CHAPITRE VIII
Altérations de la moelle.
§.797. La moelle est sujette à des altérations qui dépendent de l'état général de l'organisme. C'est ainsi qu'elle est plus consistante , plus riche en principes chez les individus qui ont de l'embonpoint ; plus séreuse chez les phthisiques et les hydropiques; plus jaune chez les personnes affectées d'ictère : mais elle éprouve aussi des altérations qui lui sont propres.
§. 798. Quelquefois la moelle est d'une couleur rouge, comparable à celle qu'elle a dans le fœtus. Tantôt c'est l'effet de la stase du sang dans les vaisseaux capillaires, et tantôt celui d'une véritable inflammation. J'ai rencontré le premier cas, et dans des os qui n'offraient point de changemens de tex-
ture, et dans d'autres où ce changement était extrêmement prononcé. Dans les os longs affectés d'ostéosclérose centrale, mais partielle (§. 678, i.°), les endroits complètement ossifiés, éburnés et conséqueminent tout-à-fait blancs, contrastaient d'une manière frappante avec la couleur rouge foncé des parties voisines encore saines. Cette coloration n'était à mes yeux qu'un état d'injection, dépendant de l'oblitération des petits vaisseaux de la substance éburnée, dont le sang refluait dans ceux qui étaient encore ouverts : il arrivait à ceux-ci ce qui a lieu dans le réseau capillaire d'une partie dont le tronc principal a été lié.
L'ostéoporose m'a présenté le même phénomène. J'ai vu dans la cavité médullaire d'un tibia du sang épanché et coagulé, et de la moelle sanguinolente dans des espaces résultant de la raréfaction de la substance corticale. Que chez les enfans rachitiques et chez les sujets scorbutiques la moelle offre le même aspect , c'est une observation trop connue pour qu'il ne soit pas superflu de la répéter.
§.799. J'ai plusieurs fois constaté l'inflammation de la moelle, mais toujours réunie à celle du tissu réticulaire des os , dont elie est inséparable. Sa couleur était semblable à celle du kermès minéral ; sa densité, celle d'une substance hbrineuse. J'ai remarqué cette densité non-seulement dans la moelle contenue dans la partie moyenne des os cylindriques, mais aussi dans celle qui occupe le tissu spongieux de leurs extrémités, dans le diploé des os larges, et dans la substance réticulaire de certains os de la base
du crâne, par exemple dans l'apophyse basilaire de l'occipital et dans le corps du sphénoïde. J'ignore pourquoi j'ai rencontré plus souvent cet état de la moelle dans cette dernière région que partout ailleurs. L'inflammation y serait-elle plus fréquente qu'on ne le pense? Donnerait-elle naissance à des phénomènes encore inexpliqués, par exemple à des douleurs de tête très-profondes? Quoi qu'il en soit, je ne crois pas m'être mépris sur cette altération du fluide médullaire, et l'avoir confondue avec du sang polypeux remplissant les veines du tissu spongieux des os.
§. 800. L'état de suppuration vient confirmer ce que nous venons de dire de la réalité de l'inflammation de l'appareil médullaire. Lorsque dans la carie de la partie spongieuse des os il y a, par suite de l'érosion, déperdition de substance, on voit quelquefois au-delà de l'endroit carié des cellules non encore érodées être néanmoins remplies de matière sanieuse. Cette matière y a-t-elle pénétré par imbifoition? N'est-elle pas plutôt due à une sécrétion dans la toile médullaire qui tapisse ces cellules?
§.801. La maladie scrofuleuse n'agit sur les tissus et les humeurs que lorsque la cachexie est parvenue à son plus haut degré. Alors la moelle est aussi altérée ; elle devient pâle et comme dissoute. Mais si la matière tuberculeuse, dont le développement est favorisé par la diathèse scrofuleuse, s'empare des os, elle change aussi l'état de la moelle, se mêle d'abord avec elle, puis la détruit et la remplace. Souvent je l'ai vue infiltrée dans les cellules osseuses dont la moelle avait disparu.
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§. 802. La cachexie cancéreuse, qui joint à tant d'autres propriétés funestes celle d'altérer le travail nutritif dans les os, de les rendre cassans et friables, étend aussi son influence sur la moelle : cette humeur devient plus liquide. La carie cancéreuse, en attaquant le tissu réticulaire des os, attaque aussi la moelle qui environne l'ulcère, en change la couleur, qui devient sale et brunâtre, en même temps qu'elle lui donne des qualités acres et corrosives.
§. 803. Lorsque la matière mélanée occupe le tissu osseux, elle pénètre dans les cellules de la substance spongieuse, et teint de sa couleur la moelle qu'elles renferment. J'ai décrit dans le premier volume de cet ouvrage (§. 4-85) plusieurs tumeurs mélanées qui, appliquées sur un fémur, pénétraient dans son intérieur , et coloraient en noir la partie spongieuse , comme si on y eût versé de l'encre.
§. 804. Au reste, le suc médullaire n'a pas avec les fonctions de l'organisme des relations assez intimes pour que son altération, fut- elle générale, trouble notablement l'économie ; d'ailleurs , cette altération n'est elle-même que consécutive, puisqu'elle dépend , soit d'une diathèse, soit d'une cachexie, bien plus capable de produire de semblables désordres. Il en est de même, à plus forte raison, des altérations locales de la moelle : celles-ci ne sont en effet que le produit d'un état fluxionnaire ou inflammatoire sur le tissu spongieux de l'os et la membrane médullaire qui en tapisse les cellules,
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Corollaires.
