‹ Traité d'anatomie pathologique (volume 3)Chapitre 34 sur 75 · SECTION CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SECTION CINQUIÈME

Maladies du système musculaire.

§. 893. Les maladies du tissu musculaire se rapportent à l'amincissement et à l'épanouissement des faisceaux musculeux, à la décoloration des fibres, à leur ramollissement , à leur dessèchement , à leur ossification , à leur inflammation , a leur dégénérescence en substance lardacée, à leur changement en masses graisseuses, enfin- à la présence des entozoaires dans leurs interstices. Je ne parlerai ni de la flaccidité des muscles, ni de leur densité; la première est un phénomène cadavérique très-fréquent, la seconde le résultat d'une contraction qui a persisté après la mort, et qu'on a constatée dans certaines maladies caractérisées par de violens spasmes, telles que le tétanos et le choléra d'Asie. 1

§. 894. Lorsque certaines tumeurs prennent un

i Jakhnichen et Markus , Animadv. anat. pathol. de chol. morb. Mosq. grass.j déc. i, p. 10, 1 4 ? »9> 22, 28, lyZ j déc. 3,. p. 120, l32.

grand accroissement, les muscles qui les couvrent s aplatissent, leurs fibres s'écartent les unes des autres, et leur ensemble se change en une membrane musculeuse mince , qui enveloppe ces mêmes tumeurs. Ainsi l'on voit les muscles qui du sternum et de l'omoplate se rendent à l'os hyoïde, se confondre et s'épanouir par l'effet de l'intumescence de la glande thyroïde; ainsi les muscles du bas-ventre, et notamment les droits, s'aplatissent dans certaines grossesses, dans l'asçite et dans des cas de tumeurs abdominales très -volumineuses. Il est évident que la grande distension des fibres musculaires leur fait perdre de leur irritabilité et de leur force contractile : c'est ce qui arrive aussi aux tuniques musculeuses d'un estomac et d'une vessie urinaire trèsdistendus.

§. 895. Morgagni a observé plusieurs fois des changemens de couleur dans les muscles. C'est ainsi que sur un individu attaqué pendant plusieurs années de contracture des muscles de la jambe, telle qu'il était impossible d'étendre ce membre, il trouva à l'ouverture du cadavre les muscles de cette partie d'um couleur jaunâtre et sale, tandis que tous les autres avaient conservé leur couleur naturelle 1. Dans un jeune homme mort de phrénésie, Morgagni a vu la chair musculaire colorée en jaune2. Un autre jeune homme, tourmenté depuis un an d'un lumbago violent, mourut après avoir éprouvé une tynx-

i Morgagni, Epist. anat. 695 n.° a, a Epist. anat. 7, n,° 2.

panite avec leucophlegmatie des extrémités inférieures. A la dissection on trouva que la masse commune au long dorsal et au sacro-lombaire avait la couleur du bois de noyer1. Enfin, M. Portal a vu la décoloration (pâleur des muscles) chez des individus attaqués de maladie vénérienne ou de scrofules.2

§. 896. Le ramollissement des muscles , ou la myomalacie, s'est rencontrée sur des sujets atteints d'infiltration, de cachexie; chez d'autres, qui avaient succombé au typhus pestilentiel, au choléra morbus3, ou qui avaient été asphyxiés par la foudre, la fibre musculeuse était devenue si tendre qu'on la déchirait avec la plus grande facilité , en la saisissant légèrement entre les doigts ou avec la pince à disséquer. J'ai remarqué que les muscles les plus sujets à ce ramollissement sont le psoas, le pectine et les adducteurs de la cuisse. On a vu sur un homme attaqué d'ascite, et qui tomba pour s'être heurté contre le seuil de la porte de sa chambre, le diaphragme rompu dans sa partie charnue, laquelle fut trouvée tout-à-fait ramollie. 4

§. 897. Lieutaud5, en disséquant le corps d'un individu qui avait été long-temps tourmenté par un rhumatisme, et dont les membres avaient perdu tout mouvement, trouva les muscles secs et comme tendineux, ayant dans divers endroits des concrétions

- l Epist. anat. 5j , n.° 17.

