ELECTRICITE PHYSIOLOGIQUE
1052. Courant propre de la grenouille. — NOUS avons VU (JUC
plusieurs des expériences de Galvani paraissent démontrer l'existence d'une force électromotrice dans les membres d'une grenouille, indépendamment de tout contact avec une substance métallique, de sorte que si l'on réunit un muscle et le nerf correspondant par un circuit qui n'introduise pas de contact nouveau, ce circuit est traversé par un courant électrique.
Nobili (*) a démontré cette propriété de la manière suivante. Deux verres contenant de l'eau distillée et communiquant avec un galvanomètre sont réunis par une patte de grenouille récemment sacrifiée, dont les muscles plongent dans l'un des vases et les nerfs lombaires dans l'autre vase. L'aiguille est déviée et indique un courant qui va du nerf aux membres par le circuit extérieur. Nobili construisit ainsi une pile formée de plusieurs grenouilles semblables disposées en tension et obtint un courant d'autant plus intense que le nombre de couples était plus grand. On peut môme manifester cette électricité par des contractions musculaires ; il suffit de réunir séparément les nerfs et les muscles d'une grenouille convenablement préparée à deux points différents du nerf d'une autre grenouille, pour provoquer des secousses à chaque établissement ou suppression du contact.
L'expérience de Galvani était encore plus simple, puisqu'il déterminait des contractions en réunissant par un fil d'or ou par un morceau de muscle les pattes de la grenouille avec les nerfs
(*) Annales de Chimie et de Physiqtie, 2e série, t. XXXVIII, p. 225.
lombaires, ou même en touchant directement le nerf par le muscle ; dans ce cas, l'organe producteur d'électricité servait en même temps d'électroscope.
1033. Dans toutes les expériences de cette nature, l'emploi des fils métalliques pour toucher différents points d'un organe imprégné de liquide peut causer des erreurs graves, et il est nécessaire d'éliminer le phénomène de polarisation des électrodes, M. Du Bois-Reymond prend, par exemple, deux petits augets en zinc contenant des solutions saturées de sulfate.de zinc parfaitementpur; sur le bord de ces vases sont placés des paquets de bandes de papier à filtrer régulièrement taillées et serrées par des lanières de caoutchouc. Ces bandes sont imprégnées de sulfate de zinc. Les deux augets communiquant avec un galvanomètre à très -grande résistance, on réunit les deux paquets par des bandes de papier également imprégnées de sulfate de zinc : le courant doit être nul. S'il se manifeste d'abord une petite déviation de l'aiguille, par suite d'une dissymétrie dans l'appareil ou d'un défaut d'équilibre dans les températures, on attend que l'aiguille revienne au zéro. Alors on enlève les bandes mobiles et l'on réunit les paquets par les organes que l'on veut étudier. Un moyen plus simple encore d'éviter la polarisation des électrodes est de munir les fils du galvanomètre de deux lames de zinc protégées par des tubes de verre, et terminées par des bourrelets d'argile plastique imprégnée de sulfate de zinc ; on peut donner à cette argile une forme quelconque et s'en servir pour toucher les deux points entre lesquels on veut manifester une différence de potentiel.
1034. Propriétés du cylindre nerveux ou musculaire. — L électricité animale a donné lieu à un grand nombre de travaux que nous ne pouvons pas analyser ici; nous résumerons seulement quelques-uns des faits principaux.
