‹ Traité d'anatomie pathologique (volume 4)Chapitre 16 sur 104 · MONSTRES COMPOSÉS · texte numérisé non relu

MONSTRES COMPOSÉS

Appelés tour à tour monstres par excès, monstres doubles ou triples, diplogenèses, etc. , les monstres composés sont des êtres dans lesquels on trouve réunis les éléments, soit complets, soit incomplets, de deux ou plusieurs sujets.

Ces monstres n'ont jamais qu'un seul chorion et un seul placenta,

un seul amnios, un ou deux cordons ombilicaux. Leur sexe est toujours

le inèrae, masculin ou féminin ; le sexe féminin se rencontre le plus

fréquemment, puisque, sur un cliiiïre de 295 cas relevés par A. Puecli,

il y a 203 sujets féminins pour 92 sujets masculins. A peu près aussi

communs chez Thorame que chez les animaux, ils se montrent chez Tun

et chez les autres avec des caractères semblables. Disons cependant que

certaines variétés rencontrées chez l'homme n'ont pas été trouvées encore

chei les animaux, et inversement.

La naissance des monstres composés, du moins des plus complexes, a généralement lieu vers le huitième mois de la gestation, et ce fait, qui est d'ailleurs celui des grossesses doubles normales, est quelquefois une cause de mort pour le ])roduit. Toutefois, il est digne de remarque que cette anomalie n'exclut pas absolument la possibilité d'un accouchement soil naturel, soit manuel.

Cn très-petit nombre des monstres composés sont capables de vi\Te et depar\enir à l'âge adulte; ce sont ceux qui ont une organisation parfaitement binaire et deux vies distinctes, et ceux dont l'organisation est unitaire et la vie simple, comme lorsque l'un des individus étant à peu prèsnormal, l'autre se trouve réduit à l'état d'atrophie et n'est plus qu'une nnasse inerte greffée sur son frère. On conçoit la possibilité de l'existence à ces deux extrémités de la série où l'organisation se trouve ramenée à on type voisin du type unitaire normal. Quand, au contraire, les deux individus composants, d'un développement assez égal, sont tellement confondus qu'un certain nombre d'organes sont communs, la viabilité dépend surtout de l'état du cœur. Si les deux appareils circulatoires >onl distincts, la vie est en effet possible, et même s'il n'existe qu'un

seul cœur de coqdposition normale, centre unique de Timpulsion du sang , elle peut encore se prolonger après la naissance ; tel est le cas d'un monstre bien connu, Rita Cristina. Mais si le cœur, unique en apparence, est un organe complexe, il n'y a, à proprement parler, ni un seul, ni deux agents d'impulsion pour le sang, il n'y a qu'un organe anormal, dont les diverses parties ne peuvent agir harmoniquement, et pour peu que d'autres viscères, le cerveau notamment, présentent de semblables anomalies physiologiques, il est facile de comprendre que la vie n'est plus possible, d'où la mort si prompte des monstres doubles inférieurement et simples supérieurement. Ainsi la viabilité des êtres monstrueux se trouve subordonnée à l'état d'intégrité plus ou moins complète du cœur et du cer\'eau. La mort de l'un des composants est toujours la conséquence de la mort de l'autre, ce qu explique facilement le mélange ' des deux sangs. Ce mélange, du reste, rend également coinpte de la transmission réciproque des maladies générales.

Les fonctions physiologiques sont en rapport avec l'organisation physique ; le monstre double a toujours plus qu'une vie unitaire et moins de deux vies , mais sa double vie peut se rapprocher davantage on de l'unité ou de la dualité. C'est pourquoi un monstre composé de deux individus presque complets est double moralement comme physiquement. Chaque individu a sa volonté et sa sensibilité, dont les effets s'étendent sur son propre corps; et de même qu'il est un point du double corps placé sur la limite des individus composants et propre à tous deux, de même il est des phénomènes physiques qui leur sont communs. Ainsi les impressions faites sur la région d'union à son centre principal sont perçues par les deux cerveaux, et tous deux peuvent de même réagir sur elle. D'un autre côté, malgré les inconvénients qui s'attachent à leur réunion, les monstres doubles ont presque toujours entre eux un accord de sentiments et de désirs, et un attachement réciproque tel , qu'ils finissent par devenir un besoin l'un pour l'autre. Lorsqu'il n'existe pour deux têtes qu'un seul corps, I analyse auatomique démontre que dans de tels êtres chaque individu possède en propre un côté de l'unique corps et l'une des deux jambes, et l'observation des phénomènes physiologiques et psychologiques confirme pleinement ce singulier résultat.