2 Anat. méd.,- t. 2 , p. 4°7-

3 Neue Samml. auserl. Abhandl.^ B. 6, N.° 2, S. 802.

4 Isenflamm, V ersuch ûber die Muskeln; §. 162.

5 Hist. anat. méd. 5 t. 2, p. 3/f6.

osseuses : quelques-uns de ces muscles n'étaient plus dans leur situation naturelle. Port al l a fait la même observation sur quelques sujets qui avaient prodigieusement souffert de douleurs rhumatismales. Je connais deux exemples dans lesquels les muscles étaient devenus si denses qu'ils paraissaient avoir été changés en substance osseuse; changement qui au reste ne fut pas constaté par la dissection. Le premier de ces faits, consigné dans l'ouvrage d'IsENflamm2, est celui d'un homme dont le métier consistait à former avec ses pieds des mottes de tan. La jambe droite, ankylosée dans toutes ses articulations, donnait au malade une sensation de pesanteur et de froid, en même temps qu'elle offrait au toucher la dureté du marbre. Le second exemple m'est fourni par un individu encore vivant qui habite le département du Doubs. Cet homme, impotent des membres inférieurs, a les chairs de ces parties d'une dureté extraordinaire et semblable à celle de la pierre. Si les muscles sont susceptibles de s'ossifier, à plus forte raison pourra-t-on les trouver convertis en substance cartilagineuse. Columbus a trouvé la cloison des ventricules du cœur, et Wesling la surface interne du ventricule gauche de cet organe, cartilagineuses. Si l'on s'en rapporte au témoignage de Bonnet3, les fibres musculaires de Fœsophage auraient offert une semblable conversion, à moins pour-

i Anat. méd.; t. 2, p. 4"*

3 Sepulch. anat.j liv. 3, sect. 4» ohs. 8. Morgagni, Epist. anat. 28 , art. i5.

tant que cet observateur n'ait confondu leur dégénérescence squirrheuse avec leur mutation en cartilage.'

§. 898. Les muscles sont assujettis aux quatre modes d'inflammation que nous avons établis ; toutefois il est nécessaire de faire observer que ce n'est pas la fibre musculaire elle-même qui s'enflamme, mais la gaine celluleuse qui appartient à leurs faisceaux1, bien que cette fibre soit attaquée, changée et détruite par les progrès de l'inflammation.

§. 899. La phlogose des muscles est caractérisée par une injection marquée du tissu cellulaire interstitiel des fibres musculaires , qui détermine une infiltration de ce tissu , tantôt louche et trouble , et tantôt gélatineuse et sanguinolente. Cette sérosité est quelquefois si abondante dans les muscles , qu'elle en sort comme d'une éponge lorsqu'on les coupe en travers 2. D'autres fois elle se trouve en grande quantité et comme épanchée entre les différens muscles d'une région. Ce qui prouve l'existence réelle de l'inflammation, c'est que l'immersion et la macération ne produisent point leur décoloration entière j mais à la couleur rouge en succède une autre, d'un gris brunâtre, et qui persiste jusqu'à la putréfaction de l'organe. D'autres fois on remarque quune pulpe visqueuse et d'un rouge briqueté est infiltrée et comme incorporée dans un parenchyme filandreux, grisâtre et peu résistant.3

i Autenrieth et Schhell, Dénatura reunionis muscul. vulnerat. Tubing., i8o4> §. 5, p. i5.