Les expériences que l'on réalise, soit avec un animal entier, soit avec un membre dont on conserve en même temps les muscles et les nerfs, correspondent en réalité à un phénomène complexe, dans lequel chacun des organes élémentaires intervient pour une part. Considérons d'abord un cylindre musculaire ou nerveux PQP'Q' (fig,294), dont les bases sont formées par des sections artificielles perpendiculaires à la direction des fibres, et donl les faces latérales sont parallèles aux fibres. Les résultats
que Ton obtient en étudiant un pareil organe suivent toujours la même marche, quelles que soient les dimensions du cylindre, que la surface latérale soit naturelle ou artificielle ; on est donc autorisé à conclure que les propriétés du cylindre musculaire ou nerveux ne sont que la traduction et la multiplication des propriétés inhérentes aux fibres élémentaires des muscles et des nerfs. Appelons équateur de ce cylindre le cercle CD déterminé sur la surface par un plan perpendiculaire au milieu des arêtes, et pôles les extrémités A et B de l'axe. Si Ton réunit par un circuit extérieur deux points quelconques M et N situés dans un plan passant par l'axe, il se produit en général un courant, à moins que les deux points touchés ne soient symétriquement placés par rapport à l'équateur ou à l'axe. M>
La loi du phénomène est trèssimple : le courant va toujours par le fil extérieur vers celui des deux points touchés qui est le plus rapproché de l'un des pôles. L'intensité de ce courant Fig. 294.
est variable avec la position et
la distance des points touchés : elle est maximum quand l'un des points est sur l'équateur et l'autre sur un pôle.
Le potentiel est donc variable aux différents points de la surface du muscle, maximum sur l'équateur, minimum aux deux extrémités de l'axe, et il varie dans l'intervalle d'une manière continue. On peut représenter la valeur du potentiel en chaque point par une normale à la surface comptée positivement vers l'extérieur; si l'on admet, par exemple, que le potentiel soit nul sur le pourtour des deux bases, on obtiendra ainsi une courbe comme celle qui est pointillée sur la ligure. La force électromotrice du courant que l'on obtiendra en réunissant par un fil deux points quelconques M et N sera proportionnelle à la différence algébrique des ordonnées correspondantes MM' et NN' de la courbe des potentiels.
L'intensité du courant nerveux ou musculaire dépend encore des dimensions du tronçon que l'on examine : elle croît avec le diamètre et avec la longueur.
Si l'une des extrémités du muscle conserve la portion tendi-
540 TRAH$ D'ÉLECTRICITÉ STATIQUE.
neuse qui la termine, cette extrémité, quand on examine le muscle aussi frais que possible, se comporte comme la surface longitudinale : elle est positive par rapport à une section transversale. L'extrémité tendineuse est même d'abord positive par rapport à la surface longitudinale; mais, au bout de quelque temps, son potentiel diminue et elle finit par se comporter comme une section transversale artificielle.
1055. Les résultats dépendent d'ailleurs, non-seulement de la structure de l'organe, mais de la forme même du fragment qui sert aux expériences. Quand on coupe un muscle cylindrique par deux plans parallèles entre eux, mais obliques sur la direction des fibres, on obtient un cylindre oblique dont la section par un plan méridien perpendiculaire aux bases est un parallélogramme PQP'Q' (fig. 295). La distribution des potentiels n'est
plus la même que pour le cylindre précédent : on obtient un courant, par exemple, quand on réunit deux points situés sur la base à égale distance de l'axe, et ce courant va de l'angle obtus vers l'angle aigu parle fil extérieur. Le potentiel minimum n'a pas lieu à l'extrémité A de l'axe, mais en un point A' situé entre cette extrémité et le sommet le plus aigu, et la droite CD qui joint les points à potentiel maximum n'est plus normale à l'axe. La courbe de distribution des potentiels à la surface aura une forme analogue à celle qui est représentée en pointillé sur la ligure; on voit bien, d'après cette courbe, quel sera le sens du courant que l'on obtiendra en réunissant deux points quelconques par un circuit extérieur.
Ces courants, dus à l'obliquité des sections, ont été appelés courants d inclinaison ; ils sont quelquefois très-intenses et arrivent bientôt à voiler le phénomène principal. Ainsi, avec le muscle gastroenémien d'une grenouille, M. Du Bois-Reymond a obtenu un courant d'inclinaison dont la force électromotrice équivalait à 0,1 14 d'un couple Daniell, tandis que la force élec-
\ aP'
svs \
Fig. 29;i
tromotrice développée entre les sections longitudinale et transversale sur un muscle normal est de 0,04 à 0,08 d'un Daniell, et que celle du nerf sciatique n'atteint que 0,028.
