CHAPITRE VIII
Nouveau contraste : Tart égyptien est-il réellement disséminé? — A propos d'une tête d*Isis : Thiersch et Overbeck. — Les caractères qu*on a attribués précédemment à Tart égyptien ne peuvent pas s'appliquer à toutes ses œuvres. — Nécessité de classer les œuvres de la sculpture égyptienne en trois grandes catégories : les dieux, les rois, les portraits. — Ij*art égyptien : réaliste. — L'art grec : idéaliste.
Un dernier caractère de l'arl égyptien est encore une conséquence de la religion dwféficlie. Ces dieux à têtes d'animaux se succèdent sans qu'il soit possible d'en perfectionner le type général. Ce ne sont guère que les détails qui peuvent acquérir plus d'exactitude à mesure que l'observation de la nature devient plus puissante chez l'artiste. L'inspiration qui résultait de ces triades de dieux inombrables et presque indéterminés était donc disséminée. Il manquait à l'art égyptien la force de concentration, puisqu'aucun de ces dieux égyptiens n'est arrivé à dominer tous les autres, k exercer sur eux une royauté absolue et absorbante.
L'artiste égyptien n'a jamais eu devant les yeux un idéal semblable à celui que proposait au sculpteur grec le type du Zeus d'Olympie. L'artiste grec, au contraire, est sans cesse sollicité par le désir de créer ces grandes divinilés, dogmatiques, canoniques, idéales, ces colosses d'or et d'ivoire, réunissant tous les symboles de la puissance divine et nationale, comme l'Athôné du Parthénon ou le Zeus de Phidias, ces incarnations du divin dans le marbre ou dans l'ivoire qu'une vie entière d'artiste consacrée au travail le plus opiniâtre suffit à peine à créer.
Encore là nous pourrons dire qu'il y a contraste entre l'art grec et l'art égyptien ; en ce sens que l'inspiration égyptienne est disséminée sur tous ces dieux symboliques et monstrueux, tandis que l'artiste grec concentre tous ses efforts dans la création d'un idéal national et suprême.
Mais ce contraste n'existe qu'en ce qui concerne les statues de dieux. Il ne saurait pas s'appliquer à toutes les œuvres des Egyptiens. En effet, c'est la personne du roi, c'est la majesté royale qui aura le privilège de concentrer tous les efforts de l'art égyptien et de lui faire créer le type du colosse portant tous les caractères de la nation.
Cet idéal est moins élevé que celui de Phidias; il reste attaché à la
terre, son sceptre et sa royauté sont de ce monde, mais il n'en est pas moins national et grandiose, il n'en est pas moins capable de concentrer en sa personne tout ce que le peuple égyptien a considéré comme étant éternellement puissant et souverainement beau.
Après celle observation, on ne peut plus dire que fart égyptien dans son ensemble est disséminé sur un certain nombre d'œuvres sans pouvoir atteindre à la création d un type national.
Déterminer les grands principes qui président d'une façon absolue à l'inspiration d'un peuple est un sujet délicat, qui demande une analyse minutieuse et qui veut être manié avec toutes sortes de précautions.
En général, lorsque les érudits recherchent les caractères essentiels d'un art ou d'une époque de l'art, ils se laissent facilement entraîner à exagérer les principes, qui semblent, à ce qu'ils croyent, avoir conduit la main des artistes.
C'est ainsi qu'Overbeck, malgré les récentes découvertes faites en Egypte a continué à nier toute influence de ce pays sur l'art grec, il n a pas dépassé le point de vue qu'Otfried MUller défendait avec tant d'énergie en 1830.
Mais c'est que cette thèse de l'originalité absolue du génie grec, de l'inspiration purement autocthone de ses chefs-d'œuvre, 0. Millier ne la défendrait peut-être plus aujourd'hui, ou plutôt il chercherait à distinguer entre les deux arts d'autres nuances plus fines et plus profondes que celles qu'il avait établies.
D'un autre côté, Thiersch, qui avait comme l'intuition de cet Orient lumineux qu'un voile cachait encore aux érudits de son époque, ne trouvait cependant pas assez de faits certains pour appuyer sa théorie: mais son imagination suppléait aux réalités qui manquaient. Il était si convaincu de l'exactitude de sa thèse et de l'étroite parenté qui d'après lui devait exister entre l'Egypte et la Grèce, qu'à force de regarder une tête d'Isis sur la boîte d'une momie à Leipzig et deux têtes d'Athôné des plus anciennes monnaies d'Athènes, il était arrivé à reconnaître entre elles de vagues ressemblances C).