2 Gewdriw, /. c.j t. 2 , p. 1097.

3 Idem, L c.j §. 1098.

§. 900. Quoique la phlogose des muscles ne constitue que le premier degré de l'inflammation , et que ses caractères anatomiques soient moins prononcés que dans les autres espèces, elle peut néanmoins être accompagnée de symptômes extrêmement graves et même mortels, comme le prouve l'observation suivante. Un élève du collège royal de Strasbourg, âgé de treize ans, se rendit à l'infirmerie de cet établissement le jeudi i Août 1820, se plaignant d'une douleur à l'épaule droite. D'après son récit il y avait deux jours qu'il avait fait un effort, en voulant frapper un de ses camarades, qui lui échappa au moment où il allait l'atteindre; ce qui fit que le coup porta à faux. Ressentant une douleur à l'épaule , il se fit laver la partie avec de l'eau-de-vie camphrée, et continua de se livrer à ses occupations et à ses jeux. Le lendemain le malade se plaignit d'avoir passé toute la nuit dans l'agitation : en examinant l'épaule, on la trouva un peu plus chaude; mais il n'y avait aucun dérangement organique. Quant aux symptômes généraux, on remarqua dans le malade de l'abattement : son pouls était petit et accéléré, sa langue chargée, sa soif intense, et il y avait défaut absolu d'appétit : un émétique fut ordonné, et le fit vomir une seule fois. La nuit suivante fut encore plus agitée, et il y eut un peu de délire. Ce symptôme augmenta dans la nuit suivante. Le jour qui succéda à celle-ci, le ventre était un peu gonflé, le délire devint permanent : on administra le camphre ; on appliqua un vésicatoire aux jambes, ainsi que des fomentations sur le bas-ventre. Cependant ces symptômes allèrent

encore en augmentant les deux jours suivans : les traits de la face se décomposèrent ; la respiration devint difficile; le râle survint, et la mort eut lieu le sixième jour de la maladie. En examinant attentivement les trois cavités splanchniques, on ne trouva rien de particulier dans le cerveau ni dans ses membranes.

La cavité droite de la poitrine renfermait environ une demi-livre de sérosité : le poumon droit était adhérent à la plèvre au moyen d'une couche épaisse de lymphe plastique ; dans quelques endroits on apercevait la substance du poumon rouge et trèsinjectée. En détruisant les adhérences du poumon avec la plèvre, on apercevait à celle-ci des signes évidens d'inflammation dans toute son étendue. La cavité gauche de la poitrine offrait le même phénomène cadavérique, mais à un plus faible degré. Le péricarde présentait des arborisations vasculaires remplies de sang. Les viscères du bas-ventre étaient dans l'état le plus sain, seulement les intestins étaient distendus de gaz. Enfin, à l'inspection du bras on trouva celui-ci gonflé depuis le moignon de l'épaule jusqu'au-dessous du coude, sans aucun changement de couleur à la peau. En détachant celle-ci des muscles, on remarqua à la région antérieure et externe du thorax et à la face interne du bras, que le tissu cellulaire était infiltré de sérosité, durci et très-adhérent aux muscles. En pressant sur ceux-ci, on leur trouvait plus de résistance ; cependant leurs fibres étaient plus pâles qu'à l'ordinaire. Le muscle grand pectoral ayant été détaché du sternum et ren-

versé vers le bras, on rencontra entre lui et le quatrième espace intercostal une matière rougeâtre, gluante, de consistance sirupeuse, et ne ressemblant pas mal à du pus coloré par du sang. Cette matière était sans mauvaise odeur, et paraissait provenir de dessous le petit pectoral. Pour en suivre la trace, on détacha ce dernier muscle des côtes, et on le renversa vers l'apophyse coracoïde. Par cette dissection on remarqua qu'il était plus dur et plus épais, qu'il présentait à sa face antérieure du sang extravasé, tandis que la postérieure était tapissée par la même matière rougeâtre qui paraissait provenir encore de plus loin. On disséqua alors le muscle deltoïde : sa surface externe ne présenta rien de particulier ; mais en le séparant de l'omoplate et de la clavicule, et en le renversant vers le bras , on vit clairement que toute la surface postérieure était dans le même état que celle du muscle petit pectoral. Par cette dissection , l'extérieur de l'articulation mis à découvert , on reconnut que le tissu cellulaire lamineux, ainsi que les capsules muqueuses placées autour de la tête de l'humérus, étaient infiltrés et remplis de cette matière rougeâtre que nous avons plusieurs fois signalée. L'intérieur de l'articulation était sain ; une portion du tendon du biceps était un peu colorée en rouge.

