III. LE PROTYPE CHALDÉEN DD CENTAURE ET DE PÉGASE
M. G. Perrot m'a cité dans la quinzième série de son Histoire de l'Art, récenmient (larue, parmi ceux qui attribuent au Centaure grec une origine aryenne. Or, c'est surtout à iiropos du Minotaure ilont l'apparilion dans le monde grec est encore une énigme inexplicable, que j'ai recherché si cet être étrange ne devait pas son origine à certains mythes védiques qui auraient survécu dans la poésie grecque primitive. Dans cette hypothèse. l'idée même que les Grecs se faisaient du Minotaure serait d'origine aryenne, mais la forme matériel'e qu'il a affectée serait due à l'inlluence de l'Orient sémitique. Il est incontestable qu'il y a dans les mythes du Minotaure, de Pasiphaë, d'Europa, d'Hercule, un mélange de légendes aryennes et de croyances sémitiques. Ces combinaisons ont donné lieu à des confusions qui peuvent servir à expliquer l'ètrangeté de ces mythes et des êtres hylirides auxquels ils ont donné naissance.
Quant aux Centaures, à Pégase et aux autres démous, nés du culte du cheval, je pourrais ne pas m'en occuper dans un livre où le style de l'Egypte et celui de la Grèce sont seuls comparés. En effet, l'Egj'pte n'a pas connu le culte du cheval: ce n'est donc en tout cas pas à elle que la Grèce a emprunté ses chevaux divins. Mais puisqu'on a attiré mon attention sur ce sujet intéressant auquel M. G. Perrot a apporté des éléments tout nouveaux, voici les quelques observations que me suggèrent ses dernières éludes qui sont de la plus haute importance pour l'histoire de l'art.
M. G. Perrot veut reconnaître le prototype du Pégase, en Assyrie, dans un cheval ailé trouvé sur un bas-relief du palais d'Assournazirpal et relevé par Layard {Niniveh t. II, p. 401).
Je dois faire remarquer d'abord à ce sujet que ce type est assez rare ; il ne se trouve guère que sur les broderies des vêtements, sur des ornements divers dans les bas-reliefs assyriens. (Gfr. Layard. Mon. of Nin. I, 44, 1 ; 50, 6 ; Rawlinson. Ane. Monarch. II, p. 4. II. 5G.) Ensuite, ce cheval ailé a des mouvements élancés, souples, inconnus aux autres monuirents as.syriens, les ailes, la queue, la crinière ne sont nullement traités d'après le système d'ornementation particulier au style assyrien. Ces observations suffisent pour justifier l'opinion de ceux qui ne peuvent voir dans ce prétendu prototype assyrien qu'une copie d'un modèle étranger, très probablement d'un cheval ailé dessiné sur quelque monument persan. Il s'agirait donc d'une composition «l'origine aryenne copiée par un artiste assyrien, et nullement d'une création originale du génie assyrien. Tant qu'on n'aura pas trouvé des exemples plus certains de ce cheval ailé en Assyrie, il sera permis de douter de cette origine orientale du Pégase
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grec : d'autant plus que ie mythe de Pégase, né de Poséidon (Neptune) (le dieu de la tompèle et du vent), et de la Gorgone Méduse (symbole de la nuée chargée d'orage) rappelle de la façon la plus frappante le mythe védique de Viwasvat (dieu du vent) et de Saranyii (l'Erynis indoue) (symbole du nuage), donnant le jour aux deux Açvines, les chevaux divins des Indous. Toutes ces légendes se rattachent à cette idée mythique, d'origine aryenne, que le vent féconde les nuages représentés sous la forme de juments ou de vaches célestss. Gomme le Rig-vcda ('), la poésie grecque primitive est pleine de chevaux ailés, divins, de coursiers à voix humaine, de dénions à corps de chevaux. Au contraire, en Assyrie et en Ghaldée, parmi tous les nombreux monuments découverts récemment dans ce pays, M. Perrot ne peut citer que deux exemples d'êtres fabuleux, composés en partie du corps du cheval, et encore l'un d'eux, le cheval ailé de Layard. est peut-être d'origine aryenne, comme je viens de le dire.
