CHAPITRE PREMIER
DES HYPÉMIES
L*hypémie (utto, au-dessous alfjia, sang) ou anémie des auteurs (i),est un état pathologique caractérisé par la diminution de toute la masse du sang ou de la quantité normale de ce liquide dans un département quelconque du système vasculaire. On appelle oligaimie (de oXtyoç, peu, alfjca, sang] la diminution de la masse générale du sang, et ischémie (de ?oxa(po;, qui arrête le sang), la diminution de la quantité normale de ce liquide dans une partie limitée de l'organisme.
Hypémie générale^ oligaimie. — Constituée par la diminution de la masse totale du sang, l'oligaimie n'est en réalité qu'une altération de ce liquide accompagnée de désordres circulatoires. Anatomiquement, elle est camctérisée par la décoloration des téguments et de tous les tissus dont la teinte propre tend à prédominer. Par exemple, les poumons, dont le parenchyme est gris rougeàtre dans Télat normal , revêtent une coloration gris blanchâtre ; l'intestin est paie, les reins deviennent un peu jaunâtres. Les organes, presque toujours diminués de volume, ne laissent échapper delà coupe qu'une faible quantité de sang, et les vaisseaux qui les traversent sont généralement vides et diminués de calibre. Le sang est moins dense, au rapport de la plupart des auteurs, et la proportion relative des globules est diminuée; mais il y > lieu de remarquer que les analyses du sang qui ont été faites jusqu'ici se rapportent à des faits très-dissemblables où des états, tels que l'hydrémie et l'aglobulie, se trouvent confondus avec l'anémie vraie. Les gros vaisseaux sont revenus sur eux-mêmes ; mais un fait qui ressort de l'examen des individus morts dans ces conditions, et qui prouve bien la diminution de la masse sanguine, c'est la diminution de capacité des
(1) Nous préférons le mot hypémie à celui à' anémie, en quelque sorte coMtcré p»r l'usage, à cause de son étymologie, qui signifie diminution et non privation de sang'
HYPÉMIES. 525
cavités du cœur, le retrait du tissu musculaire de cet organe qui rend ses parois plus épaisses, et le fait considérer à tort comme atteint d'hypertrophie concentrique.
L'anémie générale a pour conséquence divers troubles de Tinnervation, vertiges, lipothymies, etc., elle détermine des palpitations, de la dyspnée par diminution des globules , un affaiblissement de la nutrition et de la plupart des fonctions; souvent elle est accompagnée d'un certain degré de stéatose hépatique, et parfois d'une dégénérescence graisseuse du cœur et de plusieurs autres organes. Tels sont les effets ordinaires de l'oligaimie ; mais que chez un individu placé dans ces conditions spéciales de nutrition et de vitalité survienne une maladie avec lésions phlegmasiques, comme une pneumonie, alors on observera les phénomènes les plus fâcheux: l'irrégularité dans l'accomplissement des différents actes de l'innervation, une prostration subite, une grande facilité à la production des hémorrhagies, une tendance remarquable aux suppurations et à la gangrène ; de là, par conséquent, des indications thérapeutiques reposant sur l'état général du malade.
L'insuffisance de l'alimentation est la principale cause de l'oligaimie ; elle peut tenir à la quantité des aliments, à la difficulté de la digestion ou de l'absorption. Ainsi l'oligaimie est commune dans les villes assiégées, dans les crèches où les enfants sont mal nourris, chez les individus atteints de dyspepsie, de cancer de l'estomac, d'altération des glandes mésentériques. Dans des conditions d'alimentation ordinaires, un exercice exagéré peut encore produire ce désordre, il en est de même des hémorrhagies répétées et des déperditions abondantes physiologiques (urines) ou pathologiques (pus).
