs à la vie sous un certain nombre d'idées sommaires, la recherche des lois générales qui président à ces phénomènes, et l'explication de leurs causes, tel
INTRODUCTICN. 21
est le problème principal de la physiologie. On ne peut arriver à la théorie que par des réflexions sur les faits dont les observations et les expériences ont procuré la possession ; car l'essence de la connaissance réfléchie consiste précisément à chercher ce qu'il y a de général dans les faits particuliers, et à les réunir ainsi sous un certain nombre de chefs. Si les matériaux acquis par la voie de l'expérience sont incomplets, la théorie établie par des réflexions sur eux est fausse également ; mais, d’un autre côté, les faits peuvent avoir été bien saisis, et cependant la théorie être fausse, lorsque les réflexions dont les faits fournissent la matière ne les embrassent pas sous tous les points de vue, et sont mal exécutées. $ 25. Le but de la physiologie théorique ou philosophique, comme de toute autre science, est donc de classer la masse des faits recueillis jusqu'à ce jour, et de les ramener à des points de vue généraux. Il est d’autant plus difficile d'arriver à ce but, que les objets et phénomènes dont une science s’occupe sont plus difficıles, plus diversifiés, plus compliqués. La chose nécessaire avant tout, pour arriver à des points de vue généraux, C'est d’embrasser les objets et phénomènes en question jusque dans leurs moindres particularités. Plus on saisit les cas particuliers d'une manière claire et précise, et plus on peut concentrer son attention sur un point, plus on est sûr des matériaux auxquels on s'efforce de découvrir des rapports généraux. D'un autre côté, l'esprit doit savoir s'élever assez au-dessus des particularités, en s’en représentant la masse entière, pour pouvoir reconnaître ce que des milliers d'objets et de phénomènes ont de commun sur tel ou tel point, ‘s’en faire une idée claire, et l’exprimer par une formule. Ces facultés de l'esprit, qui lui permettent de se concentrer sur tel ou tel sens, afin de saisir les pheno-
mènes particuliers des objets à observer, et de s'élever ensuite rapidement pour embrasser d’un seul coup d’œil la masse des objets avec leurs phénomènes, constituent le génie philosophique (1).
$ 24. Quant à l’arrangement et à la classification des faits acquis par la voie de l’observation et des expériences, à la déduction des conclusions qui en décou-
(4) On a bien tenté aussi de construire la vie, sans emprunter le secours de l'expérience, et en la considérant sous le point de vue métaphysique , ou en se servant de l'intuition intérieure, comme l’appelaient les néo-platoniciens. Le fondateur d’un système moderne de philosophie de la nature, ou d’une connaïssance de la nature déduite uniquement des idées, a prétendu que les lois de la nature doivent pouvoir être démontrées immédiatement dans la conscience comme lois de la nature, et celles de la conscience dans la nature objective comme lois naturelles. Il est parti de la pour admettre le parallélisme de l’intelligence et de la nature. Voici comment le grand Bacon (De Dignitate et augmentis scientiarum, lib. I) s’est exprimé relativement à cette manière de procéder : Alius error fluit ex nimia reverentia, et quasi adoratione intellectus humani; unde homines abduxere se a contemplatione nature atque ab experientia, in proprüs meditationibus et ingenii commentis susque deque volutantes. Ceterum præclaros hos opinatores (et si ita, loqui licet) intellectualitos, qui tamen pro maxime sublimibus et divinis philosophis haberi solent, recte Heraclitus perstrinxit. Homines, inquit, querunt verüatem in microcosmis suis, non in mundo majori. Respuunt enim quasi abecedarium naturæ primumque in operibus divinis tirocinium ; quod si non facerent, potuissent fortasse gradatim et sensim, post literas simplices, et denique syllabas ad textum et volumen ipsum creaturarum expedite legendum ascendere. At illi contra, jugi et perpetua mentis agitatione, urgent et tanquam invocant suos genios, ut vaticentur its, edantque oracula, quibus merito et suaviter decipiuntur. Quam suaviter delirant illi philosophi, cum innumerabiles construunt mundos, dum solem, dum lunam, stellas orbesque, nihilusquam hesitantes, perinde quasi naturæ rerum architecto fuerint a secretis, quasi deorum consilio nobis advenerint. Quos naiura cum suis conjecturis admodum ridet. Nam nihil apud illos esse comperti, vel illud satis magnum est argumenti, quod singulis de rebus certantes litibus haud dirimendis distinentur. Enfin, Bacon dit, avec beaucoup de justesse, dans un autre endroit (Novum organum, lib. I, aphor. 9) : Causa vero et radix fere omnium malorum in scientüs ea una est, quod dum mentis humane vires falso miramur et extollimus, vera ejus auxilia non quæramus.
lent, enfin à la formation des idées et des jugemens qui reposent sur eux, c'est le secours de l'analyse, de la synthèse et de l'induction qu'il faut invoquer pour cela. Au moyen de l'analyse, nous décomposons les phénomènes composés et compliqués des corps vivans que Vaperception par les sens nous a fait saisir, et nous les réduisons à leur plus simple expression, en consacrant notre attention à chacun des points de vue sous lesquels on peut les envisager. Ce travail terminé, nous avons recours à la synthèse pour rapprocher les phénomènes semblables ou analogues, et nous cherchons à fixer dans une idée ce qu'un groupe d’entre eux contient de commun et d’essentiel. Enfin, appelant l'induction à notre aide, d'un grand nombre de faits semblables ou analogues, nous déduisons des règles et des lois générales. Ce sont ces conclusions qui dirigent la physique entière et toutes ses branches.
325. Après ayoir découvert les phénomènes généraux des corps vivans, ainsi que les modifications qu'ils présentent dans les divers groupes de ces corps, et dans une espèce particulière , l'homme , après avoir trouvé, en procédant toujours de la même manière, les qualités et manifestations d'activité de chaque tissu et organe, nous cherchons dans quel rapport ces qualités et manifestations d'activité se trouvent les unes par rapport aux autres, et nous étudions leur dépendance réciproque ; car les parties qui entrent dans la composition d'un corps vivant, avec leurs manifestations d'activité, réagissent les unes sur les autres, et sont soumises à la loi d'une causalité mutuelle, nécessaire au maintien de l'existence.
$ 26. Les phénomènes et propriétés des corps vivans. étant ramenés à des traits généraux, el les rapports qui existent entre eux bien constatés, ıl reste à demeler les
causes d’où ils dépendent. Le dernier terme de nos recherches dans le champ de la physique est la découverte des causes des phénomènes naturels.
Icı nous avons à observer les règles suivantes :
1°. Les phénomènes et effets de même espèce doivent être attribués à une même cause.
2°. Nous ne devons regarder comme vraie, que la cause qui repose sur des observations exactes et répétées, et qui est à la fois nécessaire et suffisante pour l’explication des phénomènes.
3°. Il ne faut pas admettre plus de causes qu'il n'y a d'effets manifestement et essentiellement différens.
$ 27. En jetant un coup d'œil sur les causes et conditions d'où dépendent les manifestations d'activité des corps organisés, ou les phénomènes de la vie, nous reconnaissons que les unes liennent à ces corps euxmêmes, à une disposition spéciale de leur substance matérielle et à leur organisation, tandis que d’autres leur sont extérieures, et se rapportent à l’action de la chaleur, de la lumière, de l'air, de l’eau et des alımens, qui exercent sur les corps vivans une influence nécessaire aux manifestations de la vie. Nous appelons les premières causes internes, et les autres causes externes de la vie.
$ 28. On donne le nom de forces des corps vivans aux conditions ou causes de leurs manifestations d’activité qui tiennent à leur nature même. De tout temps on a donné au mot de force des acceptions différentes, qui ont porté la confusion dans l'explication des phénomènes naturels. On désigne ainsi tantôt la propriété de produire certains phénomènes, c’est-à-dire, une cause inhérente à la nature même d’un corps, tantôt, au contraire , quelque chose qui ne fait qu'adhérer en quelque sorte aux corps et qui les pénètre , mais diffère objec-
tivement de leur matière. L'idée de force est, dans sa détermination la plus pure, une idée comparative, déduite de celle de la causalité. Lorsque nous apercevons certains phénomènes dans le monde sensible , la construction de notre entendement nous impose la nécessité de les rapporter, comme résultats ou effets, à une chose que nous appelons leur cause ou leur fondement réel. Nous attribuons une force à cette chose, considérée comme produisant certains phénomènes, et nous appelons ceux-ci ses effets ou ses manifestations d'action. Ainsi, nous apercevons dans les corps le phénomène de la pesanteur : les physiciens désignent sous le nom de gravitation la cause résidente en eux de ce phénomène. Cette force, autant que nous en pouvons juger par l’expérience , a son fondement dans la nature matérielle des corps, d'après les differences de laquelle nous voyons varier le phénomène de la pesanteur, d’où résulte ce qu'on appelle la pesanteur spécifique des corps. En appliquant le nom de gravitation à la cause inhérente aux corps de la pesanteur, les physiciens ne la considèrent point comme quelque chose qui subsiste de soi-même, qui diffère objectivement de la matière , et qui ne fasse qu'y adhérer, mais comme une qualité ayant son fondement dans la nature même des corps. Supposons-les, d'ailleurs, admêttant que la cause de la pesanteur tient à quelque chose d'immatériel, ce qu'on ne peut démontrer en aucune manière, ils ne rendraient pas par là les phénomènes et les lois de la pesanteur plus clairs que ne l’ont déjà fait l'expérience et la réflexion. Il en est de même pour les différentes forces que les physiciens ont établies , et qu'ils considèrent comme causes ayant leur fondement dans des qualités matérielles , sans leur attribuer une existence à part, sans les croire objectivement différentes de la matière.