Quant au prototype chcddcen du Centaure, M. G. Perrot croit le reconnaître dans un bas-relief chaldéen du douzième siècle qui représente un monstre composé d'une tête d'homme, d'un buste humain joint à un corps de cheval, muni de grandes ailes, d'une queue de scorpion et d'une seconde tête de licorne, placée derrière la première. M. G. Perrot supprime la tête de licorne, les ailes, la queue du scorpion et trouve que ce qui reste, c'est le Centaure grec. Or, à supposer même que ce monstre compliqué ait été connu des sculpteurs grecs du cinquième siècle, la supériorité des Hellènes consisterait pour nous précisément dans le fait d'avoir enlevé la tête de licorne, les ailes, la queue du scorpion, pour ne conserver que la fusion harmonieuse du buste humain et de la croupe du cheval. C'est dans cette recherche de la simplicité des grandes lignes, dans cette exclusion des discordances nées de l'union de formes trop hétérogènes que réside ia grandeur des artistes grecs, et c'est à la constatation de ces procédés si .simples, dont les effets sont si puissants, que doivent travailler ceux qui se préoccupent des problèmes de la philosophie de l'art. M. G. Perrot lui-même lorsqu'il supprime les détails accessoires et ne voit plus qu'un Centaure dans le monstre chaldéen, subit sans s'en apercevoir l'influence des artistes du siècle de Phidias. Cela dit, je dois relever une difficulté qui parait s'opposer à la théorie de M. G. Perrot. Le Centaure grec de la période archaïque n'a pas la forme du monstre chaldéen, signalé par M. Perrot. Le Centaure grec de la période archaïque tel qu'il se trouve représenté dans les tombeaux de l'ile de Cypre, sur les bas-reliefs d'Olympie (voyez : Botticher Olympia, p.l81flg 34) sur ceux de Rhodes (Cfr. Milchhœfer. DieAnfànçjederKimst in Ch-iechcnland figure 48), sur des vases étrusques (ibid. fig. 49), et dans un certain nombre de statuettes en bronze (dont un des exemplaires les plus remarquables a été desshié dans Overbeck. griech. Plastik. fig. 35. cl.), a la tête, le buste et les jambes de devant semblables à ceux d'un homme, la croupe seule est d'un cheval ('-). Voilà la forme primitive du démon grec et c'est d'elle que les artistes du cinquième siècle, peut-être aussi sous l'influeuce de quelque modèle phénicien, ont tiré le type du Centaure qui prend vie dans les frises du Parthéiion et du temple de Phigalie. M. Perrot espère aussi trouver ce type primitif du Centaure grec sur quelque stèle chaldéeune, sur quelque ivoire ou quelque bijou phénicien, mais jusqu'à présent cet espoir n'a pas été réalisé. Je dois
[}) La mention du cheval ailé est faite pour la i>reiiiié,-e fois dans le Rig-Vèda, I, 117, 14. V, i'J, 5.
^^) Une dernière simplilkalion .le ee lype est le Satyre grée qui n'a conservé du cheval que les oreilles pointues et la queue. 1. n bas-relief do Buddha-Gaya (Inde) du troisième siècle avant notre ère représente un démon A tête de cheval ; les démons à têtes de chevaux, cojnme les Kinnaras, sont souvent mentionnés dans la mvtholosie indoue. Ce sont là les véritables ancêtres des Salyre=, Centaures et Silènes du monde grec, en ce qui concerne la croyance à ces démons, personnifications des lorces do la nature. Cependant la forme orientale du Centaure a peu'.être été adaptée au cours des siècles à une idée aryenne.
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cependant signaler un Centaure qui a la forme primitive que je viens de décrire et qui se trouve sur un bas-relief d'Olympie (Botticher. fig 34) dont les autres figures font du style oriental. Il se pourrait donc bien que cette forme (') fût aussi connue du monde phénicien, mais c'est sans doute de la combinaison de ces deux monstres que les artistes du cinquième siècle ont créé leur Centaure et non pas seulement du démon chaldéen. Mais si la foi'me du Centaure dans les arts plastiques a pu être modifiée par des modèles orientaux, le rôle mythologique et poétique du Centaure est du à l'origine aryenne de la race grecque. La mythologie comparée a démontré les rapports qui existent entre les Gandharvas de l'Inde et les Centaures grecs. Ainsi les Gandharvas s'unissent aux fées des nuages, comme les Centaures aux Nymphes ; le nectar des dieux qui joue un rôle dans la légende des Gandharvas indous est remplacé par le vin dans celle des Centaures ; les Gandharvas comme les Centaures sont des démons prophètes et musiciens ; la forme du Gandliarva tient de celle du cheval, comme celle du Centaure. (Cfr. A. Kuhn. Zeitsch. fur vergl. Sprch. I. 513.) C'est donc une idée purement aryenne qui est à la base de la légende des Centaures ; c'est cette origine qui explique l'importance qu'ils prennent dans la poésie et dans l'art grecs. En résumé, si le monstre chaldéen signalé par M. Perrot a été le prototype du Centaure du cinquième siècle, c'est, en tout cas, la conception aryenne du Gandharva-Ccntaurc qui a présidé à la métamorphose que l'art hellénique a fait subir à celte forme compliquée. L'Orient n'a donné qu'une forme extérieure, matérielle, l'idée qu'elle recouvre et qui l'anime est purement grecque. Sous l'enveloppe orientale nous reconnaissons un démon d'origine aryenne et les modifications que le monstre a subies dans le monde grec procèdent de cette origine. Si les Hellènes n'avaient pas été d'une autre race que les Sémites, ils auraient comme les Phéniciens, copié la forme chaldéenne sans la comprendre, sans y rien changer ou même eu la gâtant Les évolutions que les Grecs ont fait accomplir à ce type, la vie presque réelle qu'ils ont su donner à ces oi'ganismes composés, sont la conséquence de la supériorité esthétique de la race aryenne et du rôle important que jouent les Centaures dans leurs légendes poétiques tout imprégnées des souvenirs de l'Inde.
Dans ces questions si délicates et si compliquées, l'archéologie comparée ne peut pas se passer des résultats acquis de la mythologie comparée ; l'une et l'autre doivent se donner la main pour marcher à la découverte de la vérité.
Dans l'art chaldéen, le monstre signalé par M. Perrot ne parait pas avoir d'autre signification que celui d'un ornement décoratif: dans le monde grec hs Centaures sont des incarnations des puissances sauvages de la nature, ils prennent place avec diverses modifications, dans les légendes traditionnelles, dans les croyances nationales, ils iianlent l'imagination des poètes et peuplent les frises des temples de leurs luttes épi(iues si cruelles et si fantastiques qu'elles semblent être comme des réminiscences d'une création antérieure, disparue sans doute, mais dont l'humanité aurait conservé le terrifiant souvenir.
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