Dans ces diverses circonstances, la pathogénie de l'anémie s'explî-» que par la privation où se trouve l'organisme des éléments nécessaires à la constitution du sang. Les recherches intéressantes de Panum ne nous paraissent contredire en rien cette manière de voir, car si, dans l'inanition complète, la masse sanguine, ainsi que l'a démontré cet expérimentateur, reste jusqu'à la fin dans un rapport constant avec la somme des parties solides de l'organisme, il n'en est pas moins vrai que cette masse a notablement diminué. Un autre mode pathogénique tient Vraisemblablement à une formation insuffisante des éléments du sang par la diminution de l'activité des organes auxquels est dévolue la fonction hémopoiétique (1) (glandes mésentériques, etc.); mais nos connais-
(1) La malade atteinte de raltération des glandes lymphatiques représentée plus haut> p* 497 était eu même temps aiTectée d'oligoimie; il eu était de même de plu-
526 ànàtomib pathologique.
sances sur ce sujet sont encore trop incomplètes pour que nous puissions nous y arrêter, qu'il nous suffise de signaler le fait.
Certaines influences atmosphériques, certaines professions^ comm-^ celle de mineur, sont également des causes d*oligaimie. Un grand nombr:: d'intoxications lentes, parmi lesquelles le saturnisme, Thydrargirisn:::: et rimpaludisme occupent le premier rang, comptent encore au nomli^ de ces causes. Ajoutons qu'une vive frayeur et des impressions pénib^, peuvent aussi contribuer à produire une anémie parfois des plus rapicL^ comme je l'ai constaté dans plusieurs circonstances, notamment ch^ une femme diabétique et un jeune homme de vingt-cinq ans qui succoinidi plus tard avec des taches de purpura.
Uypémie locale ^ ischémie. — Fort différente de l'anémie générale, l'anémie locale ou d'une seule région coïncide toujours, nécessairement pour ainsi dire, avec l'hypérémie d'un ou de plusieurs organes. Les parties affectées sont tout d'abord pâles, décolorées, exsangues, soumises à un atoissement de température. Peu à peu, si cet état persiste et se prolonge, ces mêmes parties présentent des altérations de nutrition caractérisées par l'apparition au sein de leurs éléments de granulations fixes, réfringentes, et par la diminution de volume; quelquefois même elles subissent une destruction plus ou moins complète. Les organes altérés sont mous, flasques plutôt que turgescents, et leur surface de section, sèche ou presque sèche, laisse suinter à peine quelques gouttes de sang.
L'hypérémie consécutive à l'ischémie établit une sorte de balancement dans la circulation des organes, elle se manifeste tantôt dans l'organe m^ qui est affecté, tantôt dans des organes éloignés. Son extension est généralement en rapport avec celle de Thypémie; si ce dernier désordre est limité, la congestion l'est aussi, tandis que si l'anémie est étendue à toute la peau par exemple, l'hypérémie l'est également et peut atteindre un certain nombre ou la plupart des organes internes. L'hypérémie collatérale est artérielle ou veineuse suivant que le sang artériel afflue des branches qui avoisinent la partie anémiée, ou que le sang veineux se déverse dans les capillaires et dans les veines placées en arrière des artères rétrédcs et dont la pression latérale est diminuée.
L'ischémie a pour conséquence des troubles qui varient avec l'organe
sieurs malades qui nous ont présenté des dégénérescences caséeuses des ffMSÀxH mésentcriques et surtout de celles qui avoisinent le pancréas. En pareil cas le cffV rétracté est toujours diminué de capacité et de volume et par cela même ses parois ps* raissent épaissies.
HYPÉMIES. 527
OU la portion d'organe affecté. L'anémie des muscles volontaires se traduit par la diminution de la contractilité, de la rigidité et de la contracture; l'anémie cérébrale produit à un faible degré la lipothymie, à un degré plus prononcé la perte de connaissance, l'abolition des mouvements volontaires, enfin le ralentissement de la respiration, la dilatation des pupilles et des convulsions.
Les effets de l'anémie limitée à une portion d'organe, à un organe entier, retentissent en outre sur l'économie par le trouble qui résulte du fonctionnement de la partie affectée; et, si cette anémie est étendue, on voit survenir l'augmentation de la tension artérielle, le ralentissement des battements du cœur et des désordres divers de la circulation sur lesquels nous n'avons pas à nous arrêter.