11 suffit d'ailleurs de tailler dans un muscle quelconque une petite lame en forme de losange et de toucher deux angles voisins par des électrodes non polarisantes, pour obtenir un courant qui va de l'angle obtus à l'angle aigu. Ce qui prouve bien que l'effet est dû à la forme même du losange, c'est qu'on renverse le sens du courant en étirant le muscle, de façon que les angles primitivement obtus deviennent aigus et inversement.
Quand on étudie l'électricité fournie par un membre entier, en établissant une communication entre les muscles et les nerfs, les effets que l'on obtient sont la résultante des actions de toules les fibres élémentaires. Gomme les muscles forment la masse la plus volumineuse des tissus et que leurs courants, à dimensions égales, sont aussi plus forts que ceux des nerfs, on peut considérer les muscles comme intervenant pour la plus grande part dans la production d'un courant général.
1056. influence des contractions. — Les propriétés électriques d'un muscle sont en relation directe avec son état de contraction ou de relâchement. Lorsqu'un muscle cylindrique dont on a ménagé le nerf est mis en communication avec un galvanomètre par l'une des extrémités de l'axe et un point de Péquateur, l'aiguille éprouve une certaine déviation; si l'on excite alors le nerf, soit par la chaleur, soit par une action mécanique ou un courant d'induction, de manière à produire une contraction tétanique, aussitôt l'aiguille du galvanomètre se rapproche du zéro; l'aiguille revient à sa position primitive quand le muscle rentre au repos, et les mêmes modifications se manifestent pour une nouvelle contraction. 11 y a donc, au moment de la contraction, une variation négative du courant musculaire, et les différences de potentiel de la surface tendent à s'annuler. Les variations de température qu'éprouve alors le muscle interviennent peut-être en partie dans cette modification électrique.
Un autre moyen de mettre le même phénomène en évidence est de réunir par un galvanomètre les deux membres inférieurs d'une grenouille reliés encore par leurs nerfs lombaires; l'aiguille alors n'est pas déviée, mais il suffit de provoquer la con-
traction d'un des membres pour obtenir un courant qui va, par l'extérieur, du membre contracté à celui qui ne l'est pas.
Dans les expériences de cette nature on opère presque toujours sur des organes enlevés à des animaux sacrifiés ; quand on emploie des animaux vivants, il est nécessaire de pratiquer des blessures pour détacher l'épiderme qui est mauvais conducteur et pénétrer jusqu'à la surface véritable des muscles ou des nerfs. On peut donc attribuer la production d'électricité à des effets chimiques ou thermoélectriques , parce que les organes exposés à l'air subissent une altération rapide et laissent exsuder des liquides différents, et que l'inflammation qui se manifeste au voisinage d'une plaie ou d'une blessure sur un animal vivant y provoque une élévation de température très-sensible. Toutefois les résultats ne sont pas modifiés quand on fait les expériences dans un gaz quelconque privé d'oxygène et quand on pénètre dans les tissus d'un animal vivant de manière à n'y pas produire de blessures appréciables.
1037. M. Du Bois-Reymond a manifesté parles contractions musculaires des courants qui paraissent présenter quelque analogie avec le phénomène de la variation négative. On fait communiquer avec un galvanomètre deux vases renfermant de l'eau salée ou tout autre liquide conducteur. Un observateur tient une barre de bois par les deux mains en plongeant les index séparément dans les deux liquides. L'aiguille étant en repos, on contracte une des mains en serrant la barre : aussitôt l'aiguille est déviée, indiquant un courant qui va, par le corps de l'observateur, du bras contracté à celui qui ne l'est pas. Ces courants disparaissent peu de temps après que la contraction a cessé.
M. Buffa réalisé ainsi une véritable pile en formant une chaîne de 16 personnes qui se tenaient par les mains. Toutes les personnes de la chaîne contractant le même bras, il se produisait un courant d'un certain sens, et le courant changeait de sens par la contraction de l'aulre bras.
