PARIS
Y. ADRIEN DELAHAYE et O, LIBRAIRES-ÉDITEURS
PLACE DE l’ÉCOLE-DE-MÉDECINE
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PRÉFACE
Ce n’est pas sans hésitation qu’après quinze années de méditation et de travail, pendant lesquelles j’ai pu observer un nombre considérable de faits anatomo-pathologiques, je me décide à offrir cet ouvrage au public médical. Quoiqu’elle soit l’une des branches les plus importantes et les plus positives de la médecine, l’anatomie pathologique est encore dans la période empirique que traverse nécessairement toute science à son point de départ. Les altérations matérielles des organes sont le plus souvent étudiées sans esprit de suite et comme au hasard; on ne s’occupe ni des circonstances qui leur ont donné naissance, ni des rapports si intimes qu’elles présentent avec le développement du corps humain. Nombre d’auteurs s’appliquent à décrire les changements de consistance et de coloration d’un organe, sans remonter au delà de ces caractères. Il en est même qui se font gloire de cette ignorance, alléguant, ce qui est peu scientifique, que la cause des désordres matériels nous échappe, comme si une lésion organique, si légère qu’elle soit, pouvait naître spontanément. A la vérité, l’analyse histologique, en fivant d’une façon plus précise le siège des lésions organiques, a permis, dans ces derniers temps, de faire un pas en avant ; mais il ne faut pas s’abuser sur la valeur du progrès accompli. Dire qu’un organe est sclérosé parce qu’il a une consistance plus grande et que sa trame conjonctive est épaissie, dire qu’il est ramolli parce qu’il a une consistance moindre et que ses éléments sont granuleux et stéatosés, c’est toujours de l’empirisme ; ce n’est pas encore de la science. Pour être véritablement scientifique, l’anatomie pathologique doit arriver à déterminer les causes et les conditions de formation des lésions aussi bien que leur état, leur évolution, leurs conséquences plus ou moins immédiates.
Toute lésion matérielle, n’étant jamais qu’un effet, implique nécessairement la connaissance de la cause qui l’a produite, et cette connaissance rend l’anatomie pathologique fructueuse et féconde. En
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réalité, les agents morbifiques n’agissent pas au hasard sur l’organisme, ils obéissent à des lois spéciales et constantes; et si, à la façon des poisons, ils parviennent à modifier les éléments histologiques, comme ces derniers, ils localisent primitivement leurs effets sur l’un ou sur l’autre de ces éléments. De même que l’oxyde de carbone agit sur le globule sanguin qu’il paralyse en se combinant avec l’hémoglobine, de même le virus syphilitique n’altère primitivement qu’un seul tissu, le tissu conjouctivo-vasculaire ; de même encore le poison de la fièvre typhoïde se localise exclusivement sur quelques régions du système lymphatique, qu’il modifie d’une façon spéciale, tandis que certains désordres généraux, comme ceux qui président au développement des lésions cancéreuses, affectent exclusivement les tissus épithéliaux. Or, cette localisation si particulière des lésions organiques sur les éléments anatomiques suivant leur provenance, leur composition chimique et leurs fonctions, est la preuve irrécusable de la spécificité d’action des agents morbifiques, des rapports qui existent entre la lésion matérielle et sa cause productrice, et de la possibilité d’arriver à déterminer cette dernière par l’étude anatomopathologique.
Le mode suivant lequel les lésions anatomiques naissent et se développent est en général peu connu; celles-ci sont l’effet, tantôt d’une action dynamique ou mécanique, tantôt d’un désordre nutritif ou d’une combinaison chimique. L’observation clinique, quoique si puissante lorsqu’elle est rigoureuse, est cependant peu propre à nous révéler ces divers modes d’action; mais l’expérimentation bien dirigée est appelée à nous faire connaître le mécanisme intime de la production des lésions matérielles ; malheureusement il ne nous a pas été possible d’user de ce moyen d’investigation comme nous l’eussions désiré.
Les lésions matérielles des organes ont une évolution variable, incontestablement subordonnée à la cause qui leur a donné naissance. L’hépatite gommeuse et l’hépatite alcoolique sont l’une et l’autre constituées par l’apparition de petites cellules rondes, embryonnaires; mais tandis que ces éléments nés sous l’influence du virus syphilitique ont une tendance naturelle à la transformation graisseuse, par contre, ils ont une grande puissance d’organisation lorsqu’ils sont développés par l’action de l’alcool. Semblable réflexion s’applique à l’altération des
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glandes intestinales dans la fièvre typhoïde et dans la tuberculose. Connaître la cause du désordre anatomique, c’est donc par cela même connaître son mode d'évolution.