$ 29. La force est donc une idée purement subjective, par laquelle nous expliquons le rapport existant entre cause et effet, ou entre les qualités d’un corps et ses phénomènes, c’est-à-dire, que nous l’envisageons simplement comme la raison suffisante de l’action d’une chose. Les causes inhérentes à la nature matérielle des corps, qui rendent ces corps susceptibles de produire certains phénomènes sensibles, et que nous appelons forces, ont reçu des dénominations tirées des effets qui en résultent. Comme les choses hors de nous n’agissent sur nos sens qu'au moyen de leurs qualités matérielles, et que c'est seulement à l’aide de ces qualités qu'elles peuvent, avec le concours de l’activité de l'esprit, faire naître en nous des idées, il est impossible que, dans la recherche des causes ou forces déterminantes de leurs phénomènes , nous allions au-delà de leur substance matérielle. Que maintenant on vienne à demander si tous les phénomènes offerts par les corps ne sont réellement que des effets purs de leurs qualités matérielles, ou s’ils n'auraient pas peut-être leur fondement dans quelque chose qui n’est point matière, nous devons avouer franchement que la solution de ce problème dépasse la portée de notre intelligence, parce que quelque chose qui ne serait point matière, et qui par conséquent serait inaccessible aux sens, ne peut nullement parvenir à notre connaissance , n'ayant aucune voie pour se mettre en relation avec notre faculté de connaître.
L'expérience ne nous dévoile qu'une seule force, l'ame , qui se connaît elle-même, cherche les causes des phénomènes naturels, et conçoit par la pensée une cause suprême de la nature et d'elle-même, un être absolu, un dieu. Nous considérons cette force comme ayant son fondement dans une substance inaccessible aux sens, parce qu'elle ne s'aperçoit pas comme elle
voit les autres choses, c'est-à-dire, au moyen des sens externes, qu'au contraire elle se connaît elle-même, que par conséquent elle est à la fois objet et sujet, c’està-dire, objet de sa propre aperception intérieure. L’expérience nous apprend que cette force aussi se manifeste dans un corps et par l’intermède d’un corps. Nous n'avons nulle expérience ni aucune idée réelle d’une action de lame qui soit immédiate , qui ne se rattache point au Corps, qui par conséquent en soit tout-a-fait indépendante. La physique et la physiologie ne s’occupant que des phénomènes et qualités des corps en général et des corps vivans en particulier, en tant qu'on parvient à les connaître par des aperceptions au moyen des sens, elles n’examinent point si cette force qui se connaît elle-même peut agiraussi d’une manière indépendante et sans être attachée à un corps. La solution du problème rentre dans le domaine de la métaphysique.
Par conséquent, nous attribuons des forces aux corps en tant qu'ils ont la propriété de se rendre apercevables à l'ame par l’intermède des sens, et ce mot nous sert seulement à exprimer le rapport qui existe entre cause eteffet, ou entre les corps et leurs phénomènes (1).
$ 50. C'est seulement d’après les phénomènes qui nous sont offerts par les corps organiques ou vivans, que nous pouvons conclure l'existence en eux de différentes qualités, forces ou causes internes. C’est d’après la différence de ces phénomènes que nous déterminons
(1) Nous ne disconvenons pas, du reste, qu’il peut encore y avoir dans la nature des effets ou des manifestations d’activité que la constitution une fois établie de nos sens ne nous permet point d’apercevoir. Le monde extérieur et ses effets ne nous sont connus par les sens qu’autant que, par l’intermède de ceux-ci, ils font entrer notre ame en action, et obtiennent accès jusqu’à elle; mais on ne saurait
démontrer qu’il ne puisse absolument pas exister d’autres effets que ceux-là.
les forces qui leur sont inhérentes, c’est-à-dire, les conditions qui, en eux, déterminent ou causent leurs manifestations d'activité. Quand nous apercevons des phénomènes. et des manifestations d'activité semblables dans des corps organiques ou des parties de ces corps, nous attribuons à ces corps ou à ces parties des qualités ou forces semblables, ce qui veut dire qu'il y a en eux une condition ou cause en vertu de laquelle ils produisent des effets pareils.
L’importante question de savoir si les phénomènes qu'on aperçoit dans les corps vivans dépendent de forces d’une espèce particulière, de forces organiques, ou si l'on ne doit pas plutôt les considérer comme effets des forces appartenant à tous les corps, même à ceux qui ne jouissent point de la vie, ne peut être résolue que par une comparaison établie entre les phénomènes et qualités des corps vivans et ceux des corps inorganiques. Mais comme, en établissant ce parallèle, nous rencontrons des manifestations d'activité qui sont particulières aux corps vivans, et dans lesquelles nous ne pouvons voir des effets des forces physiques générales, cette circonstance nous autorise à admetire des forces vitales particulières ou des propriétés vitales. Avons-nous démontré l'existence de forces organiques, nous cherchons, en étudiant les phénomènes des corps vivans , à déterminer quelles sont celles qui appartiennent en commun aux plantes et aux animaux : C'est seulement alors que nous signalons les qualités propres à chacun de ces groupes de corps. Enfin, nous nous efforgons aussi, en comparant l'homme avec les animaux, de découvrir quelles sont les forces qui lui sont particulières. Nous sommes obligés d'admettre des causes et des forces spéciales pour tous les phénomènes essentellement différens , aussi long-temps qu'il ne nous est
INTRODUCTION. 2q
point possible de faire disparaître la différence qui existe entre eux, et de les réduire les uns aux autres. Les efforts des physiologistes doivent, en dernière analyse, tendre principalement à trouver les lois et conditions suivant lesquelles agissent les forces, et à découvrir le rapport de ces forces les unes avec les autres, c’est-àdire leur action réciproque et leur dépendance mutuelle.
$ 51. On ne connaît cependant point encore la vie pour avoir été à la recherche des causes, inhérentes aux corps vivans eux-mêmes , d'où dépendent leurs phénomènes et manifestations d'activité, ou pour avoir découvert leurs qualités et forces, et fixé les lois d’après lesquelles ils agissent. En effet, les corps vivans ne sont point des êtres isolés, ayant en eux seulement les causes de leur existence ; ils sont en rapport avec la nature entiere, dont ils font partie. Toutes leurs manifestations d'activité et qualités dépendent aussi des influences extérieures. Pour que les corps organisés et leurs manifestations vitales durent, ıl faut un certain degré de chaleur, l'influence de l'air, la présence de l’eau et des matières alimentaires ; la lumière est aussi une indispensable condition extérieure de vie pour la plupart des corps vivans. Quand les corps organiques cessent d’être en connexion avec l’une ou l’autre de ces influences extérieures, leurs mamifestations de vie s’éteignent , et les rapports de leur substance matérielle, que nous considérons comme étant leurs causes internes ou forces, changent tellement, qu'ils ne produisent plus les phénomènes de la vie. Ainsi, les qualités et forces appartenant aux corps vivans sont soumises à des influences du dehors. Nous devons par conséquent soumettre cette dépendance à un examen approfondi, chercher les causes auxquelles elle se rattache, et fixer les lois auxquelles elle est assujettie. Ici encore nous avons à étu-
dier les conditions ou causes nécessaires à tous les corps organiques, de même que celles qui le sont seulement aux plantes, aux animaux et à l’homme en particulier. Enfin, nous devons aller à la recherche des changemens qui surviennent dans les manifestations vitales d’un corps, ou dans celles d’un appareil ou organe spécial, lors de l’action sur lui des différens objets extérieurs.
$ 52. Le dernier effort de la physiologie théorique consiste à prendre les résultats obtenus en réfléchissant sur les qualités et manifestations d'activité des corps vivans en général et de l’homme en particulier, comme aussi sur les causes de tous ces phénomènes, et à les enchaîner suivant un ordre logique, de manière à mettre de l'unité et de la liaison dans le tout. Un ensemble ainsi coordonné de connaissances constitue , quant à la forme, le système, et, quant au contenu même, la science de la physiologie. C’est le problème de beaucoup le plus difficile; car de grands obstacles se présentent à quiconque veut le résoudre avec calme et sans prévention. On découvre à chaque instant des lacunes provenant d'observations et expériences incomplètes, dont il est impossible de tirer aucun résultat certain. D'ailleurs, beaucoup d'objets n’ont point été examinés avec précision, ou même ne l'ont point été du tout : souvent il n'y a que des faits isolés, qu'on ne peut encore ni expliquer ni rattacher à d’autres, ou bien les vues et opinions des physiologistes à leur égard se contredisent. Plus nous nous familiarisons avec les phénomènes de la vie, plus nous acquérons l’intime conviction que notre savoir à cet égard se compose uniquement de lambeaux détachés. Et combien ne nous arrive-t-il pas souvent d'être obligés d’avouer qu'il y a beaucoup de choses que nous ignorons ? Le physiologiste reste donc en arrière du but, qui est de donner une explicatior:
complète de tous les phénomènes de la vie et de ses causes ; mais ce ne doit point être là un motif de re- ‚noncer à y atteindre. Lorsque nos connaissances sur les faits relatifs à tel ou tel phénomène de la vie sont insuffisantes pour pouyoir tirer des conclusions bien fondées , la tendance naturelle de notre esprit à envisager des faits, quelque isolés qu'ils soient, sous un point de vue général, et à les expliquer, nous oblige à recourir aux hypothèses, pour remplir provisoirement les lacunes. Cependant 1l ne faut pas construire sur des hypotheses comme sur des propositions démontrées, parce qu alors on courrait risque de propager des erreurs. Ce ne sont que des propositions problématiques, qui ont encore besoin de preuve, mais qui peuvent très-bien conduire à la vérité, quand elles donnent lieu à de nouvelles recherches, à l'épreuve desquelles on les soumet avant de les admettre comme propositions définitivement recevables. Malheureusement la physiologie est plus exposée qu'aucune autre science à sencombrer d’hypotheses, parce qu’il y a en elle beaucoup de choses qui n ont point encore été examinées, et beaucoup qui ne le seront certainement jamais.