On répète cette expérience d'une manière plus simple en tenant dans les mains deux poignées de cuivre, comme celles qui servent pour les secousses physiologiques, reliées à un galvanomètre à fil très-long. Il se manifeste un courant dans un sens ou dans le sens opposé, suivant que l'on contracte l'une ou l'autre
des deux mains. Toutefois, il est à remarquer que le courant obtenu dans une expérience ne cesse pas aussitôt que la contraction n'a plus lieu, et qu'il met un certain temps à disparaître. On peut encore obtenir exactement les mômes effets sans contraction, du moins volontaire. L'observateur pose sur une table les deux mains qui tiennent les poignées et un aide appuie alternativement sur l'une ou l'autre de ces deux mains par l'intermédiaire d'un linge, pour éviter toute influence directe. On observe ainsi les mêmes courants que ceux que produisait la contraction volontaire des mains qui tiennent les poignées.
1058. Une partie de ces différents effets peut sans doute être attribuée à des variations de température, à l'influence de quelque sécrétion ou à d'autres circonstances extérieures ; mais il parait résulter des nombreuses expériences qui ont été réalisées à ce sujet, que la production d'électricité est un phénomène corrélatif de la vie des organes, intimement lié aux actions mécaniques ou physiques dont ils sont le siège.
C'est au même ordre d'idées que l'on doit rattacher la faculté que possèdent certains animaux de provoquer de véritables secousses électriques- Chez les animaux qui sont doués de cette curieuse propriété, comme différentes espèces de torpilles et la gymnote électrique, il existe un organe particulier formé par des prismes accolés les uns aux autres comme les alvéoles des abeilles, et dont la forme présente une analogie remarquable avec la pile à colonne. Cet organe s'électrise sous l'influence de la vie, comme'une pile ouverte à grande résistance, et l'animal en provoque la décharge à volonté ; on peut d'ailleurs isoler l'un des prismes de l'organe électrique et obtenir des décharges en excitant le filet nerveux correspondant, Si l'on excite un renflement particulier de la moelle allongée où se centralisent tous ces filets nerveux, on provoque la décharge de l'appareil tout entier. L'électricité une fois dépensée se reproduit d'abord rapidement chez l'animal vivant, mais son énergie diminue peu à peu, et il faut laisser l'organe au repos pendant un temps plus ou moins long pour qu'il ait repris toutes ses propriétés. Ces phénomènes, que nous ne faisons qu'indiquer, présentent une analogie frappante avec les courants musculaires et la variation négative due à l'influence d'une excitation quelconque.
1059. Électricité dans les végétaux. — 11 est à présumer,
d'après cela, que la végétation des plantes et les différents organes qui constituent les végétaux doivent aussi être des sources d'électricité. Pouillet a placé de la terre végétale dans des capsules de verre vernies et parfaitement isolées, qu'il mettait en communication avec un électroscope condensateur. 11 a semé dans la terre humide des graines de plantes à végétation rapide, comme le blé, le cresson, la giroflée et la luzerne. Tant que le germe des graines n'était pas sorti de terre, le condensateur ne donnait aucune trace d'électricité; mais, dès que la végétation à l'air eut commencé, l'électroscope essayé à différentes heures de la journée ou de la nuit, et ramené à l'état neutre après chaque observation, se montra toujours chargé d'électricité négative. Ces expériences ne réussirent que dans l'intérieur d'une chambre où l'air était convenablement desséché , sans doute parce que l'humidité condensée sur les vases établissait une communication suffisante avec le sol pour faire disparaître l'électricité à mesure de sa production. On pouvait donc en conclure que les gaz qui s'échappent des plantes, pendant l'acte de la respiration, sont électrisés positivement par rapporta la surface du sol, et deviennent ainsi l'une des sources importantes de l'électricité atmosphérique.