Un petit nombre seulement de monstres composés sont aptes à la reproduction : ce sont ceux dont les organes reproducteurssont complets. Or, il est (ligne de remarque que, dans les quelques cas connus de reproduction, la transmission héréditaire de la monstruosité n'a jamais été observée. Is. Geoffroy Saint-IIilaire rapporte que le monstre hétéradelphe de Buxtorff a eu quatre enfants et que tous étaient parfaitement normaux. Le croisement

d un taureau notomèle avec une vache affectée de la même monstruosité a lui-même donné un produit exempt de toute anomalie.

L'origine des monstres composés a suscité des théories diverses qui, pour la plupart, sont tombées en désuétude. L'hypothèse de la préexistence des germes monstrueux, malgré lappui qu'elle a reçu de Winslow, Haller et Meckel, est une pure abstraction qui ne peut nous arrêter. La doctrine de la soudure des embryons développés sur des vitellus distincts ne résiste pas à l'observation. D'abord la réunion habituelle par des parties similaires des monstres composés ne donne aucune créance à l'hypothèse d'une réunion par pression, comme l'entendait Lémery, et n'est expliquée ni par l'attraction mutuelle des parties similaires, telle que le voulait Et. Geoffroy Saint-Hilaire, ni par une orientation virtuelle et primitive du germe, comme l'entend Davaine. Ensuite, si l'on examine ce qui se passe dans la série animale, où les monstruosités ne diffèrent pas sensiblement de celles de l'homme, on reconnaît, comme l'ont appris les expériences de Panum, que les œufs doubles de poule ou d'oie qui arrivent à produire des embryons anormaux engendrent seulement des anomalies simples, et que la soudure des deux embryons est impossible, puisque tout développement s'arrête au point de contact des deux jaunes. Il est constaté d'autre part que la monstruosité duplicitaire provient de l'union de deux embryons développés sur un jaune unique. Ce fait, indiqué par Wolff au siècle dernier, puis dans celui-ci par Baer et Allen Thomson, a été reconnu exact par les recherches de Valentin, Coste, Lereboullet, Panum, Dareste et la plupart des observateurs modernes. Ainsi se trouve déterminée une condition importante de la formation des monstres composés.

Mais l'existence de deux embryons sur un seul vitellus n'entraîne pas nécessairement la formation d'un monstre double. Suivant Daresle, la production de deux embryons sur un jaune unique tient à deux causes : l'existence de deux cicatricules ou l'existence d'une cicatricule unique. Dans le premier cas, il y a primitivement deux blastodermes et deux aires vasculaires distinctes, qui finissent, il est vrai, par se souder, comme il y a aussi deux amnios. Les deux embryons se développent alors isolément. Dans le second cas, les deux embryons n'ont qu'un seul blastoderme, cpi'une seule aire transparente, qu'un seul amnios. C'est alors seulement que la monstruosité double peut se montrer. Celle-ci exige donc, pour se produire, la naissance de deux embrjons non-seulement sur un vitellus unique, mais encore sur une aire transparente unique, ou en d'autres termes sur un blastoderme provenant d'une cicatricule tmiaue. LAHCEREAux. — Traité d'Anat. i — 5

C'est ici que se pose une question plus générale, celle de la constitution de Tœuf. Cette cicatricule unique, qui donne naissance tantôt à des embrj'ons séparés, tantôt à des embryons réunis, est-elle simple et complètement semblable aux cicatricules ordinaires, ou bien résulte-t-elle de la fusion précoce de deux cicatricules ou de deux germes primitivement distincts? Les recherches intéressantes de Balbiani (1) sur la constitution du germe dans Tœuf animal avant la fécondation conduisent à penser que certains OMiles peuvent bien contenir une cicatricule qui, simple en apparence, soit formée par la fusion de deux germes primitivement distincts, et du reste la coexistence de deux germes dans un seul ovule est complètement prouvée par la coexistence de deux cicatricules séparées sur un vitellus unique. Ainsi, rien n'empêche d'admettre que dans l'espèce humaine, où Balbiani (IJ a reconnu, ainsi que chez un certain nombre d'animaux, Texistence d'un germe ou celluk emèryogène indépendant de la vésicule germinative ou de Purkinje , les monstres composés soient la conséquence d'une constitution primitivement anormale de l'ovule qui renfermerait deux germes distincts réunis sur un môme point. Une circonstance qui viendrait à Tappui de cette manière de voir, c'est Timpossibililé où sont les expérimentateurs (2) de produire des monstres doubles en faisant inter\'enir l'action des agents extérieurs. Néanmoins cette théorie de l'origine des monstres composés attend encore des preuves directes, et conséquemment elle ne peut être définitivement acceptée.