Si toute lésion anatomique suppose une cause et un trouble de nutrition préalable, elle est aussi l’occasion de désordres fonctionnels; mais il faut avouer que, dans le plus grand nombre des cas, elle ne peut rendre compte de tous les symptômes de la maladie. L’altération du poumon dans la pneumonie, pas plus que celle de la peau dans l’érysipèle, celle de l’intestin dans la fièvre typhoïde, etc. , ne nous font connaître tous les troubles fonctionnels observés pendant la vie. C’est pourquoi les altérations constatées sur les cadavres nous paraissent, comme à M. Cl. Bernard(l), bien plus propres à classer les maladies qu’à dévoiler le mécanisme de la mort. Aussi ce n’est pas seulement Y explication du symptôme qu’il faut chercher dans la lésion organique, mais encore la localisation anatomique d’un désordre dynamique préalable, la caractéristique et la signature de la maladie. Nous savons du reste que c’est en se fondant sur les caractères présentés par la lésion anatomique que l’on est parvenu à grouper sous la dénomination de fièvre typhoïde un plus ou moins grand nombre de fièvres jusque-là décrites séparément, et à constituer une espèce nosologique parfaitement définie.
De même, on ne peut admettre que l’hyperhémie existant dans un certain nombre d’organes chez les personnes qui succombent à la période d’invasion de la rougeole, de la scarlatine ou de la variole, pas plus que les altérations observées chez les individus tués par le choléra, soient les véritables causes de la mort dans ces maladies. Ce qui, dans tous ces cas, vient intercepter la vie, est le trouble d’une grande fonction telle que l’hématose, l’innervation ou la circulation. En conséquence, ne négligeant aucune des données cliniques que peut fournir l’anatomie pathologique, je m’applique, dans ce travail, à chercher des caractères propres à une classification étiologique des maladies.
Cet ouvrage est divisé en deux parties : anatomie pathologique générale et anatomie pathologique spéciale. La première partie est destinée à faire connaître dans leur ensemble les anomalies déforma*
(1) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale , p. 98. Paris, 1SG5.
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tion et les grands processus morbides, notamment les phlegmasies, les néoplasies, les anémies, les hyperhémies, les hémorrhagies, les thromboses, les embolies, les nécroses et les gangrènes; nous y avons ajouté le parasitisme et le traumatisme. La seconde servira à la description isolée des altérations matérielles dans les systèmes et les appareils organiques.
Le plan adopté pour la première partie est des plus simples. Convaincu qu’il est impossible do séparer l’histoire des altérations des tissus et des organes de celle de leur développement, j’ai cherché à classer ces altérations d’après les données acquises touchant l’évolution de l’organisme humain. A cet effet, une étude générale des phases successives que traverse le corps de l’homme depuis la naissance jusqu’à la mort, sert d’introduction à tout l’ouvrage. Destinée à donner une idée de la manière dont naissent, se forment et se développent les tissus de l’économie vivante, cette étude nous renseigne encore sur les modifications organiques résultant de l’âge ; de la sorte, elle sert de base à une classification naturelle de la plupart des lésions non accidentelles, c’est-à-dire qui ne sont le fait ni du traumatisme, ni du parasitisme.
Toutefois, il importait do séparer dans chacune des grandes classes les choses qui n’ont pas lamême origine. Les anomalies de formation dont le point de départ est dans l’œuf nous ont ainsi paru constituer un groupe à part, et nous avons dû ranger parmi les malformations les monstruosités simples de Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, qui ont leur origine dans un désordre matériel survenu pendant le développement embryonnaire ou fœtal. De même les phlegmasies suppuratives, considérées à tort comme un mode de terminaison, sont séparées des phlegmasies prolifératives ou adhésives, en raison du point de départ différent de ces processus.