Ovcrbeck n'a pas eu de peine à démontrer tout ce que ces prétendues analogies ont d'illusoire. Le dessin de la tête d'Isis est géométrique, l'expression est nulle, les traits ont l'impassibilité de la mort. Pas de cheveux, pas de prunelles, pas de sourire, rien qui rappelle la vie. Le cou est limité par deux traits perpendiculaires, l'un tombant de l'oreille et l'autre du menton, il n'y a pas jusqu'à la ligne parfaitement régulière du
C) Nous donnons sar notre planche I. £. la tête d*Isis dont il s'agit; nous y joignons h droite et à gauche deux tètes d'Athôné diaprés des monnaies attiques.
sourcil qui ne rappelle le caractère conventionnel de l'art en Egypte. C'est donc, d'après Overbeck, l'image de l'abstraction, le type que des mains d'esclaves reproduisent toujours le môme, sans que la monotonie désespérante de leur vie les engage à varier ce monument de leur apathie orientale. Regardez, au contraire, les médailles attiques; tout est vie en elles, les festons des cheveux, le sourire des yeux et des lèvres entr'ouvertes et le dessin vigoureux du cou.
Sans doute, les cheveux sont conventionnels, le sourire a quelque chose de gauche qui déplaît; mais il ne faut pas oublier que c'est précisément cet effort naïf de l'art grec vers l'expression du visage qui le caractérise, qui le distingue dès ses premiers pas et l'absout d'une façon décisive de toute inspiration égyptienne.
A ne considérer que ces trois têtes, il faut avouer qu'Overbeck a bien raison. Mais partir de la pour déclarer avec lui que la sculpture égyptienne est dans toutes ses compositions soumises aux mêmes lois mathématiques, que le dessin du corps est toujours géométrique, l'expression toujours nulle, que la sculpture égyptienne dépend toujours de l'architecture, qu'elle n'est que décorative, que la statue est toujours adossée à une paroi, collée à un pilier, à un fauteuil ou à un socle, que fart égyptien ne connaît pas la statue rmide (c'est-à-dire dont on peut faire le tour), que toutes ses images de dieux sont immobiles et impassibles, ce serait vouloir bâtir toute une théorie sur le seul profil de cette tête d'isis, ce serait vouloir fermer les yeux sur toutes ces œuvres innombrables qui, récemment exhumées de l'Egypte, remplissent aujourd'hui les musées de l'Orient et de l'Occident.
Tous ces caractères absolus dans leur forme, esquissés ainsi d'une façon générale, tracés à main levée dans les espaces gris de la théorie, ne peuvent pas s'appliquer à toutes les œuvres de l'art égyptien.
La nullité de l'expression, par exemple, n'est pas un fait général, elle n'est propre qu'aux statues de divinités et pas môme à toutes (^). Mais
(') Ainsi pour prendre une autre représentation de cette Isis, point de départ des théories de Thiersch et d'Overber.k, llsis du Louvre (Gfr. G. Perrot, t I, p. 86) a une physionomie tout aussi souriante que celle de TAthéné des monnaies attiques. Mais ce sourire est moins idéal, il est pris d'après nature. Cette Isis me parait être une étude de nourrice d'après nature ; elle respire ce goût de l'exactitude réaliste si cher à ce peuple. Cependant G. Perrot croit y reconnaître Tinfluence de modèles venus de la Grèce. Nous donnons sur notre planche III une Isis semblable à celle du Louvre et dessinée d'après un bronze du Musée Fol, n** 1248. Ce groupe trouvé en Egypte représente Isis allaitant son fils Horus. La tète de la déesse est couverte d'un foulard assez semblable au Klaft, qui passe derrière les oreilles et dont les extrémités retombent sur la poitrine. Elle est coiffée d*une tiare d'où sortent deux cornes de vache encadrant le disque de la lune. Ce symbole rappelle qu'lsis est une déesse 1 uni-solaire, ce
voyez le Scribe du Louvre (*), voyez Nem-holep, voyez Céphren, quelle vie, quelle expression, quelle puissance dans la physionomie!
En présence de ces créations égyptiennes, comme il pâlit ce sourire conventionnel, ce sourire typique, toujours le môme que Tartisle grec de la période archaïque a voulu figer sur les lèvres de ses dieux et qu'on pourrait aussi bien appeler la grimace typique t
Nous trouverons aussi en Egypte un grand nombre de statues rondes, c'est-à-dire dont on peut faire le tour et nullement destinées à la décoration.