Toutefois ces résultats ont été mis en doute par M. Riess (*). Ce physicien remplit de terre végétale, maintenue constamment humide, un vase de laiton ou de porcelaine en communication avec un électroscope condensateur, et il y fit germer du cresson. Un deuxième vase tout semblable, et contenant la môme terre non ensemencée, fut relié avec un autre électroscope pour servir de témoin. En observant l'appareil tous les jours il trouva souvent des traces d'électricité, mais de signes variables, et les deux vases donnèrent constamment les mêmes résultats, ce qui semble indiquer que l'origine de l'électricité est tout à fait accidentelle et ne saurait être attribuée à la végétation.
1040. Au contraire, l'existence de forces électroinotrices dans les organes des végétaux ne paraît pas douteuse. M. Donné, par exemple, obtenait un courant électrique en plongeant dans des
[*) lJogg. Annal., t. MX, p. 228.
fruits deux aiguilles de platine, l'une du côté de la queue, et l'autre du côté de l'œil. Suivant les espèces de fruits, le courant allait tantôt dans un sens et tantôt en sens contraire.
M. Becquerel (*) touchait de môme, par des aiguilles de platine, deux points de la surface obtenue en coupant une tige par une section transversale, et il a constaté que la moelle était toujours positive par rapport aux portions ligneuses plus éloignées, de sorte que le potentiel serait maximum dans l'axe de la plante et irait en diminuant d'une manière continue jusqu'à la couche corticale ; dans cette couche, au contraire, les effets électriques seraient inverses et le potentiel irait en augmentant avec la distance à l'axe. M. Becquerel a fait aussi beaucoup d'expériences avec des feuilles, des tubercules, des racines et a toujours obtenu des courants très-marqués.
L'emploi des aiguilles de platine est sujet à beaucoup d'erreurs, parce qu'il est très-difficile d'éviter la polarisation des électrodes, et les expériences réalisées sur des portions détachées des végétaux peuvent être en outre influencées soit par les altérations que les tissus éprouvent au contact de l'air, soit par la forme même des fragments, comme pour les cylindres musculaires à sections obliques. M. Buff (2) a repris cette étude en évitant, autant que possible, de mutiler les plantes et en prenant pour électrodes des colonnes d'eau en contact avec du mercure, de manière à éliminer toute force électromotrice étrangère. Pour comparer l'état électrique des feuilles avec celui des racines, la plante était enlevée de terre, les racines bien lavées clans un courant d'eau, puis on plongeait les racines et les feuilles séparément dans les deux vases servant d'électrodes ; il se produisit toujours un courant allant des feuilles aux racines par le galvanomètre. L'expérience donnait les mêmes résultats quand on comparait une branche séparée du végétal avec les feuilles, les fleurs et les fruits. On peut donc regarder comme établi que les racines et toutes les parties internes des plantes, qui sont remplies des sucs de la végétation, sont négatives par rapport à la surface plus ou moins humide des feuilles, des fleurs, des fruits et des jeunes rameaux.
i1) Annales de Chimie et de' Physique, .3° série, t. XXXI, p. 40. (2) Annales de Chimie et de Physique, 5e série, t. XLI, p. 198»
540 TKA1TÉ DÉLECTHICITE STATIQUE.
PHENOMENES ELECTRO-CAP1LLAIKES
1041. Expériences de M. Becquerel. — M. Becquerel (*) Considère comme due aux phénomènes de capillarité l'électricité qui se manifeste dans l'expérience suivante. Dans une cuiller de platine, qui communique avec l'un des fils d'un galvanomètre, il verse de l'acide chlorhydrique étendu, puis il plonge dans le liquide une éponge de platine tenue par une pince du même métal et communiquant avec l'autre fil. Au même instant, il se produit un courant qui va de la cuiller à l'éponge par le galvoinôtre; mais, à mesure que les interstices de l'éponge se remplissent de liquide, le courant s'affaiblit peu à peu et finit par s'annuler. Pour recommencer ensuite l'expérience, il faut laver l'éponge dans l'eau à plusieurs reprises, puis la chauffer au dard d'un chalumeau. Les résultats sont les mêmes avec l'acide nitrique, quoique moins marqués. Le charbon de bois plongé dans l'acide nitrique ou dans l'acide sulfurique donne aussi des courants dont la durée est même plus grande qu'avec l'éponge de platine, mais cette fois le courant va du charbon au galvanomètre. Ces phénomènes, dont le sens est quelquefois variable d'une expérience à l'autre, peuvent être attribués à l'influence des gaz que les corps poreux, et la mousse de platine en particulier, absorbent en grande abondance, ou même en partie à des changements de température. Il ne parait pas démontré que la capillarité y intervienne directement.