D’un autre côté, les éléments de l’organisme, groupés dès le principe, ainsi que l’a montré Remak, en trois feuillets qu’il est possible de réduire à deux en réunissant le feuillet interne et le feuillet externe du blastoderme, n’ont pas seulement, d’après ce simple fait, des propriétés et des fonctions diverses, mais encore des aptitudes pathologiques fort différentes. La manière dont les tissus dérivés de ces feuillets s’enflamment et végètent n’est nullement identique (voyez notre Atlas cl' Anatomie pathologique ), et partant nous avons
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dû, pour la clarté de l’exposition, étudier séparément les processus phlegmasiques et néoplasiques, d’abord dans les tissus et les organes nés du feuillet moyen ou nutritif, ensuite dans les tissus et les organes engendrés par les feuillets interne et externe ou feuillets fonctionnels. Non-seulement l’altération des éléments épithéliaux et glandulaires ne se comporte pas comme celle des éléments du système conjonctivovasculaire, mais elle ne se produit pas non plus sous l’influence des mêmes circonstances. L’inflammation des tissus épithéliaux, infiltration trouble albuminoïde avec tuméfaction cellulaire, ne peut être comparée à l’inflammation du tissu conjonctif, qui consiste en la formation d’un tissu embryonnaire susceptible d’être résorbé ou de s’organiser, ni à l’infiltration de ce tissu par des globules de pus.
La différence des altérations des tissus épithéliaux et des tissus conjonctifs est encore plus évidente quand il s’agit des néoplasies. Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que c’est apporter la lumière dans l’étude du groupe toujours si obscur des tumeurs, que de séparer ces lésions, selon qu’elles dérivent des tissus nés du feuillet interneexterne, ou du feuillet moyen du blastoderme.
Les premières, que nous appelons d’une façon générale tumeurs épithéliales , constituent en effet un groupe à part, auquel se rattachent le plus grand nombre des altérations connues sous le nom de cancer ou carcinome. Toujours primitivement développées dans un tissu épithélial, ces tumeurs sont caractérisées par la présence de grosses cellules munies d’un noyau volumineux, ainsi quel’ont depuis longtemps indiqué les histologistes français, Ch. Robin, Lebert , Verneuil , Broca , etc. Ces éléments sont semblables aux épithéliums, d’où ils proviennent; et, si la plupart du temps ils sont circonscrits par des travées conjonctives ou alvéoles, il importe de remarquer que cette disposition est tout à fait secondaire et ne peut les caractériser absolument, connue le prétend une certaine école. Les tumeurs épithéliales ont d’ailleurs des propriétés toutes particulières, qui sont d’atrophier et de détruire les tissus à leur contact, de pénétrer dans les espaces lymphatiques et de se généraliser par infection. Elles ne surviennent en général qu’après la période d’accroissement du corps humain et sont, variées comme les tissus épithéliaux ; la peau, le sein, l’estomac, le foie, les reins, dont les épithéliums diffèrent, sont autant d’organes
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point de départ d’un cancer particulier et distinct, ce qui peut se formuler de la façon suivante : les végétations épithéliales présentent autant de variétés qu’il y a de variétés d' épithéliums à l’état normal.
Les secondes^ c’est-à-dire les tumeurs qui prennent leur origine dans les tissus nés du feuillet moyen du blastoderme, ou tumeurs conjonctivo-vasculaires , comprennent les nombreuses néoplasies connues sous le nom de sarcomes (1), myxomes, fibromes, ostéomes, angiomes, myomes, etc. Constituées par des éléments variés cellulaires ou fibrillaires, ces néoplasies se développent principalement dans le jeune âge, tendent peu à amener la destruction des tissus de voisinage, et lorsqu’elles se généralisent, c’est par un procédé différent de celui des tumeurs épithéliales ; elles forment ainsi une seconde famille naturelle, dont un des principaux genres a été signalé par le professeur Verneuil (2). Comme les néoplasies épithéliales, les néoplasies conjonctives varient suivant le tissu où elles prennent naissance, partant elles sont aussi nombreuses que les tissus nés du feuillet moyen du blastoderme, d’où la conclusion fort simple : les végétations conjonctives présentent autant de variétés quil g a de variétés de tissus appartenant au groupe des tissus conjonctifs.
Ne voulant pas me départir du principe qui consiste à ne rapprocher que des lésions comparables, j’ai divisé les hyperhémies, les hémorrhagies et les hydropisies en groupes distincts, suivant que chacun de ces processus a pour point de départ les vaisseaux, le sang ou les nerfs, et j’ai classé les thromboses et les embolies sous deux chefs, selon qu’elles intéressent le système veineux ou le système artériel. Le lecteur appréciera, je l’espère, l’importance de ces divisions.
Les affections parasitaires forment deux classes, appartenant l’une au règne animal, l’autre au règne végétal. A cette division se rattachent d’ailleurs des désordres anatomiques très-différents. Les altéra-
(1) On voit que nous faisons ici l’abandon des mots carcinome et sarcome et que nous désignons toutes les tumeurs par des dénominations empruntées aux tissus normaux.
