CHAPITRE XVI
Résultats des études qui précèdent. — De l'utilité de l'archéologie comparée pour apprécier à leur juste valeur les plus anciens monuments de l'art. — Le pays grec et le pays égyptien présentent des contrastes pareils à ceux qu'oSrent leurs œuvres d'art.— Contrastes entre les mœurs grecques et les mœurs égyptiennes énumérés par Hérodote.
Nous avons retiré de cette étude comparative un sentiment plus juste, plus profond, plus exact de la puissante originalité des Grecs. Tout en apprenant à apprécier certaines grandes qualités de leurs ancêtres égyptiens, comme l'intensité du réalisme dans le portrait, la majesté grandiose des colosses royaux, nous avons cependant compris combien leurs procédés étaient enfantins, combien dans leurs bas-reliefs les plus parfaits, ils étaient loin des premiers essais tentés dans ce domaine par les Grecs à Tépoquc archaïque. Cette étude a eu ce résultat de nous permettre de juger ces œuvres des périodes reculées de l'art encore dans l'enfance, de nous apprendre à les mettre à leur place, à les classer suivant leur valeur et de nous élever au-dessus de ces conceptions trop superficielles qui tendent à reconnaître des modèles égyptiens dans des œuvres telles que l'Apollon de Tenea ou les Métopes de Sélinonte.
Sans doute, pour compléter cette grande élude des commencements de l'art en Grèce, il faudrait suivre les arts depuis l'Egypte, en Assyrie, en Chaldée, en Phénicie et en Asie-Mineure, faisant sans cesse des comparaisons semblables à celles que nous avons établies entre les œuvres des Grecs et celles des Egyptiens. Mais l'etïort que nous avons tenté dans une sphère restreinte suffit pour faire entrevoir quelle richesse d'aperçus nouveaux sur l'origine des arts, on pourra tirer d'une science qui sera grande un jour et qu'on peut saluer du nom : A' archéologie comparée.
A mesure que nous avancions dans notre comparaison, le juste sentiment des contrastes qui existent entre les œuvres d'art de ces deux peuples nous pénétrait toujours davantage. Ces mêmes différences se retrouveront aussi dans la nature des deux pays et dans leurs institutions.
Si l'Egypte est le pays de l'uniformité et de la monotonie, la Grèce
est l;i pairie cl la mère des contrastes. C'est ce qui explique les jugements si divers portés sur elle par les voyageurs modernes. Les uns l'admirent, chantent sa végétation exubérante, exaltent le charme de ses oliviers, de ses bosquets d'orangers où brille perdu çà cl Là 1 éclat anti(iue des marbres brisés, tandis que des branches trop chargées les oranges nuires se délaclient et tombent à terre, avec le bruit mat des fruits lourds et conlits par nu soleil de feu. Les autres s'acharnent à peindre ses côtes décharnées, son sol poussiéreux et le prix d'un verre d'eau sur la terre classique.
Un marin maussade vous contera qu'il a claqué des dents sur le roc sacré de l'Acropole d'Athènes, (pi'iin vent glacial le faisait frissonner et (|u'au piintenips la fièvre le secouait à tous les membres. C'est qu'en elîel il y a de tout cela dans ce merveilleux pays grec, véritable patrie de la légende de Protée et l'rotée lui-même. Il y a des oranges et des fièvres, de la poussière ardente et des brises gelées. Le sol et le climat changent sans cesse accouplant toutes les dissonances, courbant sous un joug le vent du Nord et le soleil du Midi.
Après des falaises ardues et Ijlanches, des montagnes escarpées, le voyageur surpris s'arrête dans des vallons arcadiens, ravissantes oasis, où jadis des hommes toujours heureux menaient la vie douce et na'ivc de ces idylles dont le rythme coulait naturellement de leurs lèvres, comme le ruisseau de la source sur le rocher sonore. Du commencement de .lanvier au milieu de .Mai les anémones, les asphodèles, les lenlisques, les ai'bousiers, les cactus, les citronniers, les orangers, les haies de romarin, les pins et tous les arbres résineux, les narcisses, les mélias à grappes vidleltes, les vignes et les amandiers, les jasmins, les passifiores, les clémaliles,les rosiers et les dattiers lleurissent.s'épanouissent, éclatent pêlemêle avec des pavots, des camomilles, le sainfoin, le fumeterre où le coquelicot jette çà et là son Ion strident comme la fanfare d'un coq coupant la canlilène d'un rossignol. .\u [uemier juin tout cela se fane; c'est un cou|t de théâtre! Le rideau tombe et les myrtes et les lauriers-roses entr(!nl en scène. Enfin avec le mois de .luillet la poussière et les sauterelles envahissent tout le pays.
