ACTION SUR LA CIRCULATION
Les moyens destinés à agir directement sur le système circulatoire sont peu nombreux et n'ont jusqu'alors inspiré qu'une médiocre confiance.
Des aiguilles à acupuncture ont été plongées dans le cœur afin d'agir directement sur sa contractilité : on n'a jamais réussi. Mais quel enseignement tirer de tentatives risquées tardivement et en désespoir de cause?
Plusieurs chirurgiens attachent une grande importance à la situation déclive de la tête et du tronc. Ils recommandent, aussitôt que la syncope se déclare ^ de placer vivement le malade, la tête en bas. Les présomptions favorables ne manquent pas à ce précepte. Les animaux privés de sentiment à la suite d'une perte de sang excessive reviennent à la vie, quand On les suspend, la tête en bas. Le fait a été mentionné depuis longtemps par M. Piorry. Il est également d'observation vulgaire que la position horizontale fait cesser pronqjtement la syncope aussi bien que les vertiges de la lipothymie. Enfin, depuis que M. Bouisson l'a recommandé pour la première fois, il a été appliqué avec succès pendant la chloroformisation. Il a réussi en particulier entre les mains de MM. Nélaton et Denonvilliers (i). Voilà des enseignements dont il ftiut tenir compte et que n'amoindrissent point les quclijues tentatives malheu-
(1) Discussion du rapport de M. Robert,
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reuses relatées dans nos observations. M. Mercier, pour concourir plus efficacement au même but, c'est-à-dire pour activer la circulation cérébrale, proposa dans une lettre adressée à l'Académie de médecine, d'ajouter à la position déclive de la tête, la compression de l'artère axillaire et de l'artère crurale, et mieux encore, si on le peut, de l'aorte abdominale. Nous n'avons pas à nous prononcer sur la valeur d'un moyen qui n'a jamais été employé chez l'homme et ne s'appuie sur aucune recherche physiologique. A priori, on conçoit difficilement l'influence que pourrait exercer sur la circulation céphalique, cette diminution dans l'étendue de l'arbre circulatoire^ à un moment où l'impulsion manque au centre.
Quelques opérateurs, préoccupés sans doute de la crainte d'une asphyxie, ont eu recours aux émissions sanguines. La saignée de la jugulaire, tantôt employée seule, tantôt associée à d'autres moyens de traitement, est mentionnée dans huit de nos observations, et toujours sans résultat temporaire ou définitif. Sans tenir compte de ces insuccès, la nature des accidents indique assez que la saignée est toujours formellement contre-indiquée.
Les moyens multipliés, qui ont pour but le rétablissement de la fonction respiratoire, sont les plus importants, on peut même dire les seuls importants.
§ I . — Tractiou tic la langue eu avané.
Une précaution qui est plutôt préventive que curative, a été utihsée dans plusieurs circonstanceSj et particulièrement recommandée par M. Bickerstelh. Elle consiste à saisir tout de suite la langue, à l'attirer hors de la bouche et à l'y maintenir
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avec la main ou un tenaculum. Després, dans un mémoire que nous avons déjà eu l'occasion de citer, revint avec beaucoup d'insistance sur cette pratique. Dans sa pensée, l'arrêt des mouvements respiratoires, à quelque moment de la chlorolbrmisation qu'il survienne, provient toujours de l'occlusion de la glotte par le renversement actif ou passif de la langue. Dès lors la traction de cet organe en avant doit suffire au rétablissement de la fonction respiratoire. Quel que soit le rôle attribué à l'occlusion spasmodique ou mécanique des voies respiratoires dans la production des accidents, il faudrait se garder d'attacher une aussi grande importance à la pratique recommandée par Després d'une façon exclusive. L'élévation de la langue est une mesure de précaution qui peut être fort utile pour faire cesser un état menaçant de suffocation, mais superflu du moment où la syncope avec la résolution musculaire qui l'accompagne est déclarée.
§ II. — Respiration artificielle.
Nous avons démontré (1) que chez les animaux privés de respiration et de circulation apparentes par l'action progressive de l'élher ou du chloroforme, et rappelés à la vie par la respiration artificielle, le courant gazeux que l'on établit artificiellement à travers le réseau bronchique n'agit que par ses propriétés physiques en rétablissant les actes mécaniques de la respiration. C'est à ce point que nous avons pu atteindre le même but, indistinctement avec tous les fluides aériformes employés à propos, pourvu qu'ils ne soient ni corrosifs, ni toxiques. M. Cl. Bernard, dans le cours de ses recherches, a constaté depuis, qu'avec ces mêmes gaz inertes, il était possible de réveiller la circulation et la respiration chez des animaux, amenés, par divers moyens, à l'état de mort apparente (2).
(1) Lullcmand, Perrin et Duroy, ouvr. cilc, p. 5^5 et rapport cité de la SocIgIg médicale d'' émulai ion.
(2) Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris, 1857, p. 232.