L'étiologie de l'ischémie est complexe, sa pathogénie est plus simple. Cette altération peut se rattacher à une compression mécanique des vaisseaux ou à un désordre fonctionnel du système nerveux. L'anémie mécanique ou anémie passive survient à la suite d' un obstacle apporté à la circulation artérielle ou capillaire par la compression d'un vaisseau, par une ligature , ou par toute autre cause ; elle résulte encore de l'obstruction d'un vaisseau par un caillot autochthone ou embolique, par un corps étranger : dans tous ces cas le désordre circulatoire est en partie subordonné à la rapidité de la compression et à l'état plus ou moins prononcé de l'obstruction. Un bandage trop serré, une tumeur placée sur le trajet d'un vaisseau, comptent parmi les causes mécaniques les plus communes de Tischémie ; un épanchement séreux abondant, le météorisme intestinal, l'emphysème des poumons sont des conditions pathologiques qui habituellement produisent cette altération de la circulation. Tout ce qui tend à diminuer l'élasticité des artères et la force musculaire du cœur agit enfin dans le même sens, comme aussi les diverses altérations qui rétrécissent le calibre des vaisseaux. L'influence exercé par la pesanteur sur la circulation sanguine, peut aussi déterminer une anémie locale. Cette influence se fait particulièrement sentir chez les personnes débilités, à tension artérielle faible et chez les convalescents.
L'hypémie par désordre nerveux vaso-moteur, anémie active ou spasmodique, se lie à une activité fonctionnelle des vaisseaux, à une excitation spéciale des nerfs qui les animent ; les agents capables de mettre en jeu cette action sont le froid, l'électricité, plusieurs substances chimiques ou médicamenteuses, enfin les émotions vives, un certain nombre d'actes pathologiques. Le froid n'agit pas seulement sur les capillaires de la peau.
il exerce encore son action sur ceux de la profondeur des membres à te point que, s'il est intense et persistant, il peut amener la mortification dei extrémités. L'électricité détermine le resserrement des capillaires, mais elk ne paratt jouer aucun rôle pathologique en dehors du laboratoire des physiologistes. Les substances dites astringentes produisent d'une façon évidente Tanémie des parties sur lesquelles on les applique; les acides, le tannin, Tacétate de plomb, l'alun et bien d'autres substances possèdent cette propriété qu'a encore l'ergotine employée intérieurement La frayeur, lacol^ déterminent également la contraction des capillaires de la peau, de celle du visage notamment; le frisson des fièvres, le refroidissement et l'engourdissement qui, chez les vieillards, les hystériques, les alcooliques et autres personnes, apparaissent tout à coup à l'extrémité d'un doigt ou dans la portion d'un membre, sont des phénomènes liés au même désordre fonctionnel. Dans tous ces cas, le désordre circulatoire peut être considéré comme direct, mais quelquefois aussi il est réflexe. L'épilepsie consécutive à la présence de vers dans les intestins (1), la pâleur subite que iait naître une douleur vive, le retrait des vaisseaux de la pie-mère succédant à l'irritation des nerfs sensitifs périphériques, sont autant de phénomènes d'anémie réflexe. C'est à une anémie de ce genre, mais plus persistante et circonscrite dans quelques régions de la moelle épinière, que Brown-Séquard tend à rattacher un certain nombre de paraplégies qui coexistent avec des altérations des reins, de la vessie, de la prostate et de l'utérus; mais sans rejeter absolument la manière de voir de ce savant physiologiste, nous pensons que des faits nouveaux seraient nécessaires pour la faire accepter définitivement. Nous en dirons autant de la variété d'amaurose que le même auteur attribue à une plaie du sourcil avec lésion du nerf frontal.