Bien loin d'être toutes taillées sur le même modèle, les œuvres de la sculpture égyptienne sont si variées, soit dans la forme, soit dans l'expression, soit enfin dans leur destination que malgré notre répugnance pour toute classification théorique sentant Técole et le pédantisme, nous devons pour éclairer le sujet distinguer dans leur ensemble trois grandes divisions.
La vieille Egypte nous offre donc:
Des statues de dieux.
Des statues de rois et de reines qui, le plus souvent, sont des portraits idéalisés.
Des statues — et c'est le plus grand nombre — qui, suivant l'idée des Egyptiens sur l'autre vie, sont destinées à perpétuer éternellement l'image de celui qui est mort. Celles-là ne sont pas autre chose (juc des copies aussi exactes que possible de la réalité. Ce sont les portraits des morts.
Poussée trop loin la classification est une des grandes erreurs de la science, mais réduite à de justes limites, elle a bien sa valeur. C'est ainsi qu'un coup-d'œil jeté sur la division que nous venons d'établir nous permet de reconnaître d'emblée un fait certain: c'est qu'à l'exception des
qui permit sa confusion avec des divinités grecques, comme lo. L'appendice assez détérioré qu'elle a sur le front n'est autre que Vuraeus ou l'aspic de Cléopâtre, le nayahayeh, serpent à la gorge enflée qui s'enroule et dresse la tête sur le front de la déesse comme sur celui des rois. C« qui donne une singulière animation à cette figure du Musée Fol, c'est que les yeux de la déesse sont en argent et se détachent brillants sur le front bronzé de la face. On remarquera le mouvement réaliste des deux doigUs raidis pour tenir l'extrémité du sein, tandis qu'elle le presse avec le pouce replié sous l'index. L'appendice qui pend sur la joue droite du petit Horus est censé représenter une tresse de cheveux, symbole de l'enfance du dieu. La déesse porte une tunique liée par une ceinture au-dessous des seins. Ce costume est d'aiUeurs tellement serré sur le tronc qu'on ne saurait dire où la robe commence et où le corps finit. Hauteur du groupe : 20 centimètres.
(') Nous reproduisons les statues du Scribe, de Nem-hotep et de Céphren sur les planches : V, VI et VIII, d'après les dessins de l'ouvrage de M. M. G. Perrot et Chipiez, notoire de VArt dans V Antiquité.
EGYPTE ET GHÈCE 77
représentations des dieux, toutes les statues égyptiennes (*) se rattachent au genre du portrait.
Dans la plupart de ses œuvres cet art est donc réaliste; il tend à copier avec exactitude les modèles qu'il a sous les yeux. On peut dire que la forme géométrique, mathématique, qu'il a parfois affectionnée, n'est pas un des caractères essentiels de cet art. Cette forme n'est pas voulue, elle n'est qu'un accident dû à l'indolence de l'artiste ou à la dureté de la matière employée. Mais l'observation du réalisme (^) est un trait fondamental du génie égyptien.
Nous ne rencontrerons pas en Egypte, comme en Grèce, des héros idéalisés, personnifiant, par exemple, le courage civique, comme le groupe des Meurtriers des tyrans. Nous n'y trouverons pas des statues d'athlètes réunissant dans une perfection idéale que la nature n'a jamais atteinte toutes les qualités du Discobole ou du Pentathle.
C'est pourquoi — sans vouloir enfermer nos impressions dans le cercle trop étroit des formules abstraites — nous pouvons dire que d'une façon générale et nullement absolue l'art égyptien est profondément réaliste, tandis que l'art grec est essentiellement idéaliste. C'est là le dernier de ces contrastes qu'on peut établir sans entrer dans l'étude des détails de l'œuvre égyptienne.
U nous reste à considérer chacune des catégories que nous avons indiquées et à comparer leurs chefs-d'œuvre avec les types grecs qui peuvent leur être assimilés.
(') Il faut en excepter les bas-reliefs et les statues de genre qui représentent des boulangers, des sculpteurs, etc.
(') Ce réalisme égyptien n'est pas semblable à celui des réalistes modernes. L'Egyptien ne cherche pas à produire un effet par la laideur ni à frapper Timagination, il est purement objectif et il copie ses bourgeois des bords du Nil sans rien ajouter et sans rien retrancher h leur laideur ou h leur beauté. Or, cette conception, qui fait de Tart une copie exacte de la réalité, est celle des peuples enfants. C'est le premier degré de Tart que les Egyptiens n'ont guère dépassé que dans les statues de rois et de reines.