§. 901. Lorsque la phlogose d'un muscle a duré long- temps, et qu'elle est devenue en quelque sorte chronique, elle attaque et fond non -seulement la graisse , mais aussi le tissu lamineux interposé entre les faisceaux et les fibres ; ce qui produit non-seule-

ment un amaigrissement du muscle, mais de tout le membre1. Ayant observé que des parties attaquées autrefois de rhumatisme aigu présentaient cet état de maigreur, je crois pouvoir en conclure que cette dernière maladie consiste dans une inflammation au degré de phlogose, et que c'est là probablement la raison pour laquelle on n'a trouvé rien d'insolite dans les muscles après des rhumatismes aigus, si ce n'est la siccité et la ténacité de tissu observées par M. Portal.

§. 902. L'épiphlogose attaque les muscles toutes les fois quaprès être coupés en travers ou rompus, la nature travaille à rétablir la continuité de leurs fibres. Une lymphe glutineuse et rougeâtre est sécrétée ; elle se condense et se change en un tissu cellulaire lamineux, ou en un tissu dense, serré, coriace et presque fibro-cartilagineux : c'est ce qu'on remarque dans les muscles coupés en travers et qui après la cicatrisation deviennent pour ainsi dire digastriques, c'est-à-dire séparés en deux ventres par une intersection celluleuse ou fibreuse. Il suit de là qu'il n'existe pas de véritable régénération de fibres musculaires. 2

Dans les cas de fractures, l'inflammation, qui survient assez souvent, se communique aux couches profondes des muscles qui tapissent les os : leur tissu cellulaire interstitiel est également imprégné d'une

i Gendrin, /. c. ; §. 1102.

a Meckel, Arnemànn , Hahn , Autenrieth et Schnell, Dissert, cit., p. 21.

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lymphe plastique, qui change même momentanément l'aspect et la texture des muscles, et leur donne une apparence lardacée; mais, comme je l'ai dit dans un autre endroit (§. 438), cet état se perd peu à peu, et l'organe reprend sa structure première.

§.903. Le mode chronique de l'épiphlogose paraît avoir lieu dans les anciens rhumatismes; du moins trouve -t- on, d'après les auteurs, sur les membres d'individus attaqués de rhumatisme et d'arthritis les muscles tapissés d'une matière lymphatique et gélatineuse1. Le cadavre d'un homme qui avait éprouvé de grandes douleurs dans l'épaule, avait les muscles de celte partie tapissés d'une graisse séreuse2. Bonnet, dans l'ouvrage duquel cette observation est consignée, ajoute qu'on rencontre cette disposition dans les cas analogues. Drelincourt3 a trouvé les muscles d'individus affectés de rhumatisme couverts d'une couche de gélatine coagulée de l'épaisseur de trois ducats. Enfin , on a rencontré dans la sciatique une matière épaisse, infiltrée dans les interstices des muscles. 4

§. 904. Tout ce que les auteurs de l'époque de Bonnet et de Morgagni disent de la sérosité gélatineuse* de lymphe, de graisse, de gélatine caséeusey doit s'entendre de la lymphe plastique, qui est le produit de l'épiphlogose. Il est rare d'avoir occasion de disséquer des cadavres d'individus morts d'un rhuma-

i John Abernethy, Chir. und phys. Beobacht.