Quelle que soit l'opinion que Ton se forme sur la nature du danger qu'il faut conjurer, qu'il s'agisse d'obvier à un empoisonnement, à un état d'asphyxie ou de syncope, on conçoit dés lors que l'efficacité de la respiration artificielle puisse rester la même, pourvu que la mort ne soit pas définitive. Ce courant gazeux, qui se répand dans tout l'arbre aérien, exerce sur la muqueuse pulmonaire une stimulation puissante dont le résultat est de ranimer par action réflexe les battements du cœur et l'acte de la respiration. Le gonflement brusque et réitéré du parenchyme pulmonaire, en changeant les conditions hydrostatiques de l'organe et modifiant physiquement l'état de la circulation, contribue sans doute, pour sa part, au réveil de l'organisme. Quoi qu'il en soit, le fait subsiste avec toute son importance et mérite la plus sérieuse attention.
A l'égard de la chloroformisation chez l'homme, il existe autre chose que de simples prévisions. Il serait facile de rapporter de nombreux exemples de syncope chloroformique, dissipés sous l'influence de la respiration artificielle; mais comme ces accidents disparaissent souvent d'eux-mêmes, ou sans l'intervention d'aucune médication active, ce n'est que dans les observations d'insuccès définitif que nous voulons puiser les motifs de notre préférence pour ce moyen de traitement à l'exclusion de tout autre. Les renseignements fournis par les auteurs se réduisent bien souvent à une simple mention, sans indication sur leur manière de faire, sur la durée de leurs efforts, sur le moment précis où la respiration artificielle a été tentée ; mais tels qu'ils se présentent, ils nous paraissent encore précieux en raison même de l'importance que nous attachons à faire cesser une incertitude qui ne se révèle que trop dans la prolixité stérile des moyens usités jusqu'alors.
Dans nos observations la respiration artificielle a été appliquée '^'2 fois au traitement de la syncope. La plupart du temps elle l'a été tardivement, au moment où déjà d'autres moyens avaient échoué. Néanmoins 12 fois, elle fut suivie de mouvements respiratoires spontanés , et quelquefois elle ranima
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momentanément la circulation en même temps que la respiration. Chez Walter Ilollis (1) la respiration artificielle aidée de percussions thoraciques, après avoir été pratiquée pendant trois ou quatre minutes sans qu'il survînt aucun signe de vie, finit par ranimer l'action du cœur; le pouls fut senti de nouveau , on put en compter les pulsations ; la respiration spontanée se rétablit. Mallieureusement on crut devoir cesser alors tout traitement ; dix minutes plus tard les signes de la mort apparurent de nouveau , et cette fois d'une façon définitive.
Chez un marin chloroformisé à l'hôpital Saint-Thomas de Londres (2), la respiration artificielle, exécutée à l'aide de la compression et du relâchement alternatif des parois thoraciques, la langue étant tenue hors de la bouche avec des pinces, ramena après une minute, des mouvements respiratoires spontanés, mais qui cessèrent au bout de quelques instants.
Un enfant de neuf ans, chloroformisé par M. Paget (3), ayant été pris de syncope grave, caractérisée par la suspension complète et persistante de la respiration et de la circulation, malgré des frictions, des aspersions d'eau froide, etc., la respiration artificielle, pratiquée suivant le procédé de Marshall- Hall, provoqua des mouvements respiratoires spontanés durant cinq minutes à la suite desquelles la mort fut définitive.
Chez un laboureur à qui M. AUan (A) voulait amputer la cuisse, le chloroforme amena également la disparition brusque du pouls et de la respiration ; la respiration artificielle, fut suivie de quelques respirations naturelles.
Dans Tobservation suivante les faits sont encore plus significatifs : chez un jeune homme auquel M. Lloyd était sur le point de faire la ligature d'une petite artère, on s'aperçut, pendant la chloroformisation, que le malade avait cessé de respi-
(1) Voyez p. 281.
(2) 76id.,p. 310.; • (3) Ibid., p. 311."
(4) /6îd.,p. 313.
rcr, et qu'il n'y avait plus ni pouls, ni battements du cœur, a La respiration arliticielle, de même que la percussion et la compression de diiTérentes parties du corps, fut employée immédialement. Après avoir continué pendant quelque temps ces moyens, on reconnut que la circulation revenait, et l'acte de la respiration s'effectua plusieurs fois ; néanmoins l'état de mort reprit promptement, maison revint aux premiers moyens auxquels, il est vrai, on ajouta le galvanisme; la circulation et la respiration furent encore rétablies. Le malade retomba dans le même état que la première fois; mais il fut encore ranimé par les mêmes moyens (1). »
Dans un autre cas, où plusieurs moyens avaient écboué déjà, la respiration artificielle exécutée par la galvanisation du diaphragme , fut suivie à trois reprises d'efforts respiratoires spontanés.