Ces changements per|)étuels de la nature et du diuuit devaient former une race nerveuse, sobre, uudli|)le dans ses aptitudes, eulreprenaiite et rusée comme Ulysse, le héros ijui la personnifie le nueux. Elle devait être la race artistique, par excellence, parce (pie l'art est fait de contrastes puissants et qu'il trouve une source toujours nouvelle dans les transformati(uis brusques de la nature. L'homme plus libre sur celte terre que pailoul ailleurs faisait une œuvre plus individuelle, dont il se sentait plus responsable. Atîranchi de presque tous les soucis matériels par ses
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institutions il pouvait vouer à l'art, c'est-à-dire à l'étude du beau dans la nature, un esprit moins lourd de préoccupations étrangères au but idéal. Enfin cette nation si bien douée n'eut pas non plus à faire, dans le domaine de l'art, les premiers efforts qui l'auraient peut-être rebutée. L'Orient lui avait donné ses moyens techniques ; mais plus heureuse que l'Egypte elle eut cette merveilleuse matière première, ces niar])res de Faros, du Pentélique, de Carysto, dont la couleur et le grain durent donner aux artistes le sentiment d'une chair divine et idéale.
Les contrastes du pays grec se retrouvent aussi dans ses constitutions: tandis que la Thessalie était livrée aux règnes des tyrans, Athènes voyait fleurir la démocratie et Sparte personnifiait l'aristocratie la plus étroite. Au milieu des révolutions et des guerres, la vie de l'artiste était sans cesse agitée, tourmentée, pleine de succès et de revers. Les amitiés étaient fortes, les haines et les jalousies terribles.
Phidias lui-même fut accusé d'avoir volé de l'or appartenant au voile de l'Athéné Parthenos. Il venait à peine de se disculper que ses rivaux et ses adversaires lui intentèrent un nouveau procès. Il avait, disaient-ils, commis le sacrilège de se représenter lui-même parmi les ligures qui ornaient le bouclier de la déesse. Banni d'Athènes, il dut fuir à Olympie, où il fit son chef-d'œuvre le Zeus Olympien C). Mais à Olympie la haine et la jalousie surent trouver contre lui de nouveaux griefs. Accusé de vol pour la seconde fois, il succomba misérablement aux efforts de ses ennemis.
Maintenant à ce pays mobile, à cette nation mouvante qui dès l'origine trouve pour ainsi dire tous les matériaux et les moyens de l'art sous sa main, à ce pays où la vie de l'artiste est une lutte, parce qu'elle est indépendante, comparez la grande plaine uniforme de l'Egypte, avec ses monarchies absolues qui durent deux à cinq mille ans, avec sa vie plate, toujours la même, avec ses artistes esclaves qui pendant des siècles reproduisent invariablement les mêmes types et vous comprendrez que ces différences, ces contrastes que nous avons constatés dans les œuvres de l'art, en Grèce et en Egypte, ont leurs sources cachées dans le sous-sol de la nature et de l'âme humaine où elles plongent, comme des fleurs, leurs racines profondes et puissantes.
Aussi, bien qu'Hérodote ait considéré les Egyptiens comme les maîtres et les ancêtres des Grecs a-t-il été cependant vivement frappé des contrastes qu'offraient les mœurs des habitants de l'Egypte comparées aux autres peuples. Il les a même résumés dans les lignes suivantes que nous donnons à nos lecteurs comme un des plus curieux passages
(') Je suis la version donnée par M. Sauppe.
de cet auteur. « Les Egyptiens, dit-il, avec leur ciel si étrange et leur fleuve si différent des autres, ont encore établi des lois et des coutumes tout opposées à celles du reste des hommes. Chez eux, ce sont les femmes qui vont au marché et qui font le négoce, tandis que les hommes sont au logis à tisser de la toile. Partout ailleurs on tisse en soulevant la trame : en Egypte, au contrau-e, on la baisse. Les hommes portent les fardeaux sur la tête: les femmes sur les épaules (')• Us se soulagent dans les maisons et mangent au dehors dans les rues, disant (|u'il faut faire en secret ce qui est honteux, quoique nécessaire, et au grand jour ce qui n'est pas honteux. Les femmes ne sont prêtresses d'aucune divinité ni mâle ni femelle : ce sont toujours les hommes qui remplissent ces fonctions. Les fils ne sont point tenus de nourrir leurs parents, s'ils ne le veulent pas: les filles au contraire, ne peuvent s'en dispenser. Ailleurs (c'est-à-dire en Grèce) les prêtres des dieux portent la chevelure longue: en Egypte, ils se rasent. Les autres hommes (les Grecs) ont l'usage de se couper les cheveux à la mort de leurs proches : les Egyptiens, rasés en temps ordinaire, laissent croître leurs cheveux en signe de deuil. En tout autre pays la demeure des hommes est séparée de celle des animaux : en Egypte les uns et les autres vivent ensemble. Le fi'oment et l'orge sont les aliments des autres hommes : pour les Egyptiens, c'est un opprobre de s'en nourrir. Ils font leur pain d'épeautre, que quelques-uns appellent c-e«. Ils pétrissent la pâte avec les pieds et la glaise avec les mains, comme aussi font-ils pour enlever le fumier. Aucun peuple ne prati(iue la circoncision, excepté les Egyptiens, et ceux qui leur ont emprunté cet usage. Chaque homme porte deux vêtements: les femmes, un seul. Ailleurs les anneaux des voiles et les cordages se lient en dehors: les Egyptiens les attachent en dedans. Les Grecs écrivent de gauche à droite (') : les Egyptiens de droite à gauche : et en faisant cela, ils disent qu'ils écrivent h droite et les Grecs à gauche. Ils ont deux sortes d'écriture, dont l'une s'appelle " sacrée et l'autre vulgaire. »
Tels sont les contrastes déjà constatés par Hérodote, dans ce style particulier au grand historien, dont on ne sait ce que l'on doit admirer le lilus, ou la naïveté prime-sautière, ou cette puissance d'observation qui le pousse à rechercher des analogies ou des différences jusijue dans les plus |)elits détails. Pour éclairer un sujet la méthode comparée lui était déjà familière, mais il l'acceptait avec toutes ses conséquences.
(') Ici Hérodote exagère, nous avons un grand nombre de bas-reliefs égyptiens représentant des femnics portant des fardeaux sur la tête.
(') Ou sait aujourd'hui que lus Grecs écrivaient, àl'origiue, de droite à gauche.
Que ceux qui veulent attribuer h l'art égyptien une influence considérable sur les débuts de l'art grec, méditent ce chapitre d'Hérodote, qu'ils considèrent que deux peuples aussi divers de mœurs et de conception ne peuvent dans les arts présenter d'autres analogies que quelques emprunts accidentels. Peut-être reconnaîtront-ils alors que l'inspiration artistique de l'Orient n'a exercé sur l'art grec qu'une influence secondaire qui se dissipe dès qu'il arrive à son apogée, une légère impression pareille à ces nuages blancs, venus du Sud, qu'on voit à l'aurore d'un beau jour, qui glissent sans laisser de traces sur le ciel serein et s'évaporent dans la chaleur ardente de Midi C).
Et maintenant, il resterait encore à examiner l'autre face du problème, c'est-à-dire cette fascination que l'art grec, à peine sorti des premiers bégaiements de l'enfance, a su exercer à son tour sur les peuples de l'Orient. Les mouvements plus libres de l'archaïsme grec, le sourire de ses figures, l'expression plus vive des yeux de ses statues durent être comme une révélation pour les artistes de l'Orient. Ils durent subir l'ascendant de cet art nouveau comme plus tard, à la Renaissance, les modernes s'inclinèrent devant la suprématie artistique des Hellènes. C'est dans ce sens qu'elle est vraie la légende de ce Dédale, de ce Grec qui sut faire marcher les statues, qui ouvrit leurs yeux à la lumière et leurs lèvres au sourire.
Poursuivre la route victorieuse de l'archaïsme grec à travers le monde oriental, en marquer les diverses étapes en Phénicie, en Chaldée, en Assyrie, en Egypte ce serait une tâche digne d'occuper ceux qui en ont les matériaux sous la main.
