‹ Traité d'archéologie comparéeChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

Oonsidérations générales: influence de la nature du sol, du paysage» du tempérament du peuple sur la création de Tœuvre d*art. — Méthode à suivre en archéologie comparée. — Profond désaccord des érudits en ce qui concerne les origines des arts plastiques en Grèce : Thiersch et Overbeck.

Toute œuvre d'art étant le produit d'une civilisation, d'une période traversée par l'esprit humain, il est nécessaire pour l'apprécier et pour l'expliquer de connaître les mœurs, les lois, les coutumes, le caractère et surtout le tempérament du peuple et du siècle où elle apparaît.

L'œuvre d'art est comme une fleur dont on ne comprend la croissance et l'épanouissement que si l'on tient compte du terrain où elle a poussé, du grand air qui l'a vivifiée, du soleil qui l'a colorée ou de l'ombre qui l'a couvée, de la neige ou des frimas qui l'ont poudrée d'une teinte pâle et délicate, en un mot de tout ce que les naturalistes appellent: le milieu ambiant.

En effet, l'artiste qui crée f œuvre d'art est plus soumis que tout autre homme à ces influences du milieu ambiant. Plus il sera artiste, plus il sentira profondément, plus il prendra part aux souffrances et aux plaisirs de son siècle, plus il aura les vertus, les enthousiasmes, les qualités, le tempérament et — il faut le dire — les défauts et les vices du peuple où il est né.

Mais s'il est vrai que l'œuvre d'art est le produit de toutes les idées d'une époque traversée par le cerveau humain, un œil exercé pourra, en la contemplant, voir se refléter à son tour en elle, comme dans un miroir, tout le monde sauvage ou civilisé dont elle est la personnification la plus subtile et la plus condensée, A cet égard, elle sera plus sincère que les textes, les traditions, les chroniques, les louanges que les rois et les princes se décernent à eux-mêmes, elle sera brutalement vraie. Lorsque les civilisations sont éteintes, lorsqu'elles s'écroulent sous leurs propres ruines, sous les cendres d'un volcan ou sous les éboulements d'une montagne, l'œuvre d'art reste debout ou sort de terre, comme un revenant des temps antiques, comme un témoin qui accuse ou qui proteste, qui condamne ou qui absout ou qui fait même regretter au présent honteux toutes les splendeurs et les gloires du passé.

Aussi beaucoup d'erreurs qu'on a — sur la foi de textes mal compris — débitées sur le monde égyptien ont-elles disparu, depuis que les bas-reliefs des tombeaux, les dieux, les monuments de cette antique civilisation ont été réunis par Mariette-Bey au Musée de Boulacq, commentés et expliqués par Maspero, Renan, Brugsch-Bey, Georges Perrot et tant d'autres. C'est que les scènes de la vie populaire représentées sur les tombeaux par les peintres ou les sculpteurs, donnent à l'historien et au penseur des renseignements plus précis, plus véridiques, plus certains que les légendes recueillies souvent par des étrangers de la bouche de prêtres qui ont intérêt à voiler la vérité. De là vient l'importance énorme des études archéologiques pour toute recherche historique; de là les efforts que Ton fait de tous côtés pour faire surgir des décombres où ils dorment ces témoins muets du passé qui parlent plus haut que tous les autres.

Mais il y a encore un autre élément indispensable à l'étude de l'œuvre d'art. Ce n'est pas seulement le terrain, l'air, le climat, la société où il vit qui ont agi sur l'artiste, c'est encore tout le monde d'idées et de croyances qu'il doit à ses ancêtres. Dans cette chaîne vivante de siècles dont se compose l'histoire de l'humanité, chaque anneau dépend de celui qui le précède. L'homme subit la grande loi d'hérédité. C'est un émigrant qui des contrées les plus lointaines apporte parfois avec lui des souvenirs, des formes artistiques ou des moyens techniques dont l'historien doit savoir reconnaître l'origine.

Même lorsqu'il s'agit d'un peuple dont l'histoire remonte à une antiquité relativement haute, comme la nation grecque, le penseur se trouve arrêté dès le début par cette question importune: « Ce peuple grec n'est pas autocthone: il n'est pas né du sol ni des dents du dragon de la légende. Quelle est donc sa part d'originalité dans la création de sa première statue ou de son premier édifice? A-t-il emprunté son génie — son démon, comme dirait Socrate — à quelque civilisation antérieure? Ou bien s'est-il contenté de prendre à ces orientaux plus expérimentés que lui de simples moyens techniques et matériels? Spécialement quels sont les rapports qui ont existé entre ce vieux monde égyptien et cette nouvelle génération d'hommes, ces Grecs qui devaient être le type du peuple artiste par excellence. La sculpture en Grèce est-elle vraiment originale ou bien n'a-t-elle pas dû ses rapides progrès à l'influence de l'Egypte?-

Sur cette question primordiale qui arrête toute spéculation ultérieure sur la puissance créatrice et originale de l'art grec, nous pouvons dans notre science, comme dans tant d'autres, constater que les plus érudits ne sont pas d'accord. Les uns font dépendre la civilisation grecque à son origine de celle d'Egypte et d'Assyrie et leur principal représentant fut

Thiersch dans son ouvrage intitulé: Epoche der Kunst qui parut en 1829. Les autres estiment que les dieux de la Grèce et Tart qui les représente sont essentiellement originaux. C'est à cette opinion que se rattachent les noms de Winckelmann, de Brunn et d'Overbeck.

Nous reviendrons plus loin sur les différentes affirmations de ces érudits.

Quant à nous, nous appliquerons à cette étude les grands principes de la méthode que nous venons d'exposer. Nous nous transporterons sur les bords du vieux Nil, nous étudierons la nature du terrain, les formes et la couleur du paysage, la température, le climat et les matériaux, le bois et la pierre. Ensuite nous serons curieux de voir la plante et l'animal et nous ferons connaissance avec l'homme qu'ils nourrissent et qu'ils servent. Enfin lorsque nous tiendrons en mains ces divers éléments, nous nous approcherons de l'œuvre d'art égyptienne et nous chercherons à l'analyser. Les rapports que nous pourrons ainsi établir entre l'œuvre d'art, l'homme et la nature, nous ferons saisir les traits les plus généraux, les plus caractéristiques, les plus essentiels du génie qui a inspiré l'art égyptien.

De là nous reviendrons en Grèce. Ce pays étant mieux connu de nos lecteurs, par les récits de Taine et d'Edmond About, notre séjour y sera moins long. Cependant nous considérerons aussi la terre et l'eau, la couleur du paysage, les lignes de l'horizon, la transparence de l'air, la forme des animaux, des arbres, des plantes, des montagnes, puis l'homme et son œuvre.

Sur notre route, et tout en fjtisant ce voyage au long cours, nous rapprocherons sans cesse l'Egypte de la Grèce. C'est alors que les accords et les dissonnances, les similitudes et les contrastes éclateront de toutes parts faisant jaillir de leurs chocs intenses cet éclair de vérité qui seul peut percer çà et là l'ombre de la nuit où dorment les siècles écoulés.

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