2 Sepulch. anat.j t. 2, sect. 4? °bs. 5o.

3 Morgagni, epist. 57, n.° 16.

4 Bonnet, Sepulch, anat.j liv. 4? sect. S, bos. 12.

3ÔO LIVRE II,

tisme aigu : c'est donc seulement par conjecture que je le fais consister dans une phlogose; mais les occasions d'observer sur le cadavre les effets des rhumatismes chroniques se présentent quelquefois : or, il me paraît que cette maladie n'est aqtre chose qu'une épiphlogose chronique des muscles et des aponévroses.

§.905. La métaphlogose attaque les muscles comme les autres parties molles et vasculeuses : non-seulement le réseau capillaire est gorgé de sang, mais ce fluide est aussi épanché dans le tissu lamineux. On trouve de nombreux exemples de cette disposition dans les ouvertures de cadavres ; mais ce qui la distingue d'une simple infiltration par hématonose, c'est que le tissu est plus dur et plus rénitent, que son engorgement est circonscrit, tandis qu'il est diffus dans les infiltrations sanguines, dont nous avons traité dans un autre endroit (1. 1, ch. 3 , art. 3). J'ai une fois rencontre' chez une femme récemment accouchée, et qui était obligée de sevrer son enfant, un pareil engorgement dans toute la longueur du muscle couturier gauche. La cuisse était très-douloureuse dans la direction de ce muscle, qui se dessinait parfaitement à travers la peau, et sur lequel on n'osait exercer aucune compression, à cause de sa trop grande sensibilité. La malade , incapable de se servir de sa jambe, la tenait constamment fléchie sur la cuisse. L'inflammation se termina par délitescence, au moyen des sels purgatifs. D'un autre côté cependant, la métaphlogose des muscles a, comme toutes les inflammations de cette catégorie dans les-

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quelles le sang surabonde et où il perd sa crase ordinaire , une grande tendance à la gangrène. Je pourrais citer à cette occasion des faits où des muscles, étant enflammés après des travaux violens, comme par exemple après un accouchement trèslaborieux, furent trouvés au moment de la dissection extrêmement tendres et faciles à déchirer.

Sur des individus morts à Moscou du choléra asiatique, on a trouvé1 les muscles, particulièrement ceux du dos, ainsi que les temporaux, dans un état moyen entre la métaphlogose et l'infiltration par hématonose : ils étaient gorgés d'un sang noir et coagulé.

§.906. Dans l'hyperphlogose des muscles l'inflammation commence d'abord dans le tissu cellulaire interstitiel de leurs fibres : ses lames changent de nature, deviennent fongueuses, et sécrètent un liquide puriforme. Lorsqu'un certain nombre de cellules se réunissent, il en résulte de petits abcès, disséminés dans l'intérieur des muscles : il s'établît alors une petite cavité tapissée par la membrane pyogénique. Si par les progrès de la maladie ces petits abcès se réunissent en une seule cavité , le tissu musculaire lui-même est en partie détruit et en partie refoulé à l'extérieur : il constitue dans ce dernier cas l'enveloppe d'un abcès renfermé dans l'intérieur de la masse musculaire. Les dissections ont souvent constaté la présence d'énormes foyers purulens, soit entre

i Jaehnichew et Markus, loc. cit., déc. î, p, 10, 2î? 28 £ déc. 3, p. 120.

les muscles des extrémités, soit entre ceux de la poitrine et du bas-ventre. Cependant aucun muscle n'est plus fréquemment exposé à l'hyperphlogose que le muscle psoas; et ce qu il y a de particulier, c'est qu'elle a lieu le plus ordinairement après des causes extrêmement légères.. Une femme de vingt-huit ans, d'un tempérament ly m phatico -sanguin, voulant franchir avec un énorme fardeau une rivière peu considérable, se sentit tout à coup fortement piquée à la région lombaire droite lors de la contraction des muscles. Ne pouvant aller plus loin, elle fut forcée d'abandonner sa charge et de se reposer. Vainement essaya-t-elle de se lever pour se remettre en route; on fut obligé de la transporter chez elle, où elle reçut les secours qu'exigeait son état. Le coucher sur le dos, la demi-flexion de la jambe droite, dont l'extension était devenue extrêmement douloureuse, ainsi que tous les autres soins, furent prescrits. La malade parut assez bien pendant quelques jours ; mais bientôt elle se plaignit d'une douleur dans les reins, qui se propageait depuis la fosse iliaque jusqu'à l'articulation du genou , en longeant la partie postérieure de la cuisse. Le membre, tenu immobile, resta constamment dans l'adduction : une légère douleur se faisait sentir lorsqu'on palpait l'abdomen du côté droit; mais on ne découvrit aucune trace de tumeur. Les symptômes généraux, jusqu'alors très-peu marqués, s'accrurent rapidement; 1 appétit devint nul, le pouls fort et fréquent : un accès de fièvre se manifestait tous les soirs ; les selles manquèrent tout-à-fait. Alors les symptômes locaux pri-