$ 55. Quoique le problème de la physiologie théorique soit de rechercher les phénomènes et les lois de la vie, d'en découvrir les causes, et de constituer les résultats obtenus en un tout dont lés parties soient unies ensemble par un lien scientifique , cependant nous devons reconnaître qu'il y a des bornes dans la solution de ce problème. L'esprit humain, en vertu de son essence , qui le fait aspirer à compléter autant que possible ses connaissances, cherche bien à s’elever à la notion claire des causes premières de la nature et de leurs phénomènes, et on aperçoit en lui un désir de remonter au dernier anneau de la chaîne des effets et des causes ;
mais jusqu ici l'accomplissement de ce désir a dépassé de beaucoup nos facultés. Il suffit de contempler les phénomènes de la nature avec quelque attention, pour ne pas tarder à s’apercevoir que les causes parvenues à notre connaissance ne sont que des effets de causes placées plus haut, qu'on ne peut par conséquent que s'élever d'une cause à une autre , qu’enfin nous arrivons à des causes incompréhensibles, et que là se brise le fil de nos recherches. Parmi les objets qui ont opposé jusqu'à ce jour des obstacles insurmontables à toutes les investigations tentées sur eux, et qui empêchent le physiologiste lui-même de poursuivre l'étude de la vie audeld’un certain terme , nous comptons la solution du problème relatif à ce qu'est la matière en elle-même, la connaissance des forces qui existent en elle (1), celle du rapport intime entre le corps et l'ame, celle enfin de la cause première et de l'acte créateur de l'univers,
(1) Qu'est-ce que la matière en elle-même? Est-elle active ou passive ? La solution de ces questions a dépassé jusqu’à présent les bornes de nos facultés intellectuelles. Les philosophes ont émis un grand nombre d'opinions à leur égard, sans les résoudre. La seule idée que notre intelligence puisse se faire de la matière, en tant qu'objet susceptible de tomber sous les sens, est celle de l'existence dans l’espace. On n’a pas mieux réussi jusqu'à présent à découvrir l’essence des forces : nous ne les connaissons que par leurs effets, d’après lesquels nous concluons qu’elles existent, sans avoir cherché à savoir ce qu’elles sont en elles-mêmes. C’est par des observations, par des expériences et par la réflexion, que les physiciens et les chimistes ont découvert les phénomènes de l'attraction et de la répulsion, ceux de l'électricité, ceux du magnétisme et leurs lois; mais ils n’ont pu arriver jusqu’à la notion de ce que ces phénomènes sont en eux-mêmes, de leur cause première. En recherchant la cause des mouvemens des corps célestes, en expliquant leurs mouvemens par leur mutuelle attraction, Newton s’est bien gardé de vouloir expliquer lattraction elle-même, à laquelle il assignait une cause d’un ordre supérieur. Prétendre concevoir les forces fondamentales, a dit Kant, c’est demander l'impossible. On les nomme fondamentales, précisément parce qu’elles ne procèdent d'aucune autre, c’est-à-dire, parce qu'elles ne peuvent point être conçues.
de notre planète et des corps qu'elle porte. Si le physicien s’abandonne au désir effréné d'approfondir toutes ces choses, qui sortent du domaine de l'exploration, l'imagination l’arrache du sol de l'expérience, et il court risque de tomber dans le mysticisme.
$ 54. La physiologie est donc, comme il ressort assez de tout ce qui précède, une science expérimentale fondée sur un empirisme rationnel. Elle ne doit abjurer son caractère empirique dans aucune de ses propositions, assertions et explications. Ses axiomes sont des conclusions tirées d'observations et d'expériences. Les règles et lois que l'induction indique pour les phénomènes et les causes de la vie n'ont qu'une valeur relative par rapport aux observations et expériences d’où elles ont été déduites. Elles ne sont regardées comme des vérités que jusqu à ce qu’elles aient été modifiées ou rectifiées par d'ultérieures observations. Les axiomes établis de la manière énoncée précédemment sont réunis en un ensemble systématiquement ou logiquement coordonné, qui offre des lacunes toutes les fois qu on manque encore d'observations et d'expériences, ou qu'elles ne sont pas suffisantes pour qu'on en puisse tirer des conclusions valables, ou enfin que les réflexions auxquelles ces conclusions servent de base ne les embrassent pas dans toute leur portée et sont fausses.
L'expérience et l'observation doivent se prêter la main pour nous procurer des connaissances sur la vie. La physiologie dans le champ de l'expérience est la première partie et la plus essentielle, parce qu’elle donne les faits, entre lesquels l'esprit fait un choix, qu'il range , et d'où il tire ensuite des conclusions générales. Ce doit être le premier objet du physiologiste d’acquérir des observations pures et sans prévention, car elles fournissent les matériaux à la pensée. Une fois
engagé dans le champ de la théorie , il s'attache à connaître les lois et les causes des phénomènes de la vie ; après quoi il s'efforce de les ramener à l'unité, et de les enchainer de manière qu'il en résulte un ensemble
parfait (1).
Sciences accessoires à la physiologie.
$ 35. L'étude de la physiologie suppose certaines connaissances, sans lesquelles on ne peut faire un pas dans cette science. Avant tout, on doit être en état de bien se représenter clairement les choses, de concevoir avec justesse, de conclure et juger d’une manière conséquente, en un mot être bon penseur. C’est par l’étude des mathématiques et de la philosophie qu’on se prépare à celle de la physiologie et de la médecine. Quand on s'est OCCUPÉ de ces deux sciences, on a exercé sa faculté de réfléchir, et l'on parvient facilement à extraire des cas particuliers ce qu'ils contiennent de général, comme à faire l'application du général au particulier.
(4) Bacon s’est exprimé d’une manière admirable, sur le rapport de l’empirisme au dogmatisme (Nov. Organon, lib. I, aphor. 95), dans le passage suivant : Qui tractaverunt scientias, aut empiriei, aut dogmatici fuerunt. Empirici, formicæ more, congerunt tantum, et utuntur. Rationales, aranearum more, telas ex se conficiunt. Apis vero ratio media est, quæ materiam ex floribus horti et agri elicit, sed tamen eam propria facultate vertit et digerit. Itaque ex harum facultatum, experimentalis scilicet et rationalis, arctiore et sanctiore fædere bene sperandum est. Bacon s'exprime en outre comme il suit (aphor. 19), au sujet de la méthode pour arriver à la vérité : Duæ vie sunt, atque esse possunt ad inquirendam et inveniendam veritatem. Altera a sensu et particularıbus advolat ad axiomata maxime generalia, atque ex 1is principiis eorumque immota veritate judicat et invenit axiomata media; atque hec via in usu est. Altera a sensu et particularibus excitat axiomata, ascendendo continenter et gradatim, ut ultimo loco perveniatur ad maxime generalia ; que via vera est, sed intentata.
Les sciences qui servent immédiatement d'appui et de flambeau à la physiologie sont la physique, la chimie , l'histoire naturelle en général , la minéralogie , la botanique, et surtout la zoologie et l'anatomie comparée, dont nous allons développer l'influence.
Influence de la physique.
$ 56. La physique, quis occupe des qualités des corps en général, est supposée en physiologie comme science accessoire. La théorie de l'attraction et de la répulsion, de la pesanteur, du mouvement , trouve de nombreuses applications à la physique des corps vivans, puisque ces corps obéissent aussi aux lois physiques générales, et sont seulement modifiés par la vie. La mécanique est surtout utile dans l’histoire des mouvemens divers qu'exécutent les animaux. Ainsi, par exemple, on peut calculer combien un muscle a besoin de force pour vaincre la résistance qu'il rencontre à l'exécution de tel ou tel mouvement. Après la force qui lui est propre, tout dépend ici du point d'appui, comme dans la théorie des leviers. C’est de cette manière que Borelli, Mayow, Barthez et autres ont, en examinant la forme des artieulations et l’attache des muscles, soumis au calcul les mouvemens variés des animaux dans la station, la marche , la course , le saut, la'natatıon , etc. Les mouvevemens des liquides se prêtent aussi jusqu'à un certain point à être expliqués par les lois de I’hydraulique ; seulement la force qui produit le mouvement est encore ici une force organique.
