‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 24 sur 79 · OBSERVATIONS DE GOÛT ET JUGEMENT CRITIQUE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS DE GOÛT ET JUGEMENT CRITIQUE

Quand on a fait au sujet d'un passage donné les différentes remarques dont nous venons de parler, il ne reste plus qu'à exprimer une opinion sur la valeur littéraire de ce passage avant de l'expliquer au point de vue grammatical. Si Ton se trouve en présence d'un chef-d'œuvre reconnu tel et consacré par l'admiration de la postérité, on se contentera de donner une forme particulière à l'opinion commune. Ainsi l'on ne dira pas de Racine, comme l'a dit Voltaire, qu'il est « heau, admirable^ sublime. » Il faut éviter avec autant de soin les formules banales dont les critiques ont tant abusé, et jamais on ne, devra s'écrier : « Que c'est beau ! quelle grandeur! quelle, force! quelle incomparable perfection! Notre auteur seul, était capable de s'exprimer ainsi! etc. etc. » Quand il s'agira déjuger une page quelconque, disons simplement si elle est mauvaise, ou médiocre, ou belle, ou enfin sublime, et empressons-nous d'ajouter pourquoi nous la jugeons telle. Ainsi, étant donnés les vers suivants, par lesquels Corneille a commencé la tragédie A' Andromède :

Généreux inconnu qui chez tous les monarques Portez de vos vertus les éclatantes marques, Et dont l'aspect suffit à convaincre nos yeux Que vous sortez du sang ou des rois ou des dieux, Puisque vous avez vu le sujet de ce crime Que chaque mois expie une telle victime, Cependant qu'en ce lieu nous attendrons le roi, Soyez-y juste juge entre les dieux et moi.

Jugez de mon forfait, jugez de leur colère;

TRAITÉ D'eXPL. FRANC. o

3d TRAITÉ D'EXPLICATION FRANÇAISE.

Jugez s'ils i)iH eu droit 4'en punir une mère,

S'ils ont dû faire agir leur haine au même instant.

U faudra bien avouer que ce début est détestable, et tout à fait indice d'un si grand poète, parce que les pensées en $ont ob$cnre§ et vulgaires, exprimées dans un langage prétentieux- et sans véritable grandeur ; parce qu'il est impossible au spectateur de comprendre que la personne qui parle ainsi est la mère de Tinfortunée Andromède, et que son interlocuteur est Persée, etc.

Si au contraire nous avons à juger cet exorde de Bossuet :

Celui qui règne dans les deux, et de qui relèvent tous les empires,, à qui seul appartient la gloire, la majesté, l'indépeudance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons ^

nous dirons qu'il est admirable, parce que l'orateur, comprenant quelle majesté religieuse doit avoir l'oraison funèbre, nous transporte, pour ainsi dire, dans les cieux, et nous montre dans sa toute-puissance celui que Corneille a nommé quelque part « le Seigneur des seigneurs'. » La pensée est de la plus grande noblesse, et les expressions qui la rendent, loin de l'afRiiblir, ne font au contraire que lui donner une nouvelle force par leur extrême simplicité, etc.

Mais il est imposible de proposer à cet égard des règles précises, car le goût des belles choses peut bien être développé, il ne se donne point. C'est par une étude constante des œuvres reconnues parfaites que Ton parvient à goûter celles qui leur ressemblent; que faire si l'esprit ne sait pas Igoûter ces chefs-d'œuvre? M. de Lamartine, tout grand poète qu'il était, jugeait très médiocres les Fables de La Fontaine; tel autre de nos contemporains, grand poète lui aussi, s'est cru très supérieur à Corneille et à Racine, et le grand Corneille lui-môme ne s'est-il pas

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