BitiLiOGilAPniE. — Reiselius. Mùcellan, Cur, Dec. 2, obs. XlV, 16M. ann. Vil. — Liboîaud, Anœmiay dans Précis de médecine pratiqw, Paris 1759' -^ HoFFiNOEit, Anémie des mines de Schemnitz en Hongrie, 1777, ds. Otanam.— Hallé^ Obseri). somm, sur une maladie qu* on peut nommer anémie^ etc. Paris, 1802, et Souni. de mêd, de Co^Disart, t. IX, an XIII, p. 1, 17, 71, 158. — MàRsaiii HaLl^ Efl^eds of loss of blood, London, 1830. — G. Andral, Précis d*anat(0^ patholog. , 1. 1, p, 75, Paris 1829.— Porral, Anémiecérébr. Thèse de Paris, 18Î0. — Tanqùerel Desplanches, Note sur V anémie d*Anzin [Joum, deméd,, 1843, 109). *— Seroeant, Considér. sur Vanémie, la chlorose et la cachexie. Thèse de
(1) Il y a tout lieu de croire que les épilepsies réflexes sont dues à ranëmiedabott^ produite parla contraction des vaisseaux de cette partie de l'encéphale à la inited'BB' impression partie de l'intestin ou d'un autre point du corps.
HYPËMIES.
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LANCEIEADX. — Trailô d'Anat.
CUAPITRE II
DES HYPÊRËM1ËS
L'hypérémie (ûircp,«au-dessus, «ma, sang) est un désordre caractérisé soit par Taugmentation de ia masse totale du sang, soit par la réplétion èâtigtlinè ciKttgérée des capillaires et des petits vaisseaux d'une partie lirtiilée de Torgànisme.
L*hy{)érémie est dite générale lorsque le sang est (partout trop abondant; elle est locale quand l'augmentation de la quantité de ce liquide se limite à un organe ou à une région circonscrite du corps.
Hypéréinie générale ^ pléthore sanguine, polyémie. — L'hypérémie générale est produite par une abondance exagérée de la masse sanguine ou par Taugmentation de Tune des parties constituantes du sang, les globules, l'eau, l'albumine, d'où les pléthores globulaire, séreuse, elc.
La pléthore vraie, ou par augmentation de tous les éléments du sang, est difficile à établir, et jusqu'ici son existence repose uniquement suria dilatation du cœur et des vaisseaux et sur la coloration des surlaces tégumentaires. Il importerait d'ajouter à ces caractères ceux qui résulteraient d'une numération bien faite des globules sanguins et d'une analyse chimique du sang. Néanmoins, tout porte à croire qu'il se produit dans quelques cas un développement exagéré du système sanguin, comme il y a dans d'autres cas prédominance d'un système de tissus, le système lymphatique, le système musculaire, etc. C'est à ce développement exagéré que sont attribuées, avec plus ou moins de raison, certaines sécrétions abondantes et anormales, certains flux sanguins plus ou moins périodiques, et môme quelques hémorrhagies membraneuses et parenchymateuses.
Commune chez les Groënlandais (1), d'après Egede, la pléthore serait également fréquente chez les Esquimaux de l'Ile de Winter et de IgloolA'
(1) H. Egcde, Beschreihuny und Naiurgeschichte von Grônlancfery trad. tflenww'* deKrunitz. Berlin, 176.1, p. 442.— Meyer Ahrens, Dze Haukheit^n im hohen Sordf»' {Vterie/jehr. fBr der prukt. mUkvnde, t. LIV, p. 118).
HT?ÉRÉMIES. 531
(Parry, Franklin), ce qui tient Sans doute à la nourriture de ces peuples, qui est presque exclusivement composée de graisse animale. Ce désordre, au rapport de Panum, serait encore fréquent aux îles Féroë. L'hérédité joue un rôle important dans la production des accidents pléthoriques. Mais les personnes le plus exposées à ce genre d'altérations sont celles qui se nourrissent beaucoup et qui perdent peu.
