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CHAPITRE II

DES MOYENS DE COMBATTRE LES ACCIDENTS SURVENUS PENDANT l'ÉTHÉRISATION.

Dans le chapitre précédent nous avons indiqué les principaux moyens de remédier aux légers accidents ou irrégularités qui surviennent pendant l'administration des anesthésiques. En ce moment notre attention est exclusivement fixée sur ces situations graves dont l'existence met immédiatement la vie en péril, et qui, toutes jusqu'alors, reconnaissent pour cause l'apparition d'une syncope, empruntant une gravité exceptionnelle aux conditions dans lesquelles elle se produit. Si nous rappelons ici cette idée fondamentale, c'est pour montrer à quel point de vue nous nous plaçons pour apprécier les diverses méthodes employées ou proposées pour remédier à un pareil danger.

Dans les conclusions de son rapport, M. Robert établit sans restriction que «l'art ne possède aucun moyen efïïcace d'enrayer la marche des accidents produits par le chloroforme, et d'en prévenir les funestes résultats » (1). Cette opinion absolue a été vivement attaquée dans le sein de la Société de chirurgie. Plusieurs exemples de malades rappelés à la vie au moment où la respiration et le pouls étaient insensibles lui furent opposés par MM. Chassaignac, Maisonneuve, Boinet, Ricord, etc. De pareils faits existent en grand nombre , et même il est peu de chirurgiens qui n'aient eu à lutter contre des syncopes pendant lesquelles, selon toute prévision, la mort fût arrivée sans l'intervention de secours appropriés. Ce n'est qu'en tenant compte des cas de succès restés inédits pour la plupart, et en les opposant aux faits malheureux, presque toujours livrés à la publicité, qu'il serait possible d'avoir une idée exacte de la gravité de la syncope chloroformique et

(1) Robert, Rapport cUé{BuUelin de la SocM^ de chirurgie, t. III, p. GO;?'.

MOYENS DE COMBATTRE LES ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRISATION. lli)?»

de la valeur du traitement qui lui est opposé. Les ressources dont nous disposons ne permettent pas une telle appréciation, mais du moins elles autorisent à déclarer que ces accidents ne sont point mortels d'une façon irrémédiable.

Toutes les méthodes curatives employées jusqu'alors comptent des succès et beaucoup de revers. L'état de leurs services dans le passé donnerait peut-être une idée inexacte de leur valeur respective. En voici la raison. La durée d'une syncope est une des conditions principales de sa gravité. Or, dans un grand nombre d'observations, il est difficile d'être édifié sur la promptitude avec laquelle les secours ont été administrés. Le plus souvent le chirurgien, préoccupédes soins de l'opération, ou l'aide insoucieux d'accidents imprévus, n'a été averti du danger que par le changement survenu dans l'attitude du malade; alors seulement on a interrogé le pouls..., qui a disparu, on a consulté le cœur. . . , qui a cessé de battre. La syncope est constatée. Mais depuis quand existait-elle ? depuis quand, surtout, était-il possible de la pressentir? L'observation reste muette sur ce point déhcat, parce que l'artère n'avait pas été l'objet d'une surveillance assez attentive. Sans doute la différence ne porte que sur quelques instants; mais qui peut mesurer, sans crainte d'erreur, l'influence que ces quelques moments de relard ont exercée sur l'issue définitive? Un autre motif nous empêche d'accorder toute confiance au passé, c'est la manière dont la médication a été appHquée. On est péniblement surpris de voir l'embarras, les tergiversations des opérateurs dans ces circonstances, à la vérité difficiles. Toute la série des moyens connus, rationnels ou empiriques, est rapidement épuisée ; on passe de l'un à l'autre sans ordre, sans méthode, sans efforts soutenus, bien plutôt, on le dirait du moins, par acquit de conscience que soutenu par une conviction scientifique. Peut-on être assuré qu'un moyen de traitement ait fourni au sein d'une pareille agitation tout ce qu'il pouvait donner? Ces raisons nous font penser que l'on n'a pas encore sur l'efficacité des divers traitements de la syncope chlorofor-

tldk MOYENS DE COMBATTRE LES ACCIDENTS DE L'ÉTIIÉRISATION.

inique une expérience suflîsantc; pour y suppléer, il est encore indispensable de faire intervenir le raisonnement et l'analogie.

