‹ Traité d'anatomie pathologique (volume 2)Chapitre 5 sur 116 · ANOMALIES DE FORMATION ET DE DÉVELOPPEMENT · texte numérisé non relu

ANOMALIES DE FORMATION ET DE DÉVELOPPEMENT

Considérées comme des jeux ou des écarts de la nature, comme des châtiments de la puissance divine, les anomalies de l’organisme humain ne furent longtemps connues que par des observations superficielles ou incomplètes, et les imaginations effrayées, séduites par des ressemblances illusoires et grossières, se plurent à les rapporter à une foule de types étranges, honteux ou ridicules. Cet état d’enfance d’une branche importante de la biologie se prolongea jusqu’au commencement du xvme siècle. A partir de cette époque , les anomalies de l’organisation humaine , mieux décrites, sont soumises à des théories plus naturelles et plus philosophiques. Haller et Morgagni les attribuent à des causes accidentelles ou à des maladies foetales. Dès le commencement de ce siècle, Sœmmerring, Meckel, Tiedmann, les deux Geoffroy Saint-Ililaire, Serres, Breschet, Cruveilhier et beaucoup d’autres auteurs s’appliquent à rapporter les anomalies de l’organisation aux lois qui président à la formation successive des divers organes et appareils; ils fondent la tératologie sur l’embryogénie. Dans son très-remarquable ouvrage, véritable progrès scientifique, Is. Geoffroy Saint-Ililaire démontre que les anomalies de l’organisme se rattachent à un petit nombre de types déterminables, sinon déterminés. Cependant , malgré les expériences intéressantes entrelancereaux. — Traité d’Anat. I. — 4

ANAT01I IE l’ATHOLOGIQ U E .

prises par Geoffroy Saint-Hilaire père, l’étude de ces anomalies est surtout théorique, et les monstres n’étant guère examinés qu’après la naissance ou après l’éclosion, leur mode d’évolution n’est pas expliqué et leur pathogénie reste à créer. Coste, Lerehoullet, Panum, Camille Dareste, cherchent à éclairer ces points de la tératologie en soumettant la formation des monstres tout à la fois à l’expérimentation et à l’observation directe. Leurs recherches tendent à prouver qu’il est des anomalies de l’organisation pour lesquelles l’expérimentation est impuissante, mais qu’il en est d’autres qui peuvent être artificiellement produites, et qui ne sont en définitive que le résultat de troubles matériels développés sous des influences du genre de celles qui, plus tard, agissent sur l’adulte de façon à altérer les parties constituantes de son organisme. Ces anomalies trouvent donc naturellement leur place dans ce traité ; la tératologie est en résumé la pathologie des premières phases de la vie de l’individu.

La fréquence des anomalies humaines nous est peu connue ; les données statistiques qui existent à cet égard, portant les unes simplement sur les anomalies extérieures, les autres en même temps sur les anomalies des organes internes, fournissent des résultats très-différents. Ainsi, ls. Geoffroy Saint— Hilaire (t. III, p. 55) calcule qu’il y a à Paris une naissance monstrueuse sur un total de 3000 naissances, tandis que cette proportion, d’après Riecke ( Canstatt's Jahrb ., 1854, t. IV), serait de jgVs pour le Wurtemberg, et d’après Forster, qui a opéré sur un plus grand nombre de cas, de T-Jy. Ces divergences considérables tiennent évidemment h la faiblesse des chiffres sur lesquels reposent ces statistiques ; mais il y a lieu de croire qu’elles sont dues aussi en partie au sens mal défini du mot monstruosité, que pour cette raison nous devrons chercher à préciser. A cette condition seulement on parviendra à fournir des éléments à une statistique qui serait de la plus grande utilité si elle existait dans un grand nombre de lieux, puisqu’elle conduirait sans doute à des notions étiologiques véritablement sérieuses.

L’importance d’une classification pouvant embrasser tous les cas connus d’anomalie n’a pas échappé aux auteurs qui se sont occupés de l’étude des monstruosités. Ii n’est pas dans mon plan de présenter ici l’exposé technique et de faire la critique des divisions adoptées. Chacune d’elles a sa valeur propre, mais la plus perfectionnée est certainement celle de Is. Geoffroy Saint-Hilaire (1). Pour être définitive, une classifi-

(1) Suivant ce savant, tout monstre double ou plus que double, multiple, peut être considéré comme composé de deux individus complets ou incomplets, ayant les régions homologues sensiblement égales en volume, ou, au contraire, très-inégales, d’où deux

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cation de ce genre nous paraît devoir reposer sur la connaissance intime du germe, des lois embryogéniques et des circonstances étiologiques qui président à la formation des monstres. Toutes ces conditions, il est vrai, ne sont pas entièrement connues; néanmoins, il est déjà possible de les faire servir à une division des anomalies de l’organisation. Un certain nombre de ces anomalies ont pour caractère d’être constituées par des produits jumeaux, sinon complets, du moins rudimentaires, renfermés dans un ehorion unique et ainsi développés dans un seul œuf. Ces anomalies toujours graves ne sont jamais l’effet d’un artifice; elles paraissent avoir leur origine dans une conformation vicieuse de l’ovule ou dans une modification spéciale du blastoderme ; elles forment une classe distincte et naturelle à laquelle seulement nous réservons le nom de monstruosités .