1042. Depuis quelques années, M. Becquerel (2) a étudié d'autres phénomènes très-curieux, dans lesquels il attribue un rôle important aux actions capillaires. Lorsque deux liquides sont séparés par un espace très-resserré, comme une fente étroite dans un tube fêlé, ou l'intervalle de deux lames de verre appliquées l'une contre l'autre, ou les interstices d'une membrane poreuse, comme le papier parcheminé et le collodion, le contact des liquides s'établit par des surfaces très-restreintes et il peut en résulter deseffets électriques particuliers, tout différents de ceux qu'on obtiendrait si les liquides étaient en contact par des sur-
1 Annales de Chimie et de Physique, 2* série, t. X"XIV, p. 341.
- (.omptes rendus de l'Académie des sciences* t. I*XJV et suivants, passim.
faces plus étendues. M. Becquerel a reproduit ainsi un certain nombre de composés cristallisés analogues à ceux que l'on trouve dans la nature : des sulfures métalliques, l'alumine à 5 équivalents d'eau, des oxydes métalliques, le silicate de cuivre, l'aluminate de magnésie, le fluorure de calcium, etc.
Le procédé d'expérience employé par M. Becquerel parait être un moyen de constituer des couples qui présentent une résistance intérieure considérable et dans lesquels les échanges entre les différents liquides ne s'effectuent qu'avec une extrême lenteur. Les deux liquides qui sont séparés par un espace capillaire franchissent l'un ou l'autre cet espace, ou le traversent tous deux en proportions différentes. Dès que le contact a lieu, il s'effectue entre eux des réactions chimiques qui donnent des corps nouveaux. Si l'un des produits se sépare à l'état solide, il reste un liquide intermédiaire, différent des deux premiers, qui modifie la force électromotrice ; les échanges qui ont lieu par diffusion s'opèrent très-lentement et l'on se trouve ainsi dans des conditions très-favorables à la formation de corps cristallisés. M. Becquerel pense que des phénomènes de même nature sont réalisés dans les animaux et les végétaux, où les liquides de l'organisme circulent ainsi par des tubes très-étroits, analogues aux espaces capillaires d'un tube fêlé ou de deux lames de verre rapprochées jusqu'au contact.
1045. Expériences de M. Lippniann. - — Les phénomènes de
capillarité donnent lieu cependant à de véritables forces électromotrices, en relation intime avec la polarisation des électrodes. Supposons qu'une colonne de mercure, placée dans un tube capillaire, soit en contact avec de l'eau acidulée. Si l'on met le mercure et l'eau séparément en communication avec le pôle négatif et le pôle positif d'une pile dont la force électromotrice est insuffisante pour décomposer l'eau d'une manière continue, le mercure se polarise et se recouvre d'une petite quantité d'hydrogène condensé. La surface de séparation des deux liquides est alors modifiée* et l'on conçoit que la constante capillaire, ou la tension superficielle, n'ait plus la même valeur que précédemment. M; Lippmann (l) a constaté^ en effet, que les phénomènes de ca-
'}) Anitalcs de Ghimib et de Physique, 5e série, t. V, p. 494.
pillarité sont alors modifiés ; il a déterminé par plusieurs méthodes la relation qui existe entre les changements de dépression capillaire et les valeurs de la différence de potentiel qu'on établit entre les deux liquides.