rent de l'intensité : l'abdomen devint plus douloureux ; il ne pouvait plus supporter le poids des couvertures : des battemens presque continuels que la malade y éprouvait, des frissons et de la chaleur, qui alternaient, annoncèrent le travail delà suppuration. Cet état disparut après quelques jours pour faire place à une prostration générale. Bientôt la face devint pâle, les yeux ternes, la langue noire, les dents et les lèvres fuligineuses, le pouls mou, lent et fugitif ; les douleurs abdominales cessèrent entièrement, et la malade mourut cinq semaines après l'accident.

A l'examen anatomique de l'abdomen , on trouva une grande quantité de pus fétide répandu sous le péritoine , dans la fosse iliaque et le petit bassin. Le carré des lombes était tout-à-fait disséqué et couvert de pus : le psoas, extrêmement distendu, rouge à sa partie supérieure, pâle et blanchâtre à l'inférieure , contenait une vaste cavité, qui avait tellement aminci ce muscle, que les parois de ce foyer n'avaient pas plus d'épaisseur qu'une feuille de papier. Le pus , suivant le tendon du psoas, avait franchi l'anneau crural, et formait une poche assez grande au-dessus du petit trochanter. La colonne vertébrale et la moelle de l'épine étaient dans l'état normal.

§. 907. Au reste, c'est dans les abcès lombaires et dans les trajets fistuleux qu'ils offrent, qu'on peut étudier avec facilité la membrane pyogénique : non-? seulement elle tapisse l'intérieur de ces abcès, mais elle revêt aussi les cordons nerveux qui les traversent. D'autres fois les nerfs lombaires sont repoussés à l'extérieur, et collés aux parois de la cavité. C'est

ainsi que dans un de ces abcès, qui s'étendait depuis la symphyse iléo-sacrée droite jusqu'à la partie supérieure et interne de la cuisse, les parois étaient épaisses, dures, calleuses, et formées en partie par le muscle iliaque et en partie par le psoas. Les nerfs lombaires et les vaisseaux cruraux leur étaient appliqués et fortement adhérens, sans être altérés dans leur structure. L'intérieur de l'abcès offrait plusieurs brides et des sinus, qui pénétraient, les uns dans l'articulation iléo-sacrée, les autres dans le petit bassin, et arrivaient jusqu'au muscle pyriforme et aux nerfs sacrés. Tous ces trajets fistuleux, tous ces nerfs et tout l'ensemble de ce vaste foyer purulent étaient recouverts par la membrane molle et fongueuse que j'ai déjà tant de fois décrite , et que je considère comme le véritable organe sécréteur de la matière purulente.

§. 908. Le changement des muscles en substance lardacêe a déjà été signalé dans un autre endroit de cet ouvrage (§. 4^5, n.° 2).* Je n'ai donc besoin que d'y renvoyer.

