IV. DE L'APOLLON DE TENEA
Et du motif qui a engagé les artistes grecs à faire marcher les figures des bas-reliefs archaisants ou hiératiques sur l'extrémité des orteils, comme si elles dansaient.
Depuis le jour où j'écrivais la description de l'Apollon de Tenea que j'ai donnée dans le présent essai, j'ai eu l'occasion d'étudier de très-près dans le Musée archéologique de Leipzig un moulage exact de cette statue. Ce qui m'a d'abord surpris en considérant cet Apollon de face et à une certaine distance, c'est qu'il paraît se porter en avant, presque en dansant, sur la pointe des pieds ou comme s'il avait des talons trés-élevés. Ceux qui ont décrit la statue jusqu'à présent n'ont pas fait mention de cette étrange impression, mais il suffira de la signaler à un spectateur attentif pour qu'elle le frappe immédiatement. Celte apparence d'une démarche très-légère et gracieuse, qui rappelle presque celle des gazelles et qui est absolument étrangère au style égyptien, est due, à ce que je crois, non-seulement à l'excessive finesse, à la maigreur de la cheville et de la jambe, mais encore à la hauteur du coup de pied et de la cheville. Pour m'en assurer, j'ai pris aussi bien que je pouvais le faire à la hâte dans un Musée les proportions du pied gauche de l'Apollon. La longueur de ce pied assez court est seulement de dix-neuf et demi à vingt centimètres. Mais ce pied mesuré depuis la plante atteint dans sa plus grande hauteur, soit au milieu du métatarse, jusqu'à cinq centimètres et demi. Cette hauteur est donc considérable relativement à la longueur du pied. Il en est de même de la hauteur de la cheville ou de la malléole interne qui* est à huit centimètres et demi, tandis que la malléole externe est placée à près de sept centimètres. La hauteur prise depuis la plante du pied près du talon jusqu'au creux formé par le tendon d'Achille ou par l'union de la jambe au talon, au dessus du tarse, est de huit centimètres deux millimètres. Ce pied vu de face est donc excessivement haut et grêle en proportion de sa longueur, tandis que les pieds des statues égypiennes sont très plats. Cette hauteur des malléoles contribue à donner à l'Apollon cette démarche légère, si prononcée que, vue de loin, la statue semble presque s'avancer en dansant. Cette apparence était peut-être dans l'intention de l'artiste de la période archaïque et il est probable que si nous avions un plus grand nombre de statues de cette époque, nous pourrions y constater aussi cette particularité. C'est, en effet, ce caractère que les artistes du style archaïsant, ont cherché à imiter avant tout. Ces sculpteurs plus modernes qui voulaient donner à leurs figures l'apparence des statues les plus antiques, les ont toujours représentées dans leurs bas-reliefs, comme si elles dansaient ou sautillaient sur l'extrémité des pieds, dans une pose bizarre qui n'est ni la marche ni le repos, les deux talons étant soulevés et ne touchant pas le sol ; tandis que les pieds des statues appartenant véritablement à l'époque archaïque reposent sur toute la plante. Cette singularité, cette démarche étrange à laquelle on a coutume de reconnaître les statues du style archaïsant, n'avait pas encore été expliquée, le phénomène que je viens de constater dans l'Apollon de Tenea en indique la cause et l'origine.
Mais ce qui avait échappé aux artistes de l'école archaïsante, c'est que, vus de profil^ les deux pieds de l'Apollon de Tenea reposent tout entiers sur le sol. Le talon est même placé beaucoup plus bas que l'extrémité des orteils et la plinthe de la statue va en montant du talon à la pointe du pied : car, la hauteur du talon au-dessus de la surface du piédestal est de neuf centimètres, tandis que la hauteur de la pointe du pied gauche est de dix centimètres. Le talon est donc d'un centimètre plus bas que les orteils. Il en résulte que si, vu de faco, l'Apollon parait se tenir sur la pointe des
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pieds, comme s'il allait s'avancer d'un pas léger, vu de profil, il présente Taspect de la stabilité ou d'une fermeté inébranlable On dirait qu'il veut s'incruster dans la terre de Tenea dont il semble prendre possession. Faut-il attribuer ces deux apparences différentes et contraires au hasard, à une incapacité du sculpteur f C'est là une question difficile à résoudre. Mais si Ton croit qu'elles étaient voulues, il faudra bien admettre aussi que, malgré les imperfections et les inégalités de cet art à ses débuts, l'étude de certains effets était déjà très-avancée à l'époque archaïque grecque. Il y a même dans cette conformation dos pieds et dans le sourire typique do la face, comme un commencement de convention et c'est une des gloires des artistes du cinquième siècle et de l'école de Phidias que d'avoir su s'en affranchir.
D'ailleurs les pieds de l'Apollon de Tenea ne sont pas, comme on l'a dit, sur vn même plan, le talon du pied droit est à sept centimètres au-dessus du piédestal, tandis que celui du pied gauche est à neuf centimètres. Celte différence dans le niveau des deux pieds, contribue à donner plus de mouvement à la statue. La légèreté de l'ensemble s'explique aussi par les proportions excessivement sveltes de cette œuvre; en effet, l'Apollon de Tenea a de hauteur huit tôte?, tandis que, si j'en crois Jean Cousin, l'Apollon du Belvédère a de hauteur sept tètes trois parties six minutes, l'Hercule Farnèsesept têtes trois parties sept minutes, la Vénus de Médicis «^ept têtes trois parties et l'Antinous ou le Méléagre sept têtes et deux parties. La conformation des pieds de l'Apollon telle que je viens de l'indiquer est encore une dès particularités de cette statue qui achèvent de démontrer, combien était erronée l'opinion de ceux qui voulaient attribuer toute sa pose à l'imitation des idoles égyptiennes. Les œuvres de la sculpture égyptienne se distinguent, au contraire, par des pieds longs, plats, dont les détails sont négligés et dont tous les doigts sont de la même longueur. Les sculpteurs égyptiens n'ont pas senti l'importance de ces détails de la musculature qui, dès le début, intéressent l'artiste grec à un si haut point.