Un tube capillaire A (fig. 296), par exemple, parfaitement cylindrique, communique d'une part avec un vase plus large C renfermant du mercure, et d'autre part, à l'aide d'un siphon, avec un verre D contenant de l'eau acidulée par un dixième d'acide sulfurique, au fond de laquelle se trouve une couche B de mercure. Les deux masses de mercure peuvent être mises en communication avec l'extérieur par des fils de platine a et (3. Si les fils a et (B communiquent entre eux, le potentiel est le même
dans les deux masses de mercure, l'eau acidulée est à un potentiel différent déterminé par le contact des deux liquides, et le niveau du mercure s'arrête dans le tube capillaire en un point M, où il revient exactement quand on fait osciller la colonne liquide. La position d'équilibre est au contraire très-variable, comme on le verra plus loin, si les deux masses de mercure ne sont pas en communication ; c'est là la cause principale des perturbations, qui ont été observées dans la mesure, des effets de capillarité, surtout quand on opère avec le mercure.
La constance de la dépression capillaire dans ces conditions normales étant bien démontrée, on établit par une pile auxiliaire une différence de potentiel déterminée entre les deux fils a et g, en ayant soin que le mercure en M soit négatif, et l'on observe au cathétomètre le déplacement delà colonne de mercure. La nouvelle position d'équilibre est encore absolument constante, lorsque la différence du potentiel ne change pas ; on peut donc, au moyen d'un électromètre, déterminer la relation empirique qui existe entre ces deux quantités (*).
[*) La polarisation du mercure par l'oxygène devrait donner des résultats de même ordre, mais l'expérience n'est pas réalisable : la surface du mercure se ternit par une
1044. Cette méthode présente quelques imperfections, parce qu'il est difficile d'obtenir un tube capillaire dont le diamètre soit parfaitement constant, de sorte que les différences de niveau ne représentent pas exactement les changements de capillarité. 11 vaut mieux ramener le liquide au même point dans toutes les expériences, à l'aide d'une pression auxiliaire que l'on détermine.
Fig. 297.
Pour cela, on effile à la lampe la partie inférieure d'un tube de verre A (fig. 297^ que l'on remplit de mercure ; on fait plonger la pointe dans un autre tube B contenant de l'eau acidulée et renfermant à la partie inférieure une couche de mercure. Quand on fait communiquer les deux masses de mercure par des fils de
couche noire d'oxyde, le tube de verre s'encrasse et les positions d'équilibre deviennent tout à fait irrégulières.
platine a et g, la surface de séparation des liquides dans la portion effilée s'arrête en un point où le diamètre est tel que les actions capillaires, déterminées par la tension superficielle normale des deux liquides, suffisent à équilibrer la pression de la colonne mercurklle ; on observe cette position avec un microscope à réticule M. Si Ion établit alors une différence de potentiel entre les fils a et g, la tension superficielle est augmentée, le mercure remonte, et il est nécessaire d'augmenter la pression de la colonne pour ramener le ménisque au même point. Un moyen très-simple est de faire communiquer l'extrémité supérieure du tube AB avec un manomètre H, par l'intermédiaire d'un tube de caoutchouc T à parois épaisses, que Ton comprime plus ou moins à l'aide d'un écrou E. On mesure alors la différence de pression accusée par le manomètre, et la différence de potentiel ou la force éleclromotrice correspondante.
1045. M. Lippmann a constaté ainsi que la tension superficielle augmente d'abord à peu près proportionnellement à la force électromotrice, jusqu'à un maximum qui a lieu pour une différence de potentiel égale à 0,9 de celle d'un couple Daniell ; la tension superficielle atteint alors 1,47 fois sa valeur normale. A partir de ce point, la tension superficielle diminue jusqu'à ce que la force électromotricc devienne égale à celle de deux couples Daniell. Voici les résultats numériques, en prenant pour unité la force électromotrice d'un Daniell, la pression primitive étant de 750mm pour la tension normale.
FORCE
ACCROISSEMENT
FORCE
ACCROISSEMENT