Hypérémie locale, — I^'hy|)érémie. locale, que caractérise la réplétion exagérée des vaisseaux d'un organe ou d'une partie du corps par le liquide sanguin, est un phéjioqfiëne* tantôt physiologique, tantôt pathologique. Phénomène physiologique, c'est-à-dire lié au fonctionnement régulier des organes, l'hypérémie existe comme une condition du développement physiologique des organes : Fovaire pendant l'ovulation, ruténiâî pendant la grossesse, les gencives pendant l'éruption des dents, en sont des exemples frappants. Elle se montre dans les muscles à l'état d'activité, à la surface de la muqueuse de l'estomac pendant la digestion, dans l'utérus à l'époque menstruelle; on l'observe endn dans le foie, la rate et le pancréas à certaines phases du travail de la digestion, et dans les reins après l'ingestion de boissons abondantes. Phénomène pathologique, l'hypérémie accompagne l'évolution de la plupart des productions! morbides, elle est la caractéristique anatomique d'un certaiil nombre dé maladies, comme l'érysipèle, la scarlatine, la rougeole, etcv mais en outre elle est un mode morbide isolé et particulier, et c'est à ce point de vue surtout qu'elle mérite notre attention.
Des causes notnbreuses .et variées contribuent à la genèse des hypérémies locales ; mais, si diverses que soient ces causes, elles influencent les vaisseaux directement, ou indirectement et par l'intermédiaire du système nerveux. De là deux classes distinctes d'hypérémies, qui sont :
l*» Les hypérémies angiopathiques ou mécaniques ;
2" Les hypérémies névropathiques ou dynamiques.
Cette classification des hypérémies locales répond assez bien à la division ancienne des congestions passives et des congestions actives ; elle a de plus l'avantage de mieux préciser le point de départ du phénomène congestif. Ce phénomène, qui a été l'objet de nombreuses controverses^ a donné lieu à des théories doctrinales qui ne manquent pas toujours d'intérêt ; mais, comme il serait trop long de les rappeler ici, nous renverrons le lecteur aux sources bibliographiques.
Bibliographie. — Ploucouet, Litteraiura medica digesta^ t. I, p. 321. TubingUé, 1808. Art^ Congesiio kumorunii stmguiniSi -^ Haller, Opéra mintn'ai
532 AN\T0M1E PATHOLOGIOUE.
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§ 1. — HYPÉRÉMIES ANGIOPATHIQUES (HYPÉRÉMIES PASSIVES OC MÉCANIQUES,
HYPÉRÉMIES VEINEUSES, STASES SANGUINES).
Les hypérémies ainsi dénommées consistent dans Taugmentation de la quantité du sang renferme dans une partie de l'organisme, par suite d'une modification mécanique de la circulation.
Déterminées le plus souvent par un obstacle à la circulation artérielle ou veineuse, ces hypérémies se manifestent sous des aspects divers, suivant ie siège et la nature de cet obstacle. Tantôt limitées aux extrémités, elles sont d^autres fois localisées à un seul ou à plusieurs viscères et se présentent avec une physionomie due en partie au mode de distribution des vaisseaux. Toutefois, malgré ces divergences, les hypérémies angiopathiques ont pour caractère essentiel Tinjection et la tuméfaction des tissus ou des organes, dont les vaisseaux capillaires sont remplis et distendus, non par un sang rouge et vivifié, mais par on sang noir, chargé d'acide carbonique et non hématose ; aussi, loin d'être plus rouges que dans les conditions normales, les parties hypérémiéessont au contraire violacées, cyanosées et presque noires. Comme ces parties renferment peu d'oxygène et sont le siège d'une circulation moins active, leur nutrition est le plus souvent diminuée et leur température abaissée, partant certains éléments histologiques régressent au lieu de s'hypertrophier, deviennent granuleux et souvent s atrophient. Lie tissu conjonctif, au contraire, est parfois épaissi et scléreux, si l'hypérémie a duré longtemps, et il n'est pas rare de rencontrer un léger degré d'h}'pertrophie des parois vasculaires dilatées, et même de certaines autres parties
HYPBRÉMIES. 53S
de l*organisme ; c'est ainsi que Ton trouve les poils plus longs chez les individus qui ont des varices aux jambes ou une oblitération ancienne de la veine fémorale.