Quelle que soit la méthode à laquelle on accorde la préférence, la première condition de succès réside dans la rapidité d'exécution. Non-seulement il importe beaucoup que l'aide chargé de la chloroformisation n'abandonne jamais le pouls, de façon à être prévenu à temps, mais il faut aussi que le praticien ait une opinion ferme sur la valeur des ressources que lui oflre la thérapeutique, afin d'employer immédiatement le remède qui convient le mieux, et de l'employer avec persévérance. Puisqu'il s'agit d'obvier toujours au même accident, et qu'il faut faire vite, il est avantageux de n'admettre dans la pratique qu'un seul moyen de traitement. C'est à ce point de vue exclusif imposé par les circonstances que nous nous proposons d'examiner tous ceux qui ont été conseillés ou usités jusqu'alors.

On peut les ranger en trois catégories : 1° les uns ont pour but de stimuler le système nerveux; 2° les seconds, d'agir directement sur l'appareil circulatoire; 3" enfinles troisièmes, sur la respiration.

ARTICLE PREMIER

ACTION sua LE SYSTÈME NERVEUX.

Les stimulants externes sont appliqués sur la peau ou sur les muqueuses. Sur la peau, on a recours à l'air frais, aux frictions sèches ou aromatiques, aux flagellations, projections d'eau froide, etc. Ce sont des expédients dont l'efficacité est trop connue de tous les médecins, dans le traitement de la syncope ordinaire, pour que nous nous y arrêtions ; mais leur action, tout en restant une mesure préventive excellente, comme nous l'avons dit, serait manifestement insuffisante dans le traitement de la syncope chloroformique, pour peu que le patient soit sous l'influence aneslhésique. On a tenté aussi d'agir sur les muqueuses, soit à l'aide de liquides

volatils, comme le vinaigre, l'ammoniaque ou de lavements irritants, soit en portant plus profondément un caustique sur la muqueuse pharyngienne. A la suite d'essais heureux chez les animaux, M. Jules Guérin crut avoir trouvé un remède efficace, dans la cautérisation du pharynx avec un pinceau imhibô d'ammoniaque. Les essais de M. Jules Guérin ont été répétés par M. Robert, mais avec des résultats beaucoup moins satisfaisants. A part un seul cas dans lequel l'animal parut éprouver une légère impression suivie d'un mouvement d'inspiration, la cautérisation pharyngienne ne fut suivie d'aucun effet appréciable (1). La commission de la Société médicale d'émulation employa, sans plus de succès que M. Robert, la cautérisation pharyngienne chez un chien chloroformé jusqu'à cessation des mouvements de la respiration et de la circulation (2). A notre connaissance, le procédé de M. Jules Guérin n'a guère été employé chez l'homme.

L'excitation du fond de la gorge a été pratiquée d'une façon plus simple et plus satisfaisante. Dans une lettre adressée à l'Union médicale (3), M. le docteur Escallier rapporte deux faits de sa pratique dans lesquels des syncopes survenues pendant la chloroformisation chez des malades atteints de hernie étranglée, furent rapidement dominées par des titillations réitérées de la luette. Chaque excitation de cette région était suivie d'un mouvement d'inspiration. Ajoutons que dans l'un de ces deux cas, d'autres moyens avaient été employés inutilement. M. Monod paraît avoir employé ce procédé avec autant de bonheur. Il en fut de même chez un jeune homme dont M. Chassaignac a rapporté l'histoire à la Société fie chirurgie (ZI). Cette pratique compte donc des succès incontestables, et nous sommes d'autant plus disposés à en tenir compte,

(1) Robert, llésumé de la discussion {Bulletin de la Société de chirurgie, t. IV, p. 253).

(2) napport cité.

(3) Union médicale, IS/i'J, p. 569.

(.'i) Chassaignac, Discussion du rapport de M. Robert.

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que la physiologie expérimentale les justifie jusqu'à un certain point, en démontrant que l'isllime du gosier est le dernier refuge accessible de la sensibilité pendant la période ultime de l'éthérisme.