Une théorie peutn^tre moins séduisante, mais qui compte de nombreux partisans, consiste à rapporter la monstruosité duplicitaire à un désordre se produisant au sein du germe fécondé et en voie d'évolution. Elle s'appuie principalement sur les recherches de Valentin, recherches faites sur des œufs de poisson, mais peu concluantes. Par contre, les observations de Lcreboullet sont d'un grand intérêt : après avoir constaté que, dans les cas ordinaires, un blastoderme unique constitue d'abord autour du vitellus une sorte de bourse qui produit ensuite sur son bord un bourrelet embryogène, ne donnant naissance qu'à un seul tubercule destiné à devenir Fembryon du jeune poisson, cet auteur a observé que, dans les cas tératologiques, deux ou quelquefois même trois bourgeons surgissent du blastoderme. Par

(1) Balbiani, Compt. rendus de P Acad, des sciences ^ 28 mars et à avril 186A, 8déc«i873.

(2) Lereboullet (Gazette médicale, 1862) et Dareste affirment n'avoir pu parvenir à produire des monstres doubles, tandis qu'il leur était possible, par certains procédés, d'arriver à faire naître des monstres simples. Les recherches si souvent invoquées de Valentin touchant la duplicité monstrueuse ne prouvent nullement que la scission artificielle du blastoderihe puisse engendrer cette 'anomalie.

suite de leur développement , ces tubercules embryogènes veii&ilft à se rencontrer par leur base s'y confondent entre eux, tandis que leurs sommets restent libres dans une étendue plus ou moins considérable. Là où les bourgeons conservent leur individualité , ils produisent les parties correspondantes d^autant d'embryons distincts ; mais là où ils sont unis, ils ne donnent chacun naissance qu'à une portion do la région correspondante de l'organisme, et c^s portions d'origine 'différente se soudent de façon à donner en dernier résultat un corps unique on continuité physiologique avec doux ou trois tôtos distinctes. Los difforoncos qui existent . chez ces monstres dépendent principalement do l'étonduo do la soudure des bourgeons embryogènes. Selon cette manière do voir, la duplicité monstraeuse consisterait uniquement on ce que, au licîu d'engendrer toujours un embrjon unique, le blastoderme aurait la propriété, à la façon des êtres inférieurs, d'émettre des bourgeons pouvant produire deux ou plusieurs corps qui, en grandissant, se souderaient entre eui et constitueraient de la sorte des monstres doubles ou triples dans la portion de lorganismo où cotte fusion n'aurait pas ou lieu, mais simples là où elle se serait opérée do bonne heure. La théorie do la scission, d'après laquelle le blastoderme se diviserait do façon à donner lieu à des parties doubles, ne diffère do celle-ci que par une interprétation. Dans cette théorie, les parties dédoublées seraient appelées à subir parfois une rotation sur leur axe, do façon à se faire vis-à-vis par leur côté ventral ou parleur côté dorsal. D'autres théories ont encore été émises, mais il est inutile de s'en occuper.

En résumé, deux grandes théories tendent à expliquer la pathogénie des monstres composés: l'une fait remonter l'origine do ces monstres à nne anomalie de l'œuf, qui, bien qu'unique, serait composé de deux ou plusieurs germes ; lautre attribue la monstruosité à un bourgeonnement, àunesorte de végétation du blastoderme en vertu do laciuello s'opérerait une duplicité plus ou moins complèteet étendue de l'embryon. La première deces lhé(jrios, à la(juello paraissent adhérer Panum et Darosto, rend assez K^ncompte de la plupart des monstruosités, excepté do colles qui, doubles OQ triples supérieurement, sont tout à fait simples infériourement, et vice ^^^i elle permet de comprendre ce fait important, savoir l'impuissance ^es expérimentateurs à produire jusqu'ici la monstruosité duplicilaire, et <*^ autre fait que la monstruosité duplicitaire n'est pas transmissible P*' hérédité. La seconde, qui a pour principaux partisans Valentin, icrehoullet, Coste, Bruch, Broca, etc., explique mieux la duplicité des parties supérieures ou inférieures sur un tronc unique ; elle permet de faire entrer dans une même loi toutes les anomalies par excès, depuis la

ANATOMIK PATHOLOGIQUE.

polydtdylie jusqu'à la monstruosité duplicilaire. Cependant elle ne rend pas compte de la cause du dédoublement et laisse subsister la question du double germe. En somme, il est difficile, dans Tétat actuel de la science, de se prononcer affirmativement sur Tune ou l'autre de ces théories; mais si chacune d'elles renferme une partie de la vérité, c'est seulement quand on ne sépare pas les monstruosités des malformations. Dans le cas contraire, il nous paraît que la première est surtout applicable aux monstruosités, la seconde, à quelques malformations.

Les monstres composés sont ordinairement doubles, très-rarement triples. Nous étudierons successivement : 1® les monstres dont les deux composants sont sensiblement égaux ou monstres doubles autosilaires ; 2*» les monstres dont Tun des composants est rudimentaire ou monstres doubles parasitaires ; S*» les monstres triples. Ces diderentes familles ont la même origine et se développent selon les mêmes règles; les formes parasitaires ne sont que le résultat du dépérissement de l'un des deux individus, soit par arrêt de développement, soit par régression.

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MONSTRUOSITÉS. ,•#. • jf*

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