Dans une seconde classe non moins importante se rangent des anomalies intimement liées au développement embryonnaire ou fœtal et qui sont indépendantes de la conformation primitive de l’ovule. Ces anomalies, susceptibles d’une genèse artificielle, se rattachent à un désordre nutritif qui a pour conséquence ordinaire un arrêt de développement, beaucoup plus rarement un développement exagéré. Elles sont constituées par des produits toujours uniques et en général d’autant plus aptes à l’existence que le désordre nutritif a été plus tardif; ce sont des vices de conformation que nous désignerons par le mot malformations.

Dans cette classe viennent se ranger les hétérotaxies, anomalies causées par un vice de situation ou transposition des organes.

Un grand nombre d’auteurs se sont occupés de l’étude des anomalies humaines; mais ne pouvant faire un historique complet sur la matière, je me contenterai de donner ici l’indication de leurs travaux.

ordres, les autositaires et les parasitaires. Le premier cle ces ordres comprend trois grandes divisions. Dans la première sont classés les monstres doubles dont les deux sujets ne sont réunis que par une seule région, où se retrouvent les éléments complets des deux composants. Cette division est représentée par deux familles offrant des caractères faciles à saisir. L’une, les monstres doubles eusomphaliens, offre le degré le plus rapproché du type normal, et chacun des sujets a même un cordon ombilical propre ; l'autre, les monstres doubles monomphaliens, a pour caractère principal l’existence d’un seul ombilic ou mieux d’une seule région ombilicale. Pour nous arrêter à ces deux familles d’une même tribu, ajoutons que les monstres doubles, sauf un petit nombre d’exceptions, rentrent tous dans l’un des trois groupes suivants : doubles inférieurement et simples supérieurement; doubles supérieurement et simples inférieurement; doubles supérieurement et inférieurement; et GeolTroy Saint-Hilaire a proposé les trois terminaisons ade/phe, dytne et page, qu’il est facile d’adapter selon le cas, c’est-à-dire selon la région qui sert de point de jonction aux individus.

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ANOMALIES DE FORMATION

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C II A P ï T 1» E PREMIER

DES MONSTRUOSITÉS

Is. Geoffroy Saint-Hilaire définit les monstruosités « des déviations du type spécifique, complexes, très-graves, vicieuses, apparentes à l’extérieur et congénitales, fondées sur l’état acquis de l’anomalie dont le point de départ resté oublié » . A cette définition vague et flottante qui ne précise ni l’étendue de la monstruosité, ni son origine, ni sa distinction des autres anomalies de l’organisme, il nous paraît utile de substituer la suivante, plus rigoureuse : La monstruosité est une déviation du type spécifique, constituée par l’union plus ou moins intime de produits jumeaux sortis d’un ovule vicieusement conformé.

Ainsi, des produits jumeaux, ou, en d’autres termes, une grossesse gémellaire, telle est la condition nécessaire à la formation des monstres. Il importe donc de bien connaître les conditions de formation et de développement de ces produits, puisque c’est de leur anomalie commune que résulte la monstruosité.

Les individus jumeaux tantôt proviennent de deux ovules, ils sont alors distincts et contenus chacun dans un chorion particulier ; tantôt résultent delà fécondation d’un seul ovule, et ils ont un chorion commun, un ou deux amnios, deux cordons ombilicaux isolés ou réunis sur un placenta commun. Toujours de même sexe, ces derniers sont généralement normaux et indépendants. Toutefois, à côté des cas où les deux jumeaux provenant d’un seul œuf sont bien conformés et arrivent à une complète maturité, il en est d’autres où le développement normal troublé conduit à la formation d’une monstruosité. Que les allantoïdes, nées des extrémités inférieures du corps des embryons, viennent à se mettre en contact de façon à amener l’anastomose des vaisseaux ombilicaux, l’un des deux fœtus s’atrophiera, et l’on aura une famille de monstres dépourvus de cœur ou acardiaques. Que deux embryons renfermés dans un amnios commun se rapprochent et se touchent, ils se fusionneront au niveau des points de contact, et les produits offriront une duplicité plus ou moins complète, ce qui constituera l’importante famille des monstres composés. Enfin, que par un phénomène plus rare, mais possible,

MONSTRUOSITES.

il y ait pénétration d’un embryon dans un autre embryon, on constatera celte anomalie étrange d’un fœtus dans les tissus ou les organes d'un autre individu (fœtus in fœtu), anomalie qui a reçu le nom d 'inclusion fœtale. De là trois grandes classes de monstruosités :

1° Les monstres acardiaques ou monstres unitaires omphalosites de Is. Geoffroy Saint-Hilaire ;

2° Les monstres composés, doubles ou triples;

3° Les monstres inclus, desquels nous rapprocherons diverses tumeurs congénitales enkystées et les kystes dermoïdes.

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