Par un procédé imité de Forestus, l'excitabilité voluptueuse, et persistante pendant l'état anestbésique, de certaines parties de la muqueuse génitale, fut en vain mise à contribution dans un cas malheureux, par un chirurgien anglais.

On a eu recours aussi, dans le but de provoquer une stimulation puissante, à l'électrisation des téguments, des muscles, et même de la moelle épinière. La proposition en l'ut d'abord faite par M. Abeille dans les circonstances suivantes. Ce médecin, appliquant l'électro-puncture au traitement des adénites cervicales chroniques, avait remarqué que l'action du galvanisme réveillait instantanément la sensibilité des malades auxquels il avait administré du chloroforme pour leur épargner la douleur de la faradisation. Ce contre-temps lui suggéra la pensée d'utiliser cette ressource pendant la chlorolbrmisation. Il fit sur diverses classes d'animaux des expériences qui lui parurent assez significatives pour établir que « l'électricité mise enjeu au moyen d'aiguilles implantées sur divers points du corps, et surtout dans la direction de l'axe cérébrospinal, réveille la sensibihté et met immédiatement en jeu les muscles en état de relâchement (1). » Quelques années plus tard, M. Jobert appela de nouveau l'attention sur ce sujet. Après avoir essayé l'électricité, soit à la surface du corps, au moyen d'épongés excitatrices , soit au sein des organes , à l'aide de l'acupuncture, il reconnut qu'elle rappelait à la vie les animaux éthérisés jusqu'à la suspension de la fonction respiratoire, mais qu'elle « était impuissante à ramener les contractions du cœur lorsqu'elles sont abolies {i). » Les mêmes

(1) Abeille, Akmoirc sur l'cnipUii de l'éleclricilc pour comballre les accideiil'^ dus à Vinhalalion trop prolongée de Vclhcr et du chloroforme [Comptes rendus de l'Acadcmio des sciences, l. XXXlll, p. !i2ô).

(2) Jobert, De l'influenco de Véleclricité dans les accidents chloroformiqves [Comptes rendus de l' Académie des sciences, t. XXXVII, p. 3i/i).

ACTION SUll LE SYSTÈME INEIIYEUX. ^5)7

expériences ont élé répétées par M. Roberl. 11 reconnut que, chez les animaux sidérés à l'aide d'une grande quantité de chlororornie, et chez lesquels les mouvements de la respiration et la circulation avaient disparu, l'électricité ne produisait d'autre résultat que des secousses dans les muscles sans réveiller l'action du cœur. Lorsque, au contraire, les inhalalions étaient poussées seulement jusqu'au point où la respiration s'arrête, tandis « que les mouvements du cœur persistent, quoiqu'il un faible degré » (1), les animaux pouvaient être presque toujours rappelés à la vie. La commission de la Société médicale d'émulation s'est assurée également que l'excitation générale produite au moyen d'un courant d'induction dirigé de la bouche au coccyx ne ranimait pas les animaux chez lesquels les battements du cœ.ur avaient disparu (2).

Il paraît ainsi démontré que l'électricité, employée comme excitant général, est un moyen actif, quand il s'agit de dissiper les effets de l'élhérisme progressif, poussé jusqu'à la perte des mouvements respiratoires. Pour en faire sentir toute l'importance, il suffit de rappeler que, dans ces conditions, les animaux abandonnés à eux-mêmes succombent toujours. Douze fois dans nos expériences, divers animaux, tels que des chiens, des chats, des lapins, chloroformisés jusqu'à cessation de tout mouvement respiratoire, furent abandonnés à eux-mêmes, à litre de contre-épreuve; tous succombèrent (3).

Malgré ce que peut avoir d'encourageant cette notion expérimentale, du moment où l'électricité est incapable de réveiller les mouvements du cœur primitivement suspendus dans la syncope, nous restons dans le doute au sujet des avantages qu'elle pourrait offrir cbez l'homme. Ce procédé a été assez souvent appliqué, toujours sans succès, môme temporaire, mais Une faudrait pas se luUer d'en tirer quelque conclusion : uno

(1) -M. llnbcrt, Hcsumc do la discussion {Bullclin de la Hociclù do vhii uvaic l IV, p. 25!)). '

(2) Happorl cite, p. 2!).

(:î) Ibid., p. 25,

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