Des transsudations séreuses se produisent assez ordinairement au niveau des parties hypérémiées, elles se présentent sous la forme d'oedème dans les organes membraneux et les parenchymes, et sous celle d'épanchement dans les cavités séreuses. En outre, pour peu que les vaisseaux hypérémiés soient délicats et non protégés par les parties voisines, il se fait des ruptures qui ont pour conséquence des hémorrhagies ordinairement peu abondantes. Mais il y a lieu de croire aussi à l'exsudation des globules sanguins au travers des parois vasculaires. Cohnheim a vu au microscope les globules rouges sortir de la membrane natatoire de la grenouille après la ligature de la veine crurale, et ce résultat a été vérifié par les nombreuses recherches d'Arnold. Aussitôt après cette ligature, les vaisseaux capillaires se remplissent de globules sanguins, qui aiTivent immédiatement au contact de la paroi vasculaire. Le nombre de ces globules augmentant à chaque contraction systolique, leur axe longitudinal se place, au débuts dans l'axe du courant,* mais bientôt ils lui opposent leur surface, puis enfin les globules rouges sortent des parois vasculaires de la membrane natatoire. Deux jours au plus tard après l'opération, on voit apparaître, à la périphérie des capillaires modérément dilatés et remplis d une masse rouge homogène (globules rouges agglomérés), de petites saillies rondes de couleur rouge, isolées ou groupées, et constituées par des globules rouges sortis des vaisseaux et déjà en voie de métamorphose graisseuse et pig^lentaire. Des phénomènes du même genre ont pu être produits chez l'homme par des ligatures pratiquées sur les membres (Auspitz). Les globules exsudés dans ces conditions ne tardent pas à devenir granuleux;, la matière colorante, séparée sous forme de granules noirs, pigmentaires , infiltre les tissus et leur donne une coloration ardoisée, brunâtre ou noirâtre.
Les fonctions des parties hypérémiées sont toujours plus ou moins modifiées, et les troubles qui résultent de l'hypérémie sont en rapport avec la nature de ces fonctions. Ainsi les hypérémiés des centres nerveux se traduisent principalement par des signes de dépression de l'intelligence, du mouvement et de la sensibilité^ des vertiges, tandis que celles des membres donnent lieu à des sensations d'engourdissement, de fatigue et de faiblesse aux extrémités, etc. ; celles des organes respiratoires engendrent de la dyspnée, même en l'absence de bronchite ; celles du foie et des reins produisent le passage de l'albumine dans la bile et dans l'urine.
534 ANATOIkîIB PATHOLOGIQUE.
Les hypérémies passives sont nécessairement subordonnées à la lésion organique ou à la condition mécanique qui les produit. Or, les lésions du cœur et des vaisseaux étant le plus souvent chroniques, il en résulte que la marche de ces hypérémies est lente, continue, et leur durée parfois très-longue, excepté dans certains cas d'oblitération vasculaire par un corps étranger, et dans ceux de compression veineuse, ou d'aspiration diminuant la pression atmosphérique comme peut le faire une ventouse, et surtout la ventouse Junod. Dans ces cas, en effet, la cause venant! cesser, la congestion disparaît rapidement.
Étiologie et pathogénie. — Les hypérémies passives se produisent dans deux circonstances différentes, ou bien par augmentation des résistances au retour du sang veineux vers le cœur, ou bien par diminution de la pression sanguine.
Les liypérémies dues à l'augmeiitation des résistances locales, entièrement passives -et mécaniques, s'observent toutes les fois qu'un obstacle vient entraver l'écoulement du sang veineux, et qu'il n'existe qu'une circulation collatérale insuffisante. Or, cet obstacle peut exister à l'extérieur ou à l'intérieur des vaisseaux veineux, et dans le cœur lui-même. Les tumeurs abdominales, les brides, les cicatrices de la cavité péritonéale, l'utérus gravide sont les causes ordinaires de la compression des veines du bassin, de la veine cave et de la veine porte; d'où la congestion des membres inférieurs, des parois et des viscères abdominaux. Les tumeurs intra-thoraciques ou cervicales agissent de la même façon sur les troncs veineux qui ramènent le sang des parties supérieures; la congestion de l'encéphale peut en être la conséquence. Les causes qui exercent une action inverse sont les obstructions veineuses, qu'elles soient produites par des caillots, des masses cancéreuses ou tout autre néoplasme, si elles intéressent une veine principale ; dans le cas gûdtrai^e, le.s anastomoses permettent toujours un rétablissement plus qq moins complet de la circulation collatérale. Les hypérémies qui résultent de l'influence de ces causes varient nécessairement d'étendue suivant l'importance du vaisseau obstrué.