§. 909. Il a pareillement été fait mention de la conversion des muscles en masses graisseuses, ou de la myodémie 1 observée pour la première fois par Bonnet2 sur un enfant de trente mois qui mourut de marasme. Boisjnet trouva les muscles de la jambe entièrement convertis en tissu adipeux. Letual 3 a vu tous les muscles de la jambe et quelques-uns

1 De fJUJÇ-} muscle, et de ^[XOç-, graisse.

1 Sepulchr. anat.$ 1. 4» sect. 2, obs. 12.

3 Journ. de niéd., chir. et pharm.j t. 35, année 1770-

du fémur changés en graisse. Vicq-d'Azyr 1 a rencontré la même dégénération sur les muscles du pied ; Isenflamm 2 sur ceux de la face. Martin a observé deux fois cette maladie : la première fois sur un ouvrier en soie âgé de soixante -dix -huit ans, menant une vie sédentaire et très-adonné à la boisson. Vers la fin de sa vie il se plaignit de douleurs dans les extrémités inférieures, douleurs qui coïncidaient avec les variations de l'atmosphère : ses membres étaient à demi paralysés. On trouva après la mort de cet individu les muscles gastrocnémiens, plantaires, soléaire, jambier postérieur, fléchisseur et extenseur communs changés en graisse; à la cuisse les adducteurs, le grêle interne et le couturier étaient à demi frappés de la même altération. Le corps d'une vieille femme a présenté au même médecin un semblable changement dans les muscles du pied, les jambier antérieur, fléchisseur commun des orteils et fléchisseur propre du gros orteil.5 Un exemple rapporté par Vetter4 nous montre des muscles convertis en graisse , après avoir été tenus long-temps dans une complète inaction. Une femme portant un pied -bot depuis sa naissance, était par cette mauvaise conformation dans l'impossibilité d'étendre ce membre ; ce qui retenait les muscles extenseurs dans une inaction continuelle : or, ce furent précisément ces muscles, savoir les

i Mena, des sav. étrang. ; t. 8.

3 Recueil des actes de la soc de santé de Lyon; t. i, p. 387.

4 jiphorismen aus der pathol. Anatomie ; §. So.

gastrocnémiens , le soléaire et le jambier postérieur qui furent trouvés convertis en graisse.

§. 910. On a prétendu que le cœur pouvait être sujet à cette conversion. Laennec l'a rencontrée dans une très -petite partie de cet organe, et seulement vers sa pointe : il a trouvé la substance du cœur plus pâle que dans le reste de son étendue et de couleur feuille morte1. Alexandre Duncan le jeune a rencontré une seule fois, sur un individu mort d'inflammation du péricarde, une altération du cœur telle que ses deux tiers étaient convertis en une substance semblable à une graisse épaissie, qui surnageait à l'eau et graissait le papier d'une tache huileuse. Le reste de cet organe avait presque entièrement perdu son aspect musculaire.2

§.911. J'ai pu par mes propres observations constater trois fois le changement des muscles en masses graisseuses : une première fois sur le cadavre d'une femme morte à l'âge de cent quatre ans ; tous les muscles des extrémités inférieures étaient convertis en graisse. Une seconde fois j'ai trouvé cette altération seulement sur les deux muscles demi-tendineux. Enfin, tous les muscles des deux jambes d'un même cadavre m'ont offert un troisième exemple de ce genre de conversion.

§. 912. Comment se fait-il que des organes doués d'une vitalité aussi prononcée dégénèrent en une substance douée d'une vitalité aussi obscure? Pour-

i Auscultât, médiate; t. i , §. 779.

1816, Janv., p. 43 — 71

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quoi cette dégénérescence affecte-t-elle presque toujours les muscles des extrémités inférieures? Seraitce que ces parties sont d'une vitalité moins énergique par suite de l'inégale répartition de la force vitale dans l'économie animale? Et les autres muscles perdraient-ils une portion de cette force avant de subir la conversion qui nous occupe ?