Les explications mécaniques doivent être employées avec beaucoup de réserve en physiologie, et il ne faut point oublier que les forces qui entrent en jeu dans le mouvement des corps organiques sont sous l’em-
pire de la vie. La mécanique ne donne jamais de solutions satisfaisantes sur la cause des manifestations d’activité des corps vivans. L'école des iatromathématiciens attachait trop d'importance aux applications de la mécanique, dont elle faisait servir les principes à l’explication des phénomènes de la vie. C’est précisément à cause de cet abus qu’elle a plus d’une fois nui à l'étude de la physiologie et de la médecine.
$ 37. Il est également nécessaire au physiologiste de savoir ce qui coucerne la chaleur, la lumière, le son, l'électricité, le galvanisme et le magnétisme. En effet, la vie est soumise à des influences extérieures, et les substances impondérables, la lumière , l'électricité , le fluide magnétique , produisent dans les corps vivans des changemens divers dont on ne peut bien se faire une idée sans la connaissance de ces substances. L'histoire des sensations suppose en outre qu'on a, par le secours de la physique, acquis des notions sur les qualités des choses extérieures. La théorie de la vision est absolument inintelligible sans la connaissance de celle de la lumière. Le physiologiste doit connaître les lois suivant lesquelles la lumière se propage en partant des corps lumineux, pénètre dans les milieux différens, est réfractée par les corps transparens et réfléchie par les objets opaques. Pour comprendre le mécanisme de l’audition, 1l faut savoir quelles sont les lois physiques du son. Enfin la connaissance des substances impondérables et de leurs propriétés est encore d’une haute importance, sous ce point de vue que les corps vivans euxmêmes en dégagent, par exemple, de la chaleur et même aussi, dans certaines circonstances, de la lumière et de électricité.
INTRODUCTION. | 37 Influence de la chimie (rt).
$ 58. La connaissance de la chimie, ou de l’histoire des changemens que l’affinité produit dans les corps, est également supposée en physiologie. Les corps vivans , considérés sous le point de vue de cette science, nous apparaissent comme des foyers d'opérations chimiques, car leur substance matérielle est assujettie à de continuels changemens. Ils attirent des matières du monde extérieur, et les combinent avec la masse de leurs parties liquides et solides ; mais , d’un autre côté, ils en chassent d’autres hors d'eux-mêmes , sous forme vaporeuse ou liquide. Le changement de matière et le jeu des affinités se font principalement apercevoir dans les fonctions ayant pour but de maintenir les corps organiques dans un état qui les rende aptes à produire leurs manifestations d'activité. La digestion, la respiration, la nutrition et les sécrétions sont accompagnées de changemens continuels dans la composition matérielle. Ce que nous savons jusqu'à présent sur ces fonctions, nous le devons surtout aux recherches de la chinie. On voit, d'après cela, quelle estl’importancedecette dernière, comme science accessoire de la plıysiologie.
La physiologie demande à la chimie :
1°. D’explorer la composition des diverses parties liquides et solides des corps organiques ;
2°. D'indiquer celle des matériaux que les organismes puisent dans le monde extérieur, et au moyen desquels ils conservent leur nature propre, par conséquent celle des alımens , de l’eau et de l'air:
(4) J.-C.-A. Crarus, De Zoochemia. Léipzick, 1808, in-40. — H. DEwar, The influence of chemical laws on the phenomena of physiology; dans Edinburgh medical and surgical Journal, oct. 1821, p. 478.
3. De rechercher les changemens que les matières alimentaires introduites dans les corps vivans subissent durant le cours de leur assimilation et de leur combinaison avec les parties liquides et solides de ces corps; par conséquent d'étudier , surtout chez les animaux, les modifications que la composition de ces parties subit pendant la digestion : la formation du chyle, la respiration, la formation du sang et la nutrition ;
4°. Enfin, de faire connaître la composition des différentes matières qui sont rejetées par les corps organiques. d
$ 59. Quoique la chimie ait répandu, dans ces derniers temps, beaucoup de lumière sur les phénomènes chimiques qui accompagnent la vie, cependant elle ne peut pas, dans l’état où elle se trouve actuellement, accomplir tout ce qu'on attend d’elle. Elle manque en- . core de réactifs et de méthodes pour mettre en évidence les rapports délicats de composition qui accompagnent la vie. D'un autre côté, on ne peut pas toujours, dans les analyses qu'elle exécute , distinguer ce qu’elle produit de ce qu'elle isole, et souvent on est dans lPancertitude de savoir si les principes découverts dans la composition des solides et des liquides y existent comme tels, ou s'ils sont les résultats de l'analyse chimique. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la chimie ne soumet les substances organiques à l'analyse qu'après l'extinction de leurs manifestations d'activité vitale, déjà vraisemblablement précédée ellemême d’un changement dans leur composition.
Quoi qu'il en soit, la chimie est une des sciences accessoires les plus importantes pour la physiologie , aux progrès de laquelle elle a déjà contribué et contribuera encore beaucoup. il faut se garder seulement d’en faire une application ıllımitee , d’imiter l'école 1atrochi-
mique, qui regardait tous les phénomènes des corps vivans comme de simples phénomènes chimiques, et d'expliquer la vie elle-même par les lois de la chimie. Les changemens de composition qui accompagnent la vie sont tous soumis à l'empire des forces dévolues aux corps organique. C'est ce que le physiologiste ne doit jamais perdre de vue (1).
Influence de l’histoire naturelle.
$ 40. L'histoire naturelle, avec ses trois branches, la minéralogie, la botanique et la zoologie, s’occupant
(4) Un des chimistes les plus distingués de l’époque actuelle, Berzelius , s’est exprimé de la manière suivante, au sujet de la chimie des corps organiques (Traité de chimie, traduit par A.-J.-L. Jourdan, t. V): « Tout ce que nous pouvons faire dans cette partie « mystérieuse de la chimie, c’est d'observer les changemens chimiques « que les corps vivans produisent dans les élémens au milieu des- « quels ils se trouvent, c’est-à-dire, dans les réactifs chimiques dont « ils sont entourés; de suivre autant qu’il nous est donné de le faire « les phénomènes qui accompagnent l'exercice de l’action vitale; puis « de séparer les produits organiques les uns des autres, d'étudier « leurs propriétés et de déterminer leur composition. Mais tout cela « est fort difficile. Le premier obstacle que l’on rencontre, en traitant « des matières organiques, consiste dans la difficulté de distinguer si « l’objet qu’on veut examiner est une combinaison, ou seulement un « mélange de deux substances organiques, ou s’il est réellement isolé « de tous les autres. Il arrive souvent que deux matières organiques « combinées ensemble s’accompagnent réciproquement dans leurs « combinaisons avec des corps inorganiques ; quand nous ne par- « venons à les séparer dans aucune de nos expériences, nous sommes «induits par là en erreur, et regardons la substance soumise à notre “ examen comme étant exempte de tout mélange. De la résulte que «nous sommes toujours dans le doute si ce que nous considérons « comme une seule substance est réellement tél. D’ailleurs, il y a « impossibilité absolue, dans une foule de cas, d'obtenir une sub- « Stance pure et exempte des matières étrangères dont la présence « nous est inconnue, Partout, dans la nature organique, les diffi- « cultés de séparer sont plus grandes, et les moyens d’y parvenir moins nombreux que dans la nature inorganique, de sorte que « cette partie de la chimie peut être considérée comme étant encore
de la division des corps naturels d’après leurs qualités, est importante pour l’étude de la physiologie, en ce qu'elle permet d'apprécier plus facilement les differences entre les corps vivans et les corps sans vie, ou les minéraux, ce qui conduit à mieux saisir les qualités et manifestations d'activité des corps vivans eux-mêmes. La connaissance de la vie des animaux suppose celle des animaux et des plantes. En outre, il nous est impossible d'indiquer les particularités distinctives de l’homme, quand nous ignorons les diverses formes et qualités des animaux. D'ailleurs , l'étude de l’organısation animale suppose celle de la zoologie, comme préliminaire indispensable. Enfin, l'histoire naturelle est ‘importante encore pour le jeune médecin, en ee qu'elle exerce son esprit et son jugement. Au fond, ce sont les mêmes facultés intellectuelles. qui agissent, soit lorsqu'on détermine une plante ou un animal, et qu'on trouve sa place dans le système , soit quand on s'occupe du diagnostic d’une maladie au lit du malade. L'histoire naturelle doit done être recommandée au jeune médecin, comme un des meilleurs exercices préparatoires à ses études principales.
Importance de la zootomie (1).
S 41. La zootomie, ou anatomie comparée, exerce. une influence puissante et reconnue sur la physiologie
« dans l'enfance.» Je renvoie au’livre même pour apprendre à connaître les précautions qu'on‘doit prendre en pareille matière.