Quand l'obstacle au cours du sang veineux existe dans le cœur, qu'il s'agisse d'un rétrécissement ou d'une insuffisance de l'orifice mitral, il se produit des hypérémies qui ne tardent pas à devenir générales. D'abord le dégorgement des veines pulmonaires est entravé, puis, par l'intermédiaire de celles-ci, la stase se propage aux veines bronchiques, et, parla voie des capillaires, à l'artère pulmonaire, au cœur droit, au (ciià^ à tout le système veineux abdominal, puis aux veines cs^ves, et par ooosé-
nYPÉRÉMIES. 535
quent à la tète et aux membres. Dans ces conditions, Tappareil v^sqmoleur, mis en jeu, peut encore, dans une certaine mesure, contre-b^lancer ces accidents. En effet, lorsque les cavités droites du cœur, h I4 suite d'un obstacle à la circulation pulmonaire ou d'une lésion du ventricule gauche, ne peuvent plus se vider entièrement, il se produit une impression particulière sur les extrémités endocardiques des nerfs dépresseurs, d'où résulte une action vaso-dilatatrice réflexe sur les vaisseaux des diverses parties du corps, et principalement sur ceux des viscères de Tabdomen, qui retiennent une plus grande quantité de sang et ne conduisent plus à Foreillette et au ventricule droits une masse aussi considérable de fluide sanguin que dans Tétat normal. Les parois du cœur peuvent alojrs recouvrer momentanément leur énergie et prévenir les accidents éloignés des affections cardio -pulmonaires. Mais, peu à peu, l'action de la pesanteur venant augmenter les résistances locales, surtout chez les personnes déjà atteintes d'un affaiblissement de la contractilité du coeur et des vaisseaux , et cette cause s'ajoutant à celles que nou$ avons déjà énumérées, l'hypérémie des poumons s'accompagne de l'hypérémie passive du cœur droit à cause de la difficulté du dégorgement de l'oreillette du môme côté, puis surviennent, par le fait de la stase sanguine dans la veine cave, des hypérémies du foje, des reins, ^t de tous les prg^ne§ baignés par le sang de la veine pprte.
La diminution de la pression sanguine est Teffet d'nne altération d(&s parois vasculaires, d'un affaiblissement de la musculaturie du qoeur, ou d'une résistance moindre apportée par les obstacles extérieurs aux vaisseaux. La dégénérescence graisseuse et calcaire des QrtèriBS et des capillaires, les laltérations phlegma^iques de ces mêmes parties, en diniinuant les propriétés élastiques et contractiles de ces vaisseaux, diminuent la vis à tergo et favorisent la production de la stase sanguine des veines, Le relàcbenient des parois vasculaires, dans certaines maladies fébriles internes ou prolongées, notamnient la fièvre typhoïde et la variole, joint à un certain degré de dégénérescence graisseuse ou vitreuse du musrle cardiaque, tend à produire les mêmes effets. De là, au cours de ces mj^)adies, l'existence d'hypérémies à la foi*matioh desquelles les qualités |du liquide sanguin ne sont peut-être pas toujours indifférentes (hypérémies hypostasiques). Parmi les causes qui dinninuent la résistance extérisure, signalons l'application d'une ventouse, la disparition brusque d'iun épanch.em^ent, un accouchement rapide, l'ablation d'une tumeur qui comprime des vaisseaux. Dans tous ce^ cas, le sang afflue et $tagne dans )^s vaisseaux momentanément impuissants à s'en débarrasser.