§. 913. J'ai dit, en traitant des entozoaires, qu'il en existe entre les faisceaux des muscles de l'homme (§. 554). Cette découverte est due à Werner, qui a trouvé sur le cadavre le tœnia muscularis, trèsfréquent dans le cochon, et qu'on peut désigner sous le nom de finna humana. En disséquant les muscles de l'épaule d'un jeune homme, je l'ai rencontré six fois dans les muscles deltoïde , surépineux , sousépineux et sous-scapulaire. La vessie dans laquelle le ver était contenu (tunica vaginalis), envoyait de ses deux extrémités un fil blanc et très-mince, qui disparaissait entre les fibres musculaires , après y avoir parcouru un court trajet.

§. 914. Les maladies des tendons et aponévroses sont les mêmes que celles du tissu ligamenteux. Lorsque ces parties sont rompues ou blessées en travers, la réunion ne se fait point immédiatement 9 mais au moyen d'un tissu cellulaire dense, demifibreux, qui doit son origine à l'épiphlogose qui s'établit entre les lèvres de la division. Quand un tendon s'est rompu , on reconnaît constamment , même après la cicatrisation , cette ancienne division à un durillon au-dessus et au-dessous de l'endroit où elle s'était opérée.

« Lorsque les fendons et les ligamens sont en- M flammés, leurs fibres blanches, dit M. Broussais1, K sont écartées, et le tissu cellulaire qui les unissait « paraît développé : c'est lui qui est le siège de la « phlogose; cependant le tissu cellulaire libre et cir- « convoisin la partage, et c'est ordinairement lui qui* « s'insinue dans les tendons. On peut se convaincre « de la vérité de ces assertions en examinant les ten- « dons et les aponévroses des membres qui ont été « affectés de rhumatisme aigu : on voit alors le tissu « cellulaire le plus voisin du tissu tendineux ou lift gamenteux, développé et rempli d'une exsudation « lymphatique analogue à celle que produit l'in- « flammation du tissu cellulaire le plus sanguin et « celui des membranes séreuses. a

§. 915. Aux maladies des muscles viennent encore se rattacher les lésions organiques des bourses muqueuses.

On a vu ces parties enflammées et quelquefois déchirées, de sorte qu'elles communiquaient avec l'intérieur des articulations. D'autres fois elles renferment des concrétions dures et cartilagineuses , dont on attribue la production, soit à l'action d'un principe rhumatismal, soit au vice scrofuleux. L'âge avancé leur fait subir d'autres changemens : d'abord elles diminuent en étendue , comme l'a fait voir Koch 2 ; ensuite on les voit communiquer plus fréquemment avec l'intérieur des articulations, comme

i Phlegm. chron. ; t. î , p. i5, 16, i.re édit. 2 De bursis tendinum mucosis.

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s'en est assuré Monro1. Il est probable que celle dernière disposition est un effet inévitable des mouveniens répétés et des frottemens de ces parties.

§. 916. En résumé, les maladies organiques du tissu musculaire ne donnent guère lieu à des affections graves , et ne réagissent point sur les centres principaux de la vie. Voit-on, par exemple, à l'occasion de rhumatismes, ces spasmes qui ébranlent toute l'économie ? L'altération des muscles détermine-t-elle des fièvres de mauvais caractère, des symptômes d'ataxie, le délire, le coma? Comment se fait-il que des parties peu sensibles dans l'état ordinaire, et remplissant des fonctions très-obscures \ comme, par exemple, les membranes séreuses, fassent naître , quand elles sont lésées , des accidens terribles , tandis que des organes placés à la tête des parties sensibles et irritables n'occasionnent dans leurs maladies que peu de trouble dans l'organisme? Je ne saurais indiquer la raison de ce phénomène ; mais je ferai seulement remarquer qu'un autre système, doué de l'activité vitale la plus développée, est dans le même cas que le système musculaire, je veux parler du système nerveux dans lequel les altérations les plus profondes ne se trahissent quelquefois par aucun symptôme. On serait tenté de se demander si les accidens que les altérations organiques entraînent, ne sont pas en raison inverse de la vitalité et de l'importance des parties affectées ?

i Descr. of ail the burs. mue; p. ç>, 3o.

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