(4) B.-S. Ausınus, Oratio de anatome comparata. Leyde, 4719, in-4°. — F. Griseunr, Dell’ utilita della, zootomia. Venise, 1781. — L. Bosanus, Jntroductio ın anatomen comparatam, oratio academica: Wilna, 4818, in-80.— G. Lawrence, An introduction to comparative anatomy. and physiology. Londres, 1816, in-8o. — Borrour, De utifitatibus quas anatomia comparata medicinæ attulrt. Padoue, 1825,
de l’homme. Son importance ressort déjà de ce que les ouvrages anatomiques et physiologiques des anciens naturalistes et médecins grecs sont inintelligibles pour quiconque ne connaît pas la structure des animäux; car tout ce que ces écrivains savaient en anatomie, ils l’avaient puisé dans la dissection des animaux, les préjugés religieux de l’époque ne permettant pas qu'on ouvrit des cadavres humains. Certaines parties de notre corps portent des noms tirés de l'anatomie des anımaux, et qu’on ne comprend que quand on est versé dans cette science. Enfin, dans le cours des deux dermiers siècles, quoiqu'on se soit beaucoup occupé de la structure de l’homme, les plus importantes découvertes anatomiques et physiologiques ont cependant été faites sur des animaux. C’est par des expériences sur les animaux que Harvey a démontré la circulation du sang et approfondi les actes de la génération. C’est chez les animaux qu Aselli a découvert les vaisseaux lymphatiques : que Radbeck, Thomas Bartholin et Pecquet ont reconnu l'aboutissement de ces vaisseaux dans les veines sousclavières. Maurice Hoffmann a trouvé dans les oiseaux le canal excréteur du pancréas, que WVirsung démontra ensuite chez l'homme. Stenon, Wharton et autres ont observé pour la première fois les conduits excréteurs des glandes salivaires dans des mammifères. De Graaf a prouvé, par des recherches sur les animaux, que les ovaires sont les organes préparateurs du germe. Volcher Coyter, Vesling, Malpighi et autres, ont, par leurs observations sur l'œuf couvé des oiseaux , répandu la lumière sur l’origine et la formation du fœtus. En un mot, c'est à la zootomie que nous devons presque toutes les découvertes importantes en anatomie et en physiologie. Cette assertion est vraie surtout pour le dix-septème siècle, qui fut si riche en découvertes de ce genre,
et qui fait époque dans l’histoire de Fanatomie et de la physiologie. Dans ces derniers temps même, l'anatomie comparée a contribué d'une manière puissante à compléter nos connaissances sur la structure intime et les fonctions de diverses parties. La dissection surtout des colosses du règne animal, de la baleine, de léléphant, etc., nous a procuré des notions plus précises sur la structure de certains organes, que leur petitesse avait soustraits aux regards scrutateurs des anatomistes chez l'homme, ce qui a repahdu en même temps du jour sur leurs fonctions.
En examinant d'un peu plus près les services que la zootomie a rendus dans ces derniers temps à la physiologie, on trouve qu à elle seule on doit ce que nous savons sur la partie de cette science qui traite des lois de la formation et de la théorie de l’organisation animale. Or, c'est là précisément ce qui a élevé l'anatomie au rang des sciences, honneur auquel elle n'avait pu prétendre tant qu’elle s'était bornée à de simples descriptions des parties du corps de l’homme ou d’autres animaux.
$ 42. La zootomie, trailée philosophiquement , répand de la lumière sur la grande variété de l’organisation animale et sur les lois d’où elle dépend, en poursuivant la forme externe et interne des animaux, la structure des différens appareils et organes, et la disposition que les tissus présentent au milieu de leur formation et de leur combinaison graduelles, dans toutes les classes, tous les ordres, tous les genres et toutes les. espèces. Elle peut s'y prendre pour cela de deux manières. Tantöt elle considère l’organisation de chaque classe à part, fait connaître les noms, la disposition et la structure des appareils et organes qui se trouvent dans les animaux d’un groupe , et indique les modifica-
tions qu'ils offrent dans les différens ordres, genres et espèces. Tantôt elle examine l'un après l’autre les appareils consacrés à chaque fonction, les organes de la digestion, de la respiration, de la circulation du sang et de la sécrétion, le système nerveux, les organes des sens, du mouvement et de la génération, les poursuit dans toutes les classes, les genres et les espèces, et signale les particularités qui les y distinguent.
Que le zootomiste suive l’une ou l’autre de ces mé- . thodes , deux nouvelles voies s'ouvrent devant lui pour faire ses recherches et en donner les résultats. Ou bien il suit l’échelle de l’organisation, en descendant depuis l’homme , et commence par exposer l’organisation entiere , ou celle des divers appareils, chez les animaux qui se rapprochent le plus de l'homme par leur structure , les mammifères, passant de là aux oiseaux, reptiles et poissons, examinant ensuite les crustacés, les arachnides, les insectes, les mollusques, les annélides, les radiaires , les vers intestinaux et les meduses , et terminant enfin par les pölypes et les infusoires. En suivant cette marche, le zootomiste résout peu à peu les structures compliquées en d’autres plus simples, et descend graduellement de l’organisation connue de l'homme, qui est la plus complexe, à celle, de plus en plus simple, des animaux. Ou bien il procède d’une manière inverse : 11 commence par s occuper, soit de chaque organe ou appareil, soit de l’organisation entière des différentes classes d'animaux, chez ceux qui sont les plus simples ou les moins élevés dans l'échelle, puis il remonte par degrés, et de classe en classe, jusqu'à l'homme. Cette méthode a l'avantage de faire connaître chaque organe et appareil dans sa forme la plus simple, d'en montrer les premiers rudimens et le développement ınsensible , enfin, d'en présenter à l'esprit de l'observa-
teur la complication graduelle jusqu à l’homme. On procède donc ainsi du simple au composé. Chacune de ces deux manières présente de grands avantages, et prouve clairement que la nature obéit à des lois et des règles dans l'immense variété de ses productions. Il y a pour tous les appareils et organes certaines formes fondamentales, qui, diversement modifiées et combinées, deviennent la source de toutes celles qu’on rencontre dans le règne animal. C’est précisément l'étude de la configuration externe et interne des animaux aux diffé rens degrés de l'échelle, la connaissance des analogies existantes entre ces divers degrés , et l'appréciation des lois d'où ils dépendent, qui fait l'objet de l'anatomie considérée comme science.
$ 43. La zootomie ne s’occupe pas seulement de la structure des animaux dans leur état parfait; elle examine aussi la manière dont ils naissent et se développent dans l'œuf, et les étudie aux différens degrés de leur métamorphose. De ces recherches découle l'important résultat que les divers organes des animaux des classes supérieures se montrent à leur origine sous une forme très-simple, telle que celle qu'ils conservent pendant la-vie entière dans les animaux des classes inférieures. À mesure qu'ils font des progrès dans leur développement , ıls passent par divers degrés inférieurs d'organisation, et prennent enfin celle qui est propre à la classe, à l’ordre, au genre dont ils font partie. La nature semble donc, dans la formation et l’évolution des individus, obéir aux mêmes lois que l’on observe dans celles des différens groupes d'animaux.
‚L’anatomie comparée, en marchant de concert avec l'anatomie du fœtus, a fourni les notions les plus importantes sur la formation et le développement des organes de l’homme , et sur les lois qui y président. De là
INTRODUCTION. 43 est résultée une nouvelle carrière ouverte aux investigateurs de l’organisation animale.
$ 44. L'étude de l'organisation animale influetèn bre d’une manière fort importante sur la physiologie, en ce que c’est elle qui nous procure le plus de lumières relativement à la destination des organes, et qui nous fait apercevoir les rapports existans entre la strncture des divers organes et leurs manifestations d'activité. Nous voyons l'organisation varier suivant les milieux dans lesquels se tiennent les animaux, et nous apprenons à connaître les relations existantes entre les influences extérieures et la structure des organes. Quelques exemples rendront cette assertion plus sensible.
La structure des organes digestifs est en parfaite harmonie avec la nature des alimens. La conformation des dents et des mâchoires, le nombre et le volume des glandes salivaires, la forme et la structure de l'estomac, la longueur et la disposition du canal intestinal offrent des différences relatives aux qualités des substances alımentaires dont les animaux font usage. Plus ces substances se rapprochent du corps animal par leur composition, plus elles sont solubles dans les sucs digestifs, et moins la structure des organes de la digestion est compliquée ; tandis qu'au contraire la complication de cet appareil augmente en proportion de l’hétérogénéité qui s'établit entre les alımens et le corps animal : elle croit aussi avec leur cohérence et avec leur difficulté à se dissoudre dans les sucs digestifs.
La structure et la disposition des organes de la respiration sont établies d'après les milieux qu’habitent les animaux. Elles ne ressemblent pas chez les animaux respirant l'air à ce qu'elles sont chez ceux qui respirent l'eau. La structure du cœur et la distribution des vaisseaux s'y rattachent d’une manière intime. La disposition
du système vasculaire sanguin exerce à son tour une gra influence sur les manifestations d'activité des ai et des nerfs, de même que sur les fonctions de la nutrition.
Nous voyons en outre qu'un rapport parfait a lieu entre la conformation des organes des sens et du mouvement et le séjour de l'animal. L'étude du système nerveux, de ses rapports avec l'organisation entière, avec les organes des sens et du mouvement, avec les milieux qu’habitent les animaux, et la comparaison de sa structure avec les phénomènes intellectuels que nous observons chez les animaux , nous éclairent sur ses fonctions, à la connaissance desquelles nous ne pouvons parvenir par une autre voie qu en observant la manière dont il est organisé. Comme l’organisation animale est l'effet de forces appartenant aux animaux, ıl est clair que celui quise livre à l'étude de la vie et de ses lois jette les yeux dans le laboratoire de la vie en contemplant la structure , et que des effets de cette vie il peut tirer des conclusions relatives à ses forces. En un mot, l’anatomie comparée ouvre au physiologiste qui pense un champ immense de recherches fécondes.
$ 45. Ainsi ce n'est qu'en comparant les divers organes et appareils du corps humain avec ceux des animaux, que l'on apprend à connaître l'importance et la nécessité de telle ou telle disposition de ces organes ou appareils pour l'exercice de leurs fonctions , et à concevoir la part qu'ils prennent aux phénomènes de la vie. Buffon avait raison de dire que, s’il n'existait point d’animaux ‚la nature de l'homme serait encore plus incompréhensible. Il résulte de la que l'anatomie comparée est l’ame de l'anatomie et de la physiologie, suivant l'expression de Leibnitz. Haller était donc pleinement fondé à dire : Anatome brutorum plus boni fecit in
physiologia, quam analome corporis humani, Silum, figuram, magniludinem parlium ex homine disci prestat; ulilitates et motus partium anımalibus fere debemus. Que les commengans n oublient pas non plus la declaration suivante de ce grand et habile physiologiste, au sujet de l'importance de la zootomie : Ÿ’erum ab humana analomia physiologia minimo plena repetilur. Quotidie experior, de plerarumque partium corporis animalis funclionibus non posse sincerum judicium. fieri, nisi ejusdem partis fabrica el in homine, et in varııs quadrupedibus , et in avibus et in piscibus, sepe eliam insectis innoluerit (1).
Importance de l’etude de la physiologie pour la médecine (3).
$ 46. Le but de la médecine est de conserver la santé et de guérir les maladies. Pour bien saisir ce qu'il y a de particulier dans ces deux états différens de la vie, ce qui constitue leur essence, et quelles en sont les causes, il faut connaitre la vie, ses phénomènes et ses causes. On ne peut donc s'élever à l'idée de la santé et à celle de la maladie qu'après avoir établi l'idée de la vie. Le médecin ne peut tracer des règles pour la conservation de la santé de l'homme que quand il connaît les manifestations vitales et les fonctions du corps humain, celles de ses différentes parties et leurs rapports réciproques, et . qu'il sait de quelles causes elles dépendent. Il ne saurait non plus donner des préceptes certains pour guérir les maladies avant de savoir en quoi consistent ces maladies, ou les écarts des manifestations vitales et fonctions de
(1) Cette phrase devra être méditée aussi par ceux qui se mettent en tête qu'on n’étudie la structure du corps humain que pour apprendre à couper bras et jambes.
(2) Jacques MacarTwey, A lecture on the uses of anatomy and
physiology in various branches of knowledge. Dublin, 1826.
l’état normal, et sous l'empire de quelles causes elles sont placées. Par conséquent il ne faut pas considérer la physiologie comme une partie ou branche de la médecine , ainsi qu'on le prétendait autrefois; car au contraire la médecine n'est qu'une ER de la physiologie, à laquelle elle est dans le même rapport que les mathématiques appliquées aux mathématiques pures. De même que les mathématiques appliquées supposent les axiomes des mathématiques pures ou générales comme connus, de même aussi la médecine, si elle veut aspirer au titre de science, doit emprunter ses principes à la physiologie, et en faire l'application toutes les fois qu'il s’agit de chercher et d'expliquer les phénomènes et les causes des maladies, ou la manière d'agir des influences dont le médecin fait usage pour écarter celles-ci. Entrons dans quelques développemens à ce sujet.
$ 47. Les maladies sont des dérangemens des fonctions de l'homme. Le médecin ne peut saisir ou reconnaître ces opens que quänd il a acquis des notions parfaites sur les manifestations de la vie dans l’état de santé, car ce sont ces manifestations qui servent de mesure pour apprécier les phénomènes de la maladie. Pour citer un exemple, ıl ne saurait déterminer si les mouvemens du cœur et le pouls s’écartent de l’état de santé, ou sont dans un état maladif, lorsqu'il ignore comment ils sont chez l'homme bien portant, et quelles différences ils offrent suivant l’âge , le sexe, la constitution , l’époque de l’année et du jour, la température extérieure , la nature des alimens et des boissons, le repos et l'exercice, les passions et affections morales. Il en est de même pour toutes les autres manifestations de la vie chez l’homme. Nulle ne peut être déclarée maladive quand le médecin n’est point en état de la
INTRODUCTION. : 49 quger du point de vue physiologique. Galien avait déjà dit avec justesse : Cujusque morbi lanla est magnitudo , quantum a nalurali statu recedit; quantum vero recedat, is solus novit, qui naluralem habılum adamussin tenuertl.
$ 48. Le médecin ne peut non plus saisir et rechercher les causes des maladies lorsqu'il ne conriait pas les conditions et circonstances dont les manifestations de la vie dépendent, et qui les maintiennent dans l’état
de santé. Les maladies sont produites par des causes
externes ou internes. Parmi les premières se rangent les choses du dehors , ou les influences extérieures, dont le défaut, l'abus ou tout autre état quelconque porte le trouble dans les fonctions de l’homme. Les autres, au contraire , ou les causes internes , tiennent à l’abus que l'homme lui-même fait de ses organes. Quand le médecin veut déterminer si une maladie a été occasionée par les influences extérieures, il est obligé de savoir que tout dépend des influences du dehors, et de connaître la manière dont ces influences agissent. Il doit savoir quelle action exercent sur les corps vivans l’air, sa composition , sa température, sa densité , sa sécheresse ou son humidité, sa tension électrique , son repos ou son mouvement; quelle autre provient de la lumière, de l'eau, des alimens et boissons, des poisons et autres choses. Ces connaissances, il les emprunte à la physiologie, qui non seulement montre la dépendance dans laquelle est la vie des influences extérieures , dont elle prouve la nécessité et indique la manière d'agir, mais encore apprend comment les changemens survenus dans ces influences exaltent, diminuent ou modifient d’une manière quelconque les manifestations d'activité des divers appareils du corps humain. Pourvu de cette instruction , 1l.est à même d'apprécier la part qui, dans
tel ou tel cas donné, appartient aux causes extérieures comme causes de maladies.
Il en est de même pour la recherche des causes internes de maladies qui naissent de l'abus des organes. Le médecin doit interroger la physiologie pour apprendre d'elle jusqu'à quel point les organes dépendent des determinations de la volonté dans leurs fonctions , d’après quelles lois celles-ci s’exécutent , et quelles en sont les conditions. La physiologie lui enseigne queile influence le genre d'occupation, Fetat, la profession, la manière de vivre de l'homme exercent sur ses fonctions, quels appareils et organes s’en ressentent plus particulièrement et voient par là leur activité s’accroître ou faiblir. C’est donc elle qui lui dévoile les effets sur l'économie animale de diverses manifestations de force exaltées ou diminuées par la volonté, et qui lui enseigne quels changemens et quels désordres découlent de cette source. Comme le genre d'occupation, la manière de vivre et l’état de l’homme sont la cause prochaine de l’exaltation d'une multitude de passions, d'affections morales et de désirs, mais que ces passions , affections et désirs réagissent plus ou moins, comme la physiologie le démontre, sur les fonctions de presque tous les organes, et deviennent les causes de troubles variés, le médecin se trouve également mis par ces connaissances en état d'acquérir des notions sur les causes internes des maladies, qui lui demeureraient cachées sans elles.
$ 49. La physiologie nous apprend que tous les tissus, organes et appareils du corps humain vivant sont, à l'égard de leurs manifestations d'activité , dans un rapport mutuel d'action et réciproquement nécessaires les uns aux autres. Toute exaltation , diminution ou modification quelconque de la fonction d’un organe réagit plus
INTRODUCTION. 5ı
ou moins sur les autres. La connaissance de l’action mutuelle des organes dans l’état de santé met le médecin à portée d'apprécier aussi leur influence réciproque dans les maladies , de rechercher l’enchaînement des causes et des effets , et de distinguer quels sont les phénomènes morbides qu'on doit considérer comme primitifs et essentiels , quels comme secondaires ch non essentiels. Or, c'est précisément ainsi qu'il arrive à cette notion juste de la nature d'une maladie qui doit précéder et guider
e x Le & à »
l'établissement d’un plan rationnel de traitement. Il suit de là que l'histoire des maladies, de leurs phénomènes et de leurs causes, comme aussi le jugement qu'on porte à leur égard, doit s'appuyer sur la physiolo-
gie. Quand celle-ci n’a point encore découvert les fonctions des organes, nı trouvé leurs conditions et leurs lois , le médecin est obligé de s’en tenir à l'étude des phénomènes morbides et des circonstances dans lesquelles 1ls eclatent , sans pouvoir les interpréter nı les expliquer davantage (1). LE)
$ 50. La doctrine de traitement des maladies , ou la
thérapeutique, repose en partie sur la pathologie et en partie sur la matière médicale. Il est clair que le médecin ne pourrait guérir une maladie qu'il ne serait point en état de reconnaître, et dont les rapports de causalité ne lui seraient pas dévoilés par la pathologie. Si la connaissance et l'appréciation des phénomènes,
(4) Quoique la pathologie reposeisur la physiologie, et qu'elle doive lui emprunter ses principes, l'observation des maladies procure aussi de grands avantages. C’est elle surtout qui dévoile l’action mutuelle des organes, leurs sympathies et leur dépendance réciproque dans les fonctions, et qui met la physiologie en position de pouvoir tirer de l’état des ie troublées dans les maladies des conclusions relatives à Ja part qu’elles prennent à la conservation de la vie dans l’état de santé , ainsi que C. G. Ludwig l’a démontré ( De Physiologia per
phænomena pathologico-therapeutica illustrata. Léipzick, 1788, in-Ao). Le physiologiste ne doit donc point ignorer la pathologie.
de l’essence et des causes des maladies supposent des notions physiologiques approfondies, ces notions ne sont pas moins nécessaires quand il s agit d'employer lesmoyens curatifs. Ces moyens sont internes ou externes, comme les causes des maladies. Les premiers consistent en préceptes à l’aide desquels le malade doit remédier aux désordres des manifestations de la vie qu'il s’est attirés par l'abus de ses organes. Ils ont trait au régime du corps et de l'esprit, au genre d'occupation , à la manière de vivre, aux manifestations d'activité des organes des sens et du mouvement, à la satisfaction des penchans; en un mot, à la régularisation de toutes les fonctions sur lesquelles l'homme exerce une influence quelconque par sa volonté. Ils consistent à exciter des manifestations d'activité morale , l'espérance , la confiance , l’affection, la docilité, que le médecin sait inspirer au malade pär sa considération et sa conduite , son caractere, sa dignité, ses vertus compatissantes, de même que par ses connaissances. Il est clair, sans qu on ait besoin de le prouver, qu'un médecin qui n'est point physiologiste et psycologiste , n'entend rien au maniment des moyens internes de guérison. Aussi la plupart de ceux qui exercent cette profession se bornent-ils à l'emploi des médicamens que leur offre l'officine des pharmaciens. Quant à ce qui concerne les moyens externes de guérison, ce sont des substances que le medeein fait agir sur le eorps malade , par l'intermédiaire des organes digestifs, des organes respiratoires, de la peau, ou même des organes des sens, afin de remédier aux troubles survenus dans les fonctions du corps humain tout entier ou de quelqu'une de ses parties. Tantôt ce sont des influences agissant aussi sur l'homme dans l’état de santé, comme la lumière, le son, la chaleur et le froid, l’air, les alımens et les boissons,
dont , suivant les désordres des fonctions , il prescrit et dirige l'emploi de manière à ramener au rhythme de la santé ces fonctions exaltées, diminuées où dérangées dune manière quelconque. La physiologie doit lui avoir enseigné comment elles agissent. Tantôt ıl se sert de moyens pour la plupart desquels le hasard seul a dévoilé leur utilité contre certaines maladies, et dont les effets ont été soumis au creuset d’une longue observation, ou même d'expériences sur des animaux vivans. L’observation des effets ou des résultats produits par les médicamens appliqués aux organes de la digestion, à ceux de la respiration ou à la peau, suppose, de la part du médecin, des connaissances physiologiques approfondies. Ces connaissances lui sont nécessaires non seulement pour juger des effets qu ils produisent dans les organes avec lesquels on les met immédiatement en rapport, et des changemens qu'ils y éprouvent, mais encore pour ' déterminer si et comment ils peuvent passer dans la masse du sang, quels changemens ils y déterminent, de quelle nature sont leurs effets sur le cœur, le systeme nerveux et les organes des sécrétions. Lorsqu'il s'agit de médicamens appliqués aux organes des sens, ce n'est pas à leur seule action immédiate sur ces organes que l’on doit s’attacher ; il faut encore avoir égard à celle qu'ils exercent sur l'ame , aux sensations et idées qu’ils font naître par la, et aux modifications qu'ils introduisent de cette manière dans le rhythme et les manifestations d'activité de l'esprit.
On voit d'après tout cela combien la physiologie est importante pour la connaïssance des effets produits par les moyens curatifs. A la vérité, il existe un grand nombre de médicamens dont l’action salutaire dans différentes maladies est prouvée par l'expérience , comme celle du mercure dans la syphilis, du quinquina dans
les fievres intermittentes, et dont on n’a point encore expliqué la manière d'agir. Le médecin les emploie ordinairement sur la recommandation d'autres médecins expérimentés. Cependant on ne peut attendre que des progrès de la physiologie l'explication de la manière dont ils agissent et l'interprétation des règles empiriques qui les concernent.
$ 51. Il est facile de démontrer que la physiologie procure aussi les plus grands avantages à la chirurgie, et qu'elle l'élève au niveau des sciences. L'histoire de la chirurgie atteste qu’elle doit d'immenses progrès à ceux des connaissances acquises sur la structure et les manifestations de la vie du corps humain. Les notions exactes sur la structure ont conduit à trouver des méthodes opératoires meilleures, à imaginer des instrumens et des appareils plus appropriés au but. Les nombreuses expériences faites sur des mammifères, relativement aux manifestations vitales des divers tissus et organes, l’étude des phénomènes que ces tissus et organes présentent lorsqu'ils viennent à être blessés, les observations recueillies sur la sécrétion du pus , la formation des bourgeons charnus, la réunion des os, des muscles, des nerfs et des autres parties, les expériences sur les effets qu’entrainent les lésions et la ligature des artères, le fait constaté de la dilatation des vaisseaux collateraux , etc., ont été la source des grands progrès que la chirurgie a faits dans ces derniers temps.
Avant qu’un chirurgien procède à une opération, dans un cas donné et quil a bien jugé, ıl doit savoir :
1°. Quelles différences les manifestations de la vie du corps et de ses parties présentent suivant l’âge, le sexe, la constitution , les saisons, le climat et l’état de l'atmosphère , car c est d'après ces circonstances qu'il établit son jugement sur l'opération qu'il va entreprendre.
2°. Il doit avoir des notions parfaitement exactes sur la structure et la constitution de l'organe ou de la partie qu'intéressera l'opération. Il doit en connaître la situation et les rapports avec les parties voisines, ainsi que les vaisseaux sanguins et les nerfs qui se trouvent aux alentours, afin d'éviter que son instrument n’intéresse ces derniers; mais, s’il ne peut éviter de blesser de gros vaisseaux , ıl doit savoir sur quel point appliquer la compression ou la ligature des troncs vasculaires pour arrêter sûrement l’hémorrhagie.
3°. Il doit connaître les manifestations sitale des parties sur lesquelles ıl agit, savoir quels troubles en résulteront dans l’économie animale, par suite tant de Virritation du système nerveux que de l'inflammation qui s'établira, et ne point ignorer comment on peut remédier à ces désordres, ou y mettre des bornes.
L'opération une fois faite, le chirurgien a besoin de savoir par quelles influences et quels moyens curatifs l'activité vitale des parties lésées et du corps entier peut être dirigée de manière que la guérison s’ensuive. Les préceptes de son art reposent donc principalement sur des connaissances anatomiques et physiologiques, et on ne peut considérer comme en possession d'un savoir raisonné, que celui qui sait juger, d’après les principes de la physiologie de l’homme, s’il est permis d’entreprendre une opération, quand elle doit être exécutée, comment il faut s'y prendre pour la bien faire , et quelle conduite il importe de tenir lorsqu'elle est achevée. Beaucoup de chirurgiens possèdent l’habileté nécessaire à la pratique des opérations ; mais ils ne sont point physiologistes, ni médecins, et c’est précisément ce défaut qui, malgré toute leur adresse, les rend si malheureux dans l'exercice de leur profession, parce qu'ils ne savent nı choisir le moment favorable pour pro-
céder aux opérations, ni traiter les malades qui les ont subies.
$ 52. Ge qui précède démontre l'importance de la physiologie dans la médecine et ses diverses branches. Cette dernière ne cessera d’être une simple agrégation de propositions expérimentales, pour la plupart incohérentes , et inconnues dans leurs causes, que quand la physiologie, bien établie comme science de la vie, de ses causes et de ses lois, par la voie de l’observation et de la réflexion, pourra être appliquée à la doctrine des maladies et de leur traitement. Toute tentative faite dans la vue de les mener à ce but par d’autres moyens est frappée de stérilité, ce que prouvent assez les théories imaginées depuis vingt siècles ; aussi les bons esprits sont-ils convaincus depuis long-temps qu'on ne parviendra jamais à imprimer un caractère scientifique à la médecine, si ce n’est en y faisant l'application des connaissances acquises par l'étude de la physique générale et de celle des corps vivans en particulier (1). La physique , la chimie, l'histoire naturelle, l'anatomie et la physiologie , sont les sciences préparatoires indispensables pour elle, et quiconque néglige de les approfondir doit renoncer au titre de médecin agissant d'une manière rationnelle, c’est-à-dire, jaloux de se rendre un compte satisfaisant Ge la conduite qu'il tient au lit du malade. Il est vrai que de grands vides s’apercoivent encore dans l’état actuel des sciences naturelles, de la physiologie en particulier, et de leur application à la médecine ; maïs tous les médecins véritablement instruits doivent réunir leurs efforts pour les combler par
(4) Zimmermann appelait la physiologie la base de la médecine. Reil aussi définissait la médecine la physiologie des corps organisés , dans leur rapport de réciprocité avec le monde extérieur, appliquée au maintien ei au rétablissement de leur santé.
des observations nouvelles et par des réflexions faites sans prévention. Ce n’est que quand ces lacunes ne sont point encore effacées, qu'on peut se permettre d'agir d’une manière purement empirique, en suivant les préceptes donnés par les praticiens recommandables.
$ 53. Je terminerai ce que j'ai à dire sur l'importance de l’étude de la physiologie en médecine, par quelques réflexions sur la théorie et la pratique médicales. Dans nulle autre branche du savoir humain , la discussion relative à la valeur de la théorie et de la pratique n'a été si souvent renouvelée, et conduite avec tant d’anımosité. Le but de la théorie, en médecine, est de saisir les phénomènes des maladies, de les isoler, de les classer, d'en retracer l’origine, le cours et la terminaison, d’assigner les causes d’où ils dépendent , enfin, d’indiquer les moyens à l'aide désquels on peut éloigner les maladies, d'étudier la manière dont ils agissent, et de poser les règles à suivre dans leur emploi.