(2) A. Verneuil. Quelques propositions sur les fibromes ou tumeurs formées par les éléments du tissu cellulaire , avec des remarques sur la nomenclature des tumeurs. Mcm. lu à la Soc. de Biologie en octobre 1855, et Gaz. mêd. de Paris, 1856, p. 59.
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tions traumatiques sont distinguées également en deux groupes, suivant que les tissus divisés sont ou non mis en présence de l’air extérieur. Nous avons de la sorte les plaies et les contusions qui comprennent les fractures et les ruptures.
Un point essentiel dans l’étude de l’anatomie pathologique est la subordination des lésions. Celles-ci ne peuvent être placées toutes sur le même plan ; les unes sont causes, les autres sont effets, et comme telles, elles ont chacune une valeur différente. Ainsi il est commun de rencontrer avec une néphrite interstitielle ou atrophique une altération de la muqueuse gastrique et un certain degré d’hypertrophie cardiaque. Or ces lésions, auxquelles on pourrait attribuer une même origine, ont cependant des causes très-diverses : la première, ou lésion rénale, est le fait habituel d’une intoxication saturnine ou de la goutte; l’hypertrophie du cœur est la conséquence de la diminution du champ vasculaire amenée par l’altération des reins, tandis que l’altération de l’estomac est due à l’élimination par cet organe de quelques-uns des principes de l’urine qui ne peuvent plus s’échapper par les voies naturelles. Si dans les cas de ce genre, qui sont loin d’être rares, on ne sait démêler ce qui est primitif de ce qui est secondaire, il en résulte que les lois qui président à la localisation des désordres anatomiques échappent entièrement, et la confusion surgit là où la lumière pouvait être faite. Nous nous sommes efforcé d’éviter cette erreur trop commune, comme on le verra dans la seconde partie de ce travail.
Consacrée à l’étude spéciale des altérations pathologiques des organes pris isolément, cette seconde partie doit s’écarter le moins possible de la première et n’être que l’application des données générales de celle-ci à une portion^ déterminée de l’organisme. Le développement et l’évolution "physiologique des organes seront tout d’abord examinés, et cet examen servira de base à l’étude des lésions anatomiques qui leur sont propres et dont la liaison avec le mode de viabilité et de nutrition est des plus intimes. Puis, comme il importe toujours de procéder du simple au composé, les organes formés uniquement aux dépens du feuillet moyen du blastoderme, à savoir tous ceux qui composent les systèmes de la circulation et de la locomotion, organes absolument exempts d’éléments épithéliaux, seront d’abord l’objet de notre attention, et partant il nous sera facile de montrer l’analogie
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des altérations propres aux différentes parties de ces systèmes organiques. Viendra ensuite l’étude des altérations des organes plus complexes développés tout à la t'ois aux dépens du feuillet moyen et du feuillet interne ou externe, comme les téguments, les glandes et les centres nerveux. Ces organes renfermant des éléments de source différente, nous séparerons l’étude des altérations propres à chacun de ces éléments en suivant les divisions adoptées dans la partie générale de notre travail. Cette méthode d’analyse nous permettra de montrer la simplicité de l’étude anatomo-pathologique d’appareils organiques qui, constitués normalement sur un même plan, ne se modifient jamais que suivant les mêmes lois, tellement que la connaissance exacte des altérations de l’un d’eux peut donner l’idée des altérations de tous les autres.
En somme, étudier les altérations pathologiques du corps humain, en prenant pour basé de cette étude les changements que subissent les tissus et les organes aux diverses phases de l’existence, montrer que ces altérations se produisent d’après les lois de la physiologie normale, grouper ces désordres suivant leurs conditions pathogéniques et étiologiques, de façon à poser les fondements d’une classification naturelle des maladies et à asseoir la pratique delà médecine sur des indications pronostiques et thérapeutiques invariables, telle est la doctrine générale de cet ouvrage. On dira peut-être que notre manière de voir est purement systématique; je ne le crois pas, puisqu’elle repose, non pas, comme cela se fait assez généralement, sur le simple examen cadavérique, mais sur l’observation combinée et simultanée du fait clinique et du fait anatomique.
Qu’il me soit permis, en terminant, de remercier mon interne, M. Ch. Rémy, du bienveillant concours qu’jl m’a prêté pour l’exécution d’un certain nombre de figures, et M. Karifiansky pour le soin qu’il a donné à cette même exécution.
Paris, le 1er juin 1876.
E. Laxcereaux.