Une circonstance, qu'il est utile de ne pas omettre, empêche d'accorder à ces faits une signification trop absolue. Pendant ou immédiatement après l'éthérisation, il survient quelquefois des syncopes entrecoupées de retours à la vie, des espèces de syncopes à répétition, qui disparaissent spontanément. Pourtant il serait difficile de ne voir dans tous ces exemf)les que des coïncidences, si l'on considère surtout qu'elles ne se sont point rencontrées pendant l'application des autres moyens de traitement. En acceptant comme démontrée cette inlluence vivifiante, on peut objecter qu'elle n'a été que temporaire, et qu'en définitive elle n'a pas été une seule fois suivie de succès. Le fait est vrai; seulement dépend-il de la méthode ou de la manière dont elle a été employée? Ainsi qu'on a pu le voir, la respiration artificielle était suspendue dès qu'on apercevait le moindre mouvement spontané, au risque de la reprendre une deuxième, une troisième fois après de nouvelles rechutes. Or, si l'on s'en rapporte à ce que la physiologie expérimentale et le traitement de l'asphyxie ont mis hors de doute, il faut pour tirer parti de
(I) Voyez p. 280.
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la respiration arlificielle , la continuer jusqu'à ce que les grandes fonctions soient en pleine activité. Il est donc permis de se demander si cette ressource appliquée au traitement de la syncope chloroformique a été aussi utile qu'elle eût pu le devenir avec un peu plus de confiance, et la persévérance que réclame son emploi. Dans tous les cas, l'expérience s'est déjà suffisamment prononcée. Bien qu'il soit impossible de mesurer à l'avance l'étendue des services que cette méthode, mieux entendue, pourra rendre un jour à l'anesthésie, sa supériorité sur toutes les autres nous paraît dès aujourd'hui bien établie. A ce titre, elle seule, en face de dangers, où pour faire bien, il faut d'abord faire vite , mérite d'être conservée dans la pratique.
On l'exécute par divers procédés.
A. Moiwemeiits rhytJmiés du thorax et de l'abdomen. — Le plus simple consiste à produire artificiellement l'expiration en exerçant une pression suffisante sur la base de la poitrine et sur le ventre, et l'inspiration en cessant toute pression et élevant les bras de façon à entraîner par ce mouvement l'élévation des côtes. On peut, en procédant de la sorte, sur un cadavre dont les muscles sont souples , établir un courant suffisant pour déterminer le bruit caractéristique. Nous l'avons employé avec succès chez les animaux en élat de mort apparente par le chloroforme. C'est donc un moyen rationnel auquel on ne peut reprocher que certaines difficultés d'exécution et le peu d'étendue que l'élévation des côtes donne au mouvement d'inspiration. On s'en est servi chez l'homme 15 à 20 fois environ et toujours sans succès.
B. Faradisation des 7ierfs pïtréniques. — Ce procédé a un avantage marqué sur le précédent. Il substitue l'action du diaphragme à celle des muscles élévateurs dos côtes; il fournit de la sorte une respiration artificielle beaucoup plus puissante et aussi complète que possible. Autant qu'on peut en juger d'après de courtes indications, la faradisation a été employée h fois chez l'homme. Mais on l'a fait tardivement sans per-
sistance, ni beaucoup de méthode : de pareilles tentatives ne prouvent rien. Il est démontré que l'électrisalion localisée aux nerfs diaphragmatiques entretient facilement la respiration artificielle ; à ce titre, elle mérite de rester dans la pratique. Toutefois, ce mode de traitement offre pour la pratique une légère difficulté et peut être un danger : il nécessite un appareil assez puissant, qui doit être toujours prêt à l'avance et qu'il faut savoir faire fonctionner ; le danger présumé pourrait résulter de l'application, quelque temps prolongée sur les mêmes points, du courant intense auquel on est obligé d'avoir recours , n'y aurait-il pas à craindre quelque trouble ou un épuisement consécutif de l'innervation ? C'est plutôt par induction que par expérience que nous manifestons cette crainte, car chez les animaux, bien qu'en faisant usage d'un courant d'induction au maximum d'intensité , nous n'avons observé rien de semblable.
C. Procédé de Marshall-Eall (\). — Ce physiologiste attribuant au décubitus dorsal dans lequel on a l'habitude de placer les sujets lorsqu'on pratique la respiration artificielle, l'inconvénient de favoriser l'obstruction de la glotte par les liquides qui peuvent se trouver dans la bouche ou qui remontent de l'estomac, et son occlusion parl'épiglotteque la langue maintiendrait abaissée, conseille de placer le patientsur la face. De cette façon, la langue prend position en avant, et entraîne l'épiglotte. Les liquides qui se trouvent dans l'arrière-bouche s'écoulent aussi plus facilement. Voici de quelle manière l'auteur prescrit l'exécution de son procédé :
c( Poser le malade sur la face, afin de débarrasser l'entrée des voies aériennes ;
Instituer la pronation avec compression de la poitrine et l'enlèvement de cette compression avec rotation, alternativement 15 ou 16 fois par minute ;
(1) De la posUion la plus favorable à donner aux individus asphyxirs sur lesquels on lente la respiralion artificielle^ IcUro de Marshall-Hall à M. Floinciis {Comptes rendus de V Académie des sciences y t. XLI, p. 9/i9).