Nous appelons médecin savant, celui qui connait et qui s'est approprié les résultats des recherches faites par des hommes recommandables sur les phénomènes, la marche, les signes et les causes des maladies, ainsi que leurs préceptes au sujet du traitement de ces dernières. Mais celui-là est en même temps un bon praticien, qui à Yart d'appliquer ces connaissances, c'està-dire, de rapporter chaque cas individuel à la règle, et de trouver, dans üne maladie donnée, les préceptes qui peuvent y être relatifs. Voilà en quoi consiste le talent pratique, qui, en supposant d’ailleurs un bon fonds de connaissances et des dispositions heureuses de l'esprit, doit se développer au lit du malade, sous la direction d'un médecin savant et expérimenté. Cicéron a dit avec raison : Nec medici, nec imperalores, nec oralores
guamvıs arlis præcepla perceperint, quidguam magnæ
laudis dignum sine usw et exercilatione consequ possunt. La première condition pour l'exercice de la médecine, après l'acquisition de connaissances théoriques valables, est donc, comme dans toutes les autres occupations pratiques de la vie, l'aptitude à se faire une idée claire et exacte des phénomènes dans chaque cas qui se présente , à bien saisir le rapport des causes et des effets, à les juger sous le point de vue de la théorie, et à savoir mettre en œuvre les préceptes de cette dernière.
Il y a beaucoup de médecins qui sont d’excellens théoriciens, et qui cependant ne sont point praticiens, qui, malgré tout leur savoir, ne sauraient reconnaître un cas donné, ni le rapporter à la règle. Ce sont ceux qui ont étudié dans les livres, mais qui n’ont point cultivé le talent d'appliquer au lit du malade les connaissances acquises. D'autres, dont le nombre est fort grand, et qui s’intitulent seulement praticiens, agissent d’après l’analogie des cas qui se sont déjà offerts à eux, en l’appliquant à tout hasard, sans se rendre davantage compte de leur conduite. Ce sont là les grossiers empiriques, les routiniers, les contempteurs de toute theorie. Ceux-là surtout cherchent les remèdes nouveaux, et essayent les moyens employés par d’autres médecins de leur trempe. Quelque aisé qu'il puisse paraître d'agir d’après la simple analogie des cas déjà observés, c'est cependant une chose fort difficile, parce que chaque cas nouveau présente des modifications spéciales. Le médecin ne fait que juger sur un cas particulier de maladie, quand, après avoir pris en considération les eirconstances de la vie du sujet, eu égard à l’âge , au sexe, à la constitution , au genre de vie, à la profession, etc., il établit ce qu'il y a de particulier dans le cas en question, et déduit de tout cela des préceptes à l'usage de la médecine en général. Mais c'est là se servir de la
théorie. Agir sans théoriser, c’est la même chose qu'agir sans penser.
Le mépris que beaucoup de praticiens affectent pour la théorie, dépend de plusieurs causes différentes. Chez certains , 1l tient à ce qu'étant mauvais penseurs , ils ne sont point en état de trouver la règle et le précepte de la théorie pour le cas particulier qui s'offre à eux, et commettent par conséquent des méprises, dont ensuite ils cherchent la cause dans la théorie , tandis qu'elle réside uniquement en eux-mêmes, dans l'incapacité de leur jugement. Chez d’autres, ce mépris provient de ce que tant de prétendus théoriciens donnent pour de la théorie leurs rêveries, décorées par eux du titre d'intuitions sublimes, sur lesquelles ils cherchent à modeler la médecine, mais que le praticien, comme on le conçoit sans peine, trouve incapables de soutenir l'épreuve de l’applitation. Des que les médecins ne montreront plus de crédulité pour ces prétentions théoriques engendrées dans les ténèbres, qu'ils s’armeront du scepticisme contre elles, qu'ils les examineront du point de vue de la saine raison, qu'ils les regarderont comme autant de fruits d’une imagination déréglée , et qu'ils les repousseront avec mépris, les inutiles efforts de ceux qui les affichent deviendront de plus en plus rares, et la théorie cessera d’être en discrédit. Puisse se réaliser un jour le vœu que Bacon exprimait en ces termes : Speramus et cupimus futurum ut medici nobiliores anımos nonnihil erigant, neque toli sin! in curarum sordibus.
Littérature de la physiologie.
3 54. Nous ne rapporteronsicique lesouvrages relatifs à la physiologie en général. Ceux qui roulent sur un objet
6o INTRODUCTION.
déterminé ou sur une fonction particuliere , seront indiqués en temps et lieu. Nous ne citerons non plus que les meilleures éditions, quand il en a paru plusieurs. La division la plus commode des traités généraux consiste à les partager en ceux qui traitent de la littérature et de l’histoire de l'anatomie et de la physiologie, ceux qui exposent les méthodes physiologiques, ceux qui sont destinés à servir d’el&mens et de manuels, enfin, ceux dont l’objet est varié , comme les Mélanges et Journaux. Cependant nous ferons un choix, et ne citerons que les ouvrages de quelque importance.
1°. Ouvrages pour servir à la littérature et à l’histoire de
la physiologie.
Au premier rang doivent être placés ici deux recueils précieux, dans lesquels on trouve, non-seulement les titres des traités de physiologie, mais encore des notices sur la vie des auteurs, ainsi que sur leurs vues et doctrines physiologiques. Ce sont:
Aus. pe Harrer, Bibliotheca anatomica, qua scripta ad analomen et physiologiam facientia a rerum initits recensentur, Zurich , 1774 , 2 vol. in-4°.
A. Porrar, Histoire de l’anatomie et de la chirurgie. Paris, 1770, 6 vol. in-8°.
La littérature physiologique moderne est rapportée, mêlée avec l’ancienne , dans:
J. Meyer, Reperlorium des gesammien medizinischen Literatur. Baba. 1809, 2 vol. in-8°.
CE. Eee Literatur der Heilevissenschaft. Gotha. 1810, 2 vol. in-8e.
J. S. Erscn, ZLieratur der Medicin des achtzchnten Jahrhunderts bis auf die neueste Zeit. Nouvelle edition, par F. À. B. Pucuerr. Léipzick, 1822, in-8°.
On trouve aussi la littérature générale de la physio-
INTRODUCTION. bi
logie dans I!’ Anatomisch-physiologisches Realwerterbuch de Prerer et Cuovranr. (T. vi, p. 560.)
Pour connaître les Mémoires Re anatomie et la physiologie qui sont disséminés dans les actes des sociétés savantes, ıl faut consulter :
3. D. Reuss, Repertorium commentationum a societatibus literariis editarum. Gœttingue , 1813 , in-4°.
Les dissertations roulant sur des points d’anatomie et de physiologie sont indiquées dans le recueil suivant , qui, néanmoins , n est pas complet, à beaucoup pres:
C. L. Schweıkuarn, Tenlamen catalogi ralionalis disserlalionum ad analomiam et physiologiam speclantium.
Tubingue , 1798, in-8°.
. Ouvrages sur les méthodes en physiologie.
G. R. Treviranus, De emendenda physiologia commentarius. Goettingue, 1796, in-8°.
NT. pe Lenuossek, /ntroduclio in melhodologiam SR siologi@ corporis humani. Vienne, 1810, in-4°.
Lorpar, Conseils sur la manière d'étudier la physiologie. Meitnelkier, FO 1n-8°.
F. Nasse, Ueber den Begriff und die Methode der Physiologie. Leipsick , 1826, in-8°.
J.-A. Murray, De observationibus et experimentis apud bruta caute ad corpus humanum applicandis; in Opusculis,
vol. I, p. 229.
3°. Ouvrages, systèmes, manuels el traités généraux sur la
physiologie.
HippocrATE (né la première année de la 80° Olympiade , 460 ans avant J.-C. , et mort en 350.) De natura hominıs, (Nerı usıng avdiponreon) Bâle, 1946 : in-4°. Paris , 1948, ın-4°. Lyon, 1548, in-12. Cum béniinise
BL. Horrern, Lyon, 1970 ,in-12. Bâle, 1762, in-8.
Il y en a encore beaucoup d’autres éditions, et avec divers commentaires. Cet ouvrage n’est vraisemblablement pas légitime. |
J. Secarra, Commentarü physiologici, complectanies ea, quæ ad partem medicinalem physiologiæ pertinent, ad Hippocraiem de natura humana el Galenum de temperameniis. Valence, 1596, 1603, in-fol.
R. Resrauranp, Magnus Hippocrates Gous redivivus. T. I. Continens physiologiam. Lyon, 1681 , in-ı2.
Deravaun, Physiologie d'Hippocrate, extraite de ses œuvres. Paris, an 10 (1802), ın-8°.
CL. GaALIEX (né 131 ans avant J.-C., médecin à Rome, mort sous le règne de l’empereur Sévère), De usu partium corporis humant (Negı 4pe126 zov ev avÜguros copart uvpio)
Libri XVIT, interprete N. Rhegio. Parıs, 1528 ‚in-fol.
Ed.-Ren. Chartier, Paris , 1639 , 1679 , in-fol. vol. IV, |