PATHOLOGIQUES
La multiplication cellulaire se réalise par division indirecte et par division directe dans les tissus pathologiques comme dans les tissus normaux ; mais, dans ces conditions, elle présente certaines particularités qui indiquent un trouble profond dans la vitalité des cellules et qui conduisent à des résultats aberrants. Les cellules-filles, engendrées par les cytodiérèses des cellules en dégénérescence, s’éloignent toujours des cellules normales par certains caractères dont le plus facilement analysable consiste dans une distribution inégale, et pour ainsi dire quelconque, de la chromatine du noyau -mère dans les noyaux-filles. On rencontre abondamment de semblables processus dans les tumeurs de diverses natures, surtout dans les cancers épithéliaux, les sarcomes, ostéosarcomes, dans les processus inflammatoires, dans les hypertrophies d’organes et aussi dans certains éléments qui présentent, avant de mourir, des manifestations cytodiérétiques anormales, comme les cellules testiculaires pendant la préspermatogenèse et beaucoup d’ovocytes.
Au cours de la préspermatogenèse, on observe abondamment dans les jeunes spermatocytes des processus mitotiques anormaux analogues à ceux qui ont été décrits dans toutes sortes de conditions pathologiques ou expérimentales.
Un des cas les plus typiques et les plus fréquents consiste dans l’apparition de mitoses asymétriques ; elles sont caractérisées par la distribution inégale des chromosomes dans les deux couronnes polaires et par la genèse
DÉGÉNÉRESCENCE ET MORT DE LA CELLULE
de noyaux-filles inégaux. Une division inégale du cytoplasme suit généralement l’inégale division de la chromatine. Le nombre des chromosmes qui constitue l’aster chromatique le moins important peut être très réduit et compter à peine trois ou quatre fragments ; l’aster opposé, au contraire, en compte un nombre infiniment plus considérable. Dans ce cas, un seul des noyaux-filles prend souvent naissance et c’est en général aux dépens de la figure chromatique la plus riche en chromosomes. Toutes ces cellules disparaissent très vite dans le tube séminif ère jeune; elles représentent des essais, des tâtonnements locaux ; mais elles ne peuvent subsister parce qu’elles ne possèdent pas la constitution chromatique indispensable aux représentants de la lignée spermatogénétique (fig. 785).
De semblables divisions asymétriques ont été fréquemment constatées dans les tissus pathologiques et en particulier dans les carcinomes (Stroebe, Klebs, Hansemann , etc.).
Stroebe les a rencontrées en outre dans les néoplasmes et dans les tissus normaux enflammés. Galeotti a produit expérimentalement de semblables figures dans les cellules épithéliales de la Salamandre , dont il avait extirpé un fragment cutané et qu’il avait placées, pendant la cicatrisation de la blessure, dans des solutions très étendues de différentes substances chi-
Fig. 785. — Spermatocytes de jeune Rat pendant la préspermatogenèse.
A. mitose asymétrique. — B, résultat d’une mitose asymétrique, x i .200.
nuques.
On rencontre également dans les testicules jeunes une autre variété de mitoses anormales qu’il faut placer à côté des divisions
asymétriques., parce que la plupart en dérivent. Ce sont les mitoses hyper et
hypochromaticjues. Celles-ci se caractérisent par le nombre de leurs chromosomes plus considérable ou moins considérable que dans les mitoses normales du même type cellulaire. L’augmentation du nombre des chromosomes paraît être la conséquence, dans la majorité des cas, d’une division asymétrique. C’est également l’opinion de Hansemann, Claessen, Galeotti. Mais d’autres interprétations de ce phénomène ont été fournies par les
Fig. 786. — Mitose plyripolaire dans un spermatocyte de jeune Rat pendant la préspermatogenèse, x 1.200
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auteurs. Wirchow, Klebs pensent que l’hyperchromaticité des cellules carcinomateuses peut être due à l’apport de matériaux nucléaires par l’intermédiaire des globules blancs. Flemming et Hansemann admettent d’autre part que la fissuration longitudinale des chromosomes peut anormalement s’opérer plusieurs fois de suite et donner naissance à un nombre de segments chromatiques double ou triple du nombre normal. Remarquons aussi que les cellules hyperchomatiques sont le plus souvent des cellules « hypercvtoplasmatiques » pour ainsi dire ; ce phénomène plaide en faveur d’une nutrition aberrante ; celle-ci provoque sans doute la multiplication des microsomes chromatiques, leur augmentation de volume, ou le dédoublement plusieurs fois répété des chromosomes. Tous ces processus sont vraisemblables et peuvent être invoqués légitimement.
Une des variétés de mitose les plus fréquentes et les plus curieuses est lu mitose pluripolaire. Nous savons déjà que ces mitoses se rencontrent dans les conditions normales : elles sont très fréquentes dans les tissus pathologiques, dans les tumeurs malignes, où elles ont été signalées par un grand nombre d’auteurs. Elles paraissent se constituer à la suite d'une division plusieurs fois répétée du corpuscule central et par l’existence de plusieurs centres cinétiques. Ces mitoses montrent toute sorte de variétés, depuis les
mitoses tripolaires jusqu’à celles qui présentent un nombre très considérable de pôles ; dans tous ces cas, les chromosomes se répartissent en nombre inégal sur les différentes branches de la figure achromatique et peuvent ainsi donner naissance à des noyaux de taille et de chromaticité inégales.
On les rencontre assez fréquemment au cours de la préspermatoge-
Fig. 787. — Ovocyte de Cobaye contenu dans un follicule atrétique. nèse chez les Mammi-
Mitose multipolaire anormale, x î.oco. fères fflg. 786). On les
observe aussi dans les
ovocytes des follicules en atrésie (fig. 787) ; dans les tissus pathologiques et les tumeurs malignes, leur nombre et leur fréquence les ont fait considérer comme des formations caractéristiques de ces proliférations déréglées et anormales (Arnold, Martin, Schottlaender, Cornil, Borrel, Kostanecki, Stroebe, Galeotti).
Enfin, dans les spermatocytes de très jeunes Rats, on peut rencontrer des figures caryodiérétiques rudimentaires. Dans certains éléments on assiste à une dispersion des chromosomes dans le cytoplasme ; les uns montrent une dégénération immédiate ; les autres, par groupes d’inégale importance, abandonnent le centre de la cellule, émigrent dans le cyto-
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plasme et déterminent autour d’eux une orientation particulière des molécules cytoplasmiques qui figurent, par leur disposition, de petits fuseaux achromatiques. C’est la seule manifestation dynamique que ces figures caryo. diérétiques paraissent susceptibles de montrer ; on ne peut observer leur évolution ultérieure. De semblables figures, plus nettes et plus lisibles, ont été signalées depuis longtemps dans les ovocytes des Mammifères ; Flemming a observé dans l’ovule de certains follicules en atrésie de petites figures caryodