‹ Traité d'archéologie comparée; la sculpture antique; origines--description--classification des monuments de l'Égypte et de la GrèceChapitre 9 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Configuration générale de l'Egypte. — Un mot d'Hérodote commenté par Mariette. — Facilité de la vie et de la culture sur les bords du Nil. — Un moyen original de semer et de labourer au temps d'Hérodote. — La navigation en Egypte décrite par Hérodote. — L'individu égyptien : son anatomie, son caractère, sa langue. — L'Egyptien essentiellement agriculteur n'est ni guerrier, ni navigateur, ni sanguinaire, ni très entreprenant.

Un grand artiste, Hérodote, a expliqué la nature de TEgypte d'un trait de plume en écrivant ces quelques phrases: " Il est évident au premier coup d'œil. mC-me pour qui n'en a pas enlemln parler d'avance, que cette partie de l'Egypte que fréquentent les Grecs, (') est une ferre conquise par les Egyptiens et un présent du fleuve, aussi bien que l'espace situé au-dessous du lac (Mœris), à trois journées de navigation, quoique les Egyptiens n'en disent pas la même chose. Telle est la nature du sol de l'Egypte. En y arrivant par mer, déjà à une journée du rivage, si l'on jette la sonde, on retire du limon, fût-ce à onze brasses de profondeur: preuve que, même à cette distance, le sol est formé par atterrissenient. »

Un grand savant, Mariette-Bey, a commenté Hérodote en disant: "Les pluies torrentielles de l'éqnateur n'auraient pas trouvé à se frayer un chemin jusqu'à la Méditerrannée, en déposant sur la route le limon amassé dans un long parcours, que l'Egypte n'existerait pas. L'Egypte a commencé par être un lit de torrent dont le sol s'est exhaussé peu à peu... L'homme y a paru quand le pays pouvait se suffire à lui-même, c'est-àdire quand la lente accumulation du limon a rendu la culture et la vie possibles, sans emprunts faits au dehors. »

Véritable présent du Nil, l'Egypte à proprement parler n'est donc que le lit du Nil, la partie qui peut être recouverte par ses eaux, tout le reste n'est que désert à peine habitable.

Dans la Haute-Egypte, cette étroite vallée du Nil est resserrée entre la chaîne Arabique à l'Est et la chaîne Lybique à l'Ouest. Dans la Moyenne- Egypte, la chaîne Lybique s'écarte et laisse passer un canal qui porte

C) Il entend la partie située au-dessous du lac Mœris.

38 ÉGYl'TE ET OUÈCE

l'ciii dans la inoviiirc iiniiiiiin' le Ffn/ouni cl fniiiit' ce vaste réservdir appelé jiar Irs anciens le Lac Mieiis. Dans la Hasse-E^ypte. scioii Iléro- (lole, depuis la ville de Cercasore, factiicllciiieiil un peu aii-di-ssuiis des mines de Menipliis, non loin de la ville du Caire;, - le Nil, dit lléiodule, se coupe en trois jiranclies. Lune se dirii,'e au levant: c'est la luindie Pélusienne: la seconde au couchant, sous le nom de Canopi(|uc: la troisième coiiliiiiie en droile lii^iie. parlatieant en deux le Delta, depuis sa pointe iiisipi'à la nier. Celte dernière emhoncluire n'est pas la moins considéralile. ni la moins conmie: elle se nomme Séliennytiipie. Il y a encore lieux autres liianclies (|ui se (iélaelieiit de celte deinicre et se rendent à la mer: l'une sa|tpelle Saïtiipie et l'autre .Mendésienne. Quant aux emhouclnires Holliitine et Hiicoliipie. elles ne sont point l'ouvraLre de la nature, mais elles ont été creusées de main d'Iiiunme. ■

De toutes ces branches du Nil coiniues d'Héntdotc et nommées d'après les villes aniiipies (pi'elles desservaient, deux seulement sont encore naviij;aliles à iiieure (pi'il est, c'est celle de {{oselle au \ord-Ouest et celle de Damii'Ite au Nord. Le sol est, en outre, découpé par une ipiantité de branches secondaires. Le terrain compris entre les branches les plus éloiiiiiées s'appelle le Delta, nom (piil doit à sa ressemblance aveclc 7>c//rf grec majuscide.

Ce ipii nous fi'appe au picmier coup-d'œil. en présence de celle confit;uralion, c'est (pie dès l'orii^ine la culture a dû être facile dans un tel pays. Voilà pounpioi Hérodote appelle l'Et^ypIe ini pn'sciil. voilà pourquoi Mariette nous dit (jue l'hmnmc pouvaii s'y suffire sans cni/inuifs fdils nu (Ic/iors. Le limon du Nil se remue sans effort et devient fertile. Le lleuve arrose lui-même les camiiagnes, il [irépare le sol pour les semailles de l'aulomneC) S|)ontanément il fait l'œuvre ipii ailleurs occupe sans cesse le paysan, il répare les pertes que la culture fait suliir à la terre. Il porte avec lui tout à la fois l'eau (pii purilie et désaltère et l'cniïrais ijui nourrit. La racine de papyrus, le lotus ou la fève il'Lgypte, le corséon et beaucoup d'autres fruits fournissent une subsistance appropriée à la nature de I liomuie. Il n'y a donc pas de pays on l'homme a eu moins à souiïrir à l'oriiiine de son existence. On peut dire que nulle pari ailleurs le combat de l'homme jtrimilif pour l'existence n'a été moins loni; et moins ant,'oissant. Ce n'est iruère (pi'à ré|)o(pie la plus reculée, alors que le Nil séjournait plus loufitemps sur les ti-rres, avant (juil eût formé entièrement le Delta, (pie l'Iionnue à eu peut-être à souffrir de ses inondations et à combattre les serpents, les crocodiles, les hi|ipo|)otames (pii

(') Cfr. Jlisloire de l'art dans tantiquitè, par Ct. l'errot et Cli. Cliipiez. Tonic I, p. 'i. Pour tout ce cjui concerne l'Kjj'ypte, nous cilerons f-ouvenl ce bel oiivi-aije auquel nous renverrons aush-i pour quelques gravures et dessins des monuments.

séjournaient dans ses forets de roseaux. Mais les hommes apprirent bientôt à régler le cours du fleuve, à l'endiguer, à porter par des canaux d'irrigation la fertilité dans tous les sens.

Pour se rendre compte de la facilité que présentait autrefois la culture du Delta, il suiTit de lire le récit suivant d'Hérodote: « Aujourd'hui, dit-il. les habitants de cette contrée (du Delta) sont de tous les hommes, et même de tous les Egyptiens, ceux qui récoltent avec le moins de travail les fruits de la terre: car ils n'ont pas besoin d'ouvrir péniblement des sillons avec la chari'ue, ni de bêcher, ni de prendre aucune des fatigues que prennent les autres hommes pour faire croître la moisson. Le fleuve survient de lui-même, arrose les terres et se retire. Alors chacun sème son champ et y lâche des cochons; ipiand ces animaux ont enfoui la graine avec leurs pieds, il ne reste plus qu'à moissonner. Les épis sont foulés par les cochons et la récolte est faite ! »

Voilà de quoi faire rêver les pauvres laboureurs de la Suisse et de l'Allemagne du Nord.

Aucune population primitive n'a donc été plus heureuse que celle de TEgypte. C'est un pays oii la disette n'est jamais complète. Sans doute, il y a des vaches grasses et des vaches maigres, suivant que le Nil a monté plus ou moins haut, hi récolte est plus ou moins brillante, mais elle ne manque jamais complètement. Dans ces conditions l'homme a dû se développer en Egypte plus vite que partout ailleurs et arriver en peu de temps à une civilisation qui paraît être la plus ancienne de toutes.

L'Egyptien n'a pas eu non plus à se garantir des invasions de l'extérieur. Il est caché dans un pli de terrain entre des déserts el une mer infranchissable. Ces limites naturelles lui sufûsent pour le protéger, il ne construira ni forteresse ni muraille de la Chine: c'est un solitaire qui n'a pas de voisins à redouter, un ermite que son isolement même rendra plus homogène et plus original dans ses conceptions.

Cette situation géographique et la nature du sol de l'Egypte nous permettent de comprendre quel a dû être le caractère primitif de la nation qui a habité ce pays.

Le sol étant comme un riche banquier qui, non seulement reçoit aisément les capitaux qu'on lui confie, mais leur fait encore rendre des revenus énormes, les Egyptiens seront un peuple d'agriculteurs. La vie étant facile, ils seront doux et gais et comme ils peuvent se livrer en |>aix à leurs occupations et à leurs plaisirs champêtres, à l'abri de toute invasion du dehors, ils ne seront ni cruels, ni sanguinaires. Ils seront sédentaires, peu entreprenants et ne connaîtront longtemps pas d'autre navigation que celle du Nil et de ses bras où circulent leurs barques légères chargées de fruits.

A l'époque d'Hérodolc, alors que la civilisation égypliennc avait depuis l(miitenq)s dépassé son apogée, la navigation était encore 1res sinq)k% livs iiriniilive.coninicon peut le vciiidans ce récit de l'historien des guerres niéiliipies: • Les Italeaiix de transport sunt faits d'un bois épineux, assez seinlilalile au lotus de Cyrène, et dont la résine est de la gomme. On taille ce l)ois en plateaux longs de deux coudées, (pi'on assendile comme des liriipies; on assujettit ces plateaux au moyen de chevilles longues cl forli's, sans faire usage de eûtes. Ouaiid le corps du liateau est ainsi fiiruié, on étend des traverses |)ar dessus et l'on calfate iidérieurement les jointures avec du iLipyrus. Le gouvernail plonge au travers du plancher; le mat est fait de bois d'épine el les voiles de papyrus. Ces bateaux ne peuvent pas remonter le tleuve, à moins tpi'il ne règne un bon vent: on les remorque de terre. l*our descendre le courant, on a une planche de tamarin, de la forme dune porte, doublée d'une claie de roseaux : on a de plus une pierre trouée, pesant au moins deux talents. En avant de la lianpie on jelle la planche retenue par une corde, et en arrière la pierre ailachée pareillement. La planche portée |iar le conraid vogue avec rapidité et entraîne la banpie (cette sorte d'embarcation se nomme baris): tandis (pie la pierre tirée par derrière el touchant le fond règle la marche du bateau. Il y a une immense (luantilé de ces barques, etc. ■

Un iH'uple ipii n'est ni guerrier, ni voyageur, ni navigateur, ne sera ni faroiiciie. ni viojenl. ni passionné.

Kt de fait, l'Egyptien laisse couler ses jours si indifférent (pie le vol rapide des aimées ne l'elTraye même pas. Il n'a pas comme d'antres |)euples, seidi le besoin d'une ère lixe avec un |M»int initial. H ne cctmpte pas les années autrement que par le roi régnant. Pourquoi se doinierait-il la peine de niesuici- le leiniis .* Il n'y pense pas même: sa vie coule trop légulière, trop facile, trop monotone, divisée senleineid par les travaux variés «pii reviennent avec les différentes crues du Ml. Elle est semblable au cours de ce ffeuve limoneux (lui monte ou se relire à des intervalles toujours réguliers.

Le corps de l'Egyptien portera l'enqueinte de ces occupations champêtres et de son caractère calme et doux. On est d'accord aujourd'hui poiM' rattacher les Egyptiens aux races blanches de l'Euroite et de l'Asie occidentale. Cinlce aux bas-reliefs, au |>einlures. aux statues aussi bien qu'à l'étude des momies Irouvées dans les plus ancieiuies sépultures. Maspero a pu reconstruire les caractères anatomi(pies de ce |ienple: • L'Egyptien était en général graml. maigre, élancé. Il avait les épaules larges el |)leines, les iiecloranx saillants, le bras nervenx el terminé par

une main fine et longue, la hanche peu développée C^), la jambe sèche; les détails anatomiqnes du genou et des muscles du mollet sont assez fortement accusés, comme c'est le cas pour la plupart des peuples marcheurs: les pieds sont longs, minces et aplatis par l'habitude d'aller sans chaussure. La tête, souvent trop forte pour le corps, présente d'ordinaire un caractère de douceur et même de tristesse instinctive. Le front est carré, peut-être un peu bas, le nez court et rond; les yeux sont grands et bien ouverts, les joues arrondies, les lèvres épaisses, mais non renversées: la bouche un peu longue garde un sourire résigné et presque douloureux f). Ces traits communs à la plupart des statues de l'ancien et du moyen empire, se retrouvent plus tard à toutes les époques. Aujourd'hui encore, bien que les classes supérieures se soient défigurées par des alliances répétées avec l'étranger, les simples paysans ou fellahs ont gardé presque partout la physionomie de leurs ancêtres. » {Maspero. Histoire ancienne, p. 16.)

Quant à la langue, depuis les travaux de Champollion, on sait que l'Egyptien semblerait se rattacher aux langues dites sémitiques et certains procédés que celles-ci ont mis en œuvre se retrouvent en égyptien à l'état rudimentaire. L'Egyptien se serait donc séparé de très bonne heure du groupe de ses langues sœurs, à une époque où leur système grammatical était encore en voie de formation. La langue égyptienne est donc à l'origine parente de celles des Arabes, Hébreux et Phéniciens, mais elle s'est détachée de sa famille assez tôt pour avoir une physionomie particulière. C'est ce que les linguistes expriment en disant que les Egyptiens sont proio-sémiiiques. Telle est l'opinion de Lepsius, Bunsen, Benfey et Maspero. Mais Renan ne la partage pas. et estime que les Egyptiens sont de race chamitique à laquelle se rattachent aussi la plupart des idiomes de l'Afrique septentrionale. La question d'origine n'est donc pas encore tranchée d'une façon absolue.

O Les plus anciennes statues grecques frappent, au contraire, par le développement des hanches, la puissance des muscles, des cuisses, l'aspect trapu de l'ensemble du corps. Ces traits généraux sont surtout remarquables dans les monuments d'origine dorienne. L'Héraclès (Hercule) des Métopes de Sélinonte que nous publions plus bas (Planche X. A.) peut en donner une idée. D'autres attribueront sans doute ces formes trapues à l'imitation des bas-reliefs assyriens, mais je préfère y voir les premiers ellorts encore assez gauche de ce naturalisme qui est un des principaux caractères de l'archaïsme grec.

(°) Les statues grecques de l'époque la plus ancienne ou archaïque présentent, toutes un sourire conventionnel qu'on a appelé le sourire typique. Mais bien loin d'être résigné, ce sourire des héros et des dieux d'Homère a quelque chose de triomphant il est presque provocateur. C'est « le rire inextinguible des dieux bienheureux » qui retentit dans les échos de l'Olympe.

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