L'oblitération artérielle, en supprimant la force d'impulsion canUaf|U^
536 ANATOMIE PATHOLOGK^UE.
dans un vaisseau important, est une autre cause d'hypérémie. La pression sanguine, diminuée dans le vaisseau oblitéré, augmente dans les rameaux vasculaires du voisinage, dans ceux surtout qui naissent le plus près du point où siège Fobstacle. Ces rameaux se dilatent, et il s'établit une congestion plus ou moins intense ou fluxion collatérale ; mais les vaisseaux capillaires et veineux situés derrière l'obstacle circulatoire, et dans lesquels toute pression a dispaini, communiquant avec les branches collatérales soumises à une pression normale ou exagérée, le sang ne tarde pas à s'y accumuler en plus ou moins grande quantité, et à y séjourner (fluxion veineuse rétrograde). Il résulte de là que non-seulement le pourtour de l'tlot d'organe dans lequel la circulation est arrêtée, mais encore l'intérieur même de cet tlot, sont affectés d'une congestion ordinairement accompagnée de transsudations séreuses et sanguines, d'où une tuméfaction plus ou moins prononcée.
Une autre cause, toutefois, est mise en jeu dans la production de ces hypérémies, du moins quand elles succèdent à une compression ou à une ligature d'artère : c'est une influence nerveuse qui les rapproche des hypérémies névropathiques.Vulpian, ayant remarqué que la congestion qui survient à la suite de la ligature de l'artère splénique n'a pas lieu, du moins avec la même intensité, lorsqu'on prend soin d'isoler ce vaisseau de tous les filets nerveux qui l'entourent et de le lier absolument seul, en a conclu que l'hypérémie signalée par plusieurs auteurs dans la rate après la ligature de l'artère qui s'y rend, et Vraisemblablement aussi dans le rein à la suite de la ligature de l'artère rénale, était due non-seulement aux effets de la ligature, mais aussi à l'écrasement des nerfs accolés aux vaisseaux. Les dernières ramifications de l'artère splénique, pour ne parler que des expériences relatives à la rate, étant paralysées par l'attrition des nerfs, comme aussi les veinules et le tissu musculaire de cet organe, le tonus de ces parties est aboli, et la pression que ce tonus exerce sur le sang des réseaux capillaires de la rate venant à cesser complètement, la fluxion rétrograde veineuse peut remplir et rendre turgides ces réseaux. Du reste, ainsi que Broca l'a constaté, la ligature de l'artère principale d'un membre détermine uneélé vation de températurede 1 à 3degrés centigrades, et ce symptôme rapproche encore les hypérémies consécutives aux ligatures d'artères chez l'hoflune des hypérémies par troubles nerveux, et les éloigne des hypérémies purement mécaniques. Aussi Brown-Séquard, contrairement à Broca, ii'h^ pas à attribuer l'élévation de température qui se manifeste en pareil cas t la dilatation vasculaire qui a lieu sous l'influence de la constrictioDiles nerfs vaso-moteurs accolés à l'artère: cette élévation s'observe en eW, comme nous allons le voir, dans les hypérémies névropathiques.
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BiBUOGRAPniE. — BnocA, Des ntmrtjsmcs et de lew* traitement , p. 484. Paris, 1856. — J. Cohniieim, riher venost} Stauung (Archiv f. pathol. Anat, md Physiol.j 1867, t. XLI, p. 220). — J. Aknold, Ueber Diapedesis {Archw f, paih. Anat. und PhysioL, 1873, t. LVlll, p. 203). — A. Vulpian, Leçons sur V appareil vaso-moteur, p. liUl. Paris, 1875. — Voyez la bibliographie générale, p. 531, et consultez, au sujet de l'hypérémie mécanique, les principaux traités sur les maladies du coeur, les embolies, etc.
§2. — HYPÉRÉMIES NÉVROPATIIIQUES (llYPÊRÉMIES ACTIVES OU FLUXIONNAIRES,