§. 805. L'examen des maladies des os conduit à quelques corollaires qui méritent d'être énoncés.
i.° L'anatomie pathologique démontre que dans les maladies l'ossification suit les mêmes phases que dans l'état physiologique; quelquefois, revenant pour ainsi dire sur ses pas, elle parcourt la même route en sens rétrograde. Voyez, depuis le rachitis jusqu'à l'ostéolyose, la solidité des os décroître manifestement ; cartilagineux dans l'ostéomalacie , ils deviennent charnus dans l'ostéosarcome, et gélatineux dans l'ostéolyose.
2.0 Nous voyons aussi que les changemens d'organisation que les os éprouvent, dépendent essentiellement de l'acte nutritif, et par conséquent de la force plastique diversement modifiée. Ainsi, tandis qu'une série de ces maladies est caractérisée par la consomption, l'appauvrissement et la décomposition chimique, une autre est marquée par un excès de nutrition. Souvent tout le système osseux est frappé, soit d'atrophie, soit d'hypertrophie morbides. Ajoutez que quelquefois les mouvemens de composition et de décomposition sont tellement rapides qu'ils produisent en peu de temps les changemens les plus notables; d'autres fois on trouve, par une bizarrerie singulière, dans les os d'une région, et presque sur le même os, les deux extrêmes du travail nutritif réunis, l'atrophie à côté de l'hypertrophie, la décomposition à côté de la recomposition, le défaut à côté de l'excès d'ossification. C'est ainsi que dans l'ostéomalacie.
maladie essentiellement caractérisée par la soustraction de la matière osseuse, on remarque fréquemment les sutures du crâne et les articulations diarthrodiales ossifiées. L'ostéosarcome et même l'ostéo- Ijose nous offrent de pareils phénomènes. Dans une autre altération de l'os, portant le cachet de l'atrophie la plus prononcée, dans l'ostéopsathyrose, les extrémités articulaires sont souvent hérissées d'ostéophytes. On serait tenté de dire que ce qu'elle prend dans un lieu, la nature le reporte dans un autre.
5.° Si le travail nutritif dépravé est la cause générale de la plupart des altérations des os, on ne peut méconnaître le rôle que joue l'inflammation dans la production de certaines maladies , notamment de la carie. Son influence sur la formation du cal et la régénération des os n'est pas moins réelle. Pour que cette influence soit efficace, il faut encore que l'inflammation appelle à son secours la force plastique. En effet, l'inflammation seule ne paraît pas suffire pour que certains phénomènes s'accomplissent et que certains produits aient lieu. Je vais expliquer ma pensée par un fait.
Un homme de trente-cinq ans, sujet à l'épilepsie depuis sa dix-septième année, tomba, dans un accès, le visage sur un brasier ardent. Quoiqu'on fût promptement accouru à son secours, la tête, les épaules, le haut de la poitrine, la nuque et la main gauche furent \iolemment affectés. Passant sous silence les symptômes et le traitement de cette maladie, il suffit à mon objet de dire que le cuir chevelu, converti par la brûlure en une croûte noire, se détacha par
portions dès que la suppuration se fut établie ; que plusieurs lames osseuses furent entraînées par le pus : les yeux étaient totalement désorganisés, et la face n'avait presque plus rien d'humain. Ce malheureux vécut plusieurs années dans des douleurs horribles, qu'on ne pouvait calmer qu'avec de fortes doses d'opium souvent répétées. L'épilepsie, après avoir été comme suspendue pendant quelques mois , avait reparu, mais avec des attaques moins fréquentes.
Voici quel est l'aspect de cette tête :
La table externe du crâne est détruite; on y voit encore çà et là quelques portions noires, charbonnées, et qui ne tiennent que par quelques points à la substance diploïque : celle-ci est noire et bosselée dans un grand nombre d'endroits. L'ustion n'a pénétré jusqu'à la table interne que dans deux endroits et dans la direction de la suture sagittale : là le crâne est ouvert par l'effet de la destruction des deux tables ; les sinus frontaux sont ouverts par l'ablation de la table externe du coronal.
La surface interne de ce crâne présente des sillons et des porosités plus nombreux et plus profonds que dans l'état normal. Mais n'est-ce pas un phénomène remarquable, que ce développement n'ait donné naissance à aucune production nouvelle, qu'il n'ait rien changé à l'organisation primitive, et n'y ait rien ajouté? N'en faut-il pas conclure qu'une inflammation, quelque violente qu'elle soit, lorsqu'elle est simple, comme celle qui résulte uniquement d'une cause externe, est impuissante pour produire des dégénérescences organiques? Ainsi donc, suivant moi, rinflamma-
lion n'est pas immédiatement et par elle-même la cause de ces sortes de désordres; elle ne le devient que lorsqu'il s'y joint un autre principe morbide qui l'excite et l'entretient.
4-° Les maladies des os ne déterminent que rarement et tardivement des phénomènes sympathiques : on ne les voit point réagir sur les systèmes musculaire et nerveux , sur les appareils respiratoire et digestif; tout se borne à des douleujs locales. La consomption et la fièvre hectique ne surviennent que lorsque la maladie est parvenue à son dernier degré. Ces douleurs, qui dépendent, soit de l'affection de la membrane médullaire , soit de l'écartement des lames osseuses, sont d'autant plus intenses que la maladie est plus centrale et que la raréfaction du tissu est plus prononcée. Voilà pourquoi l'ostéoporose est plus douloureuse que l'induration.