Puisse l'étude qui précède apporter une pierre utile à cet édifice, en précisant dans l'esprit de nos lecteurs les quelques points sur lesquels l'art grec est incontestablement supérieur à ses prédécesseurs.
Puisse-t-elle engager les savants à rechercher, à côté des influences secondaires de l'art oriental, les causes de la supériorité artistique des Grecs dans ces croyances aryennes, dans ces mythes que les ancêtres des Hellènes avaient amenés de l'Inde avec eux, dans toute cette poésie philosophique d'Homère, dans ces contrastes que présente la nature du pays grec, dans toute cette éducation physique et morale d'un peuple nouveau due cà des institutions plus libérales que celles de l'Orient.
Quant à nous, nous n'avons voulu exposer dans cet ouvrage que le point de vue philosophique auquel nous désirons nous placer, la méthode
(1) Les types empruntés par les Grecs à l'art oriental se rattachent surtout aux arts décoratifs, comme la palmette et le sphinx. Sur le Centaure que M. G. Perrot attribue à l'art ohaldéen, voyez la note à la un de cet ouvrage.
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que nous entendons suivre, pailant sans cesse des faits réels, des manifestations de l'art, acceitlant sans parti pris toutes les comparaisons (pi'elles suggèrent et toutes les lumières, qu'elles viennent de TOiient sémili(|ue ou de l'Inde aryenne, mais n'oubliant jias non plus que parmi les causes qui ont déterminé le triomphe délinitif de l'art grec, cet instituteur des civilisations modernes, il faut tenir compte de la grande inspiration de la race aryenne.
Il y a un homme qui a su résumer dans une seule page tous les sentiments dont l'âme de l'archéologue est assaillie, quand, au sortir de l'Orienl, il lui est donné de contempler le monde grec de Phidias; c'est M. E. Henan. Ce sont ces quelques lignes que nous avons eues devant les yeux de l'esprit, au début de cet essai, et c'est avec elles que nous voulons le terminer, pour laisser nos lecteurs sous le charme de cette grande parole.
« L'impression que me fit Athènes, a écrit .M. Renan, est de beaucoup la plus forte (jue j'aie jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe ; il n'y eu a pas deux : c'est celui-là. Je n'avais jamais rien imaginé de pareil. C'était l'idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. Jusque là, j'avais cru (pie la perfection n'est pas de ce monde : une seule révélation me paraissait se raïqu'ochcr de l'absolu. Depuis longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre tlu mot; cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m'apparaissait comme (juelque chose de tout-à-fait à part. Or, voici qu'à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle grec, une chose qui n'a existé (pvune fois, ijui ne s'était jamais vue, cpii ne se reverra plus, mais dont l'elïel durera éternellement, je veux dire un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale. Je savais bien, avant mon voyage, que la Grèce avait créé la science, l'art, laphilosoiibie, la civilisalidii ; mais l'échelle me maufiuait. Quand je vis l'Acropole, j'eus la révélation du divin, connue je l'avais eue la luemière fois que je sentis vivre l'Evangile, en apercevant la vallée du Jourdan des hauteurs de Casyoum. Le UKUide entier alors me parut barbare. L'Orienl me choqua par sa i)ompe, sou ostentation, ses impostures. Les Homains ne furent ipie de grossiers soldats ; la majesté du plus beau Romain, d'un Auguste, d'un Trajan, ne me sembla (jue pose auprès de l'aisance, de la noblesse simple de ces citoyens tiers et tramiuilles. Celtes, Germains, Slaves m'apparurent comme des espèces de Scythes consciencieux, mais pénililement civilisés. Je trouvai notre moyen-àge sans élégance ni tournure, entaché de lierlé dé[)lacée et de [lédaulisme. Cliarlemagne ni'apiiaïut comme un gros palefrenier allemand ; nos chevaliers me semblèrent des lourdauds, dont Théniistocle et Alcibiade eussent souri. H y a eu un peuple d'aris-
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tocrates, un public tout entier composé de conncaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos ralTinés les aperçoivent à peine. Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beaulé des Propylées et la supériorité des scidplures du Parlhénon. Cette révélation de la grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'être. Tout ce que j'avais connu jusque-là me sembla l'etïort maladroit d'un art jésuitique, un rococo composé de pompe niaise, de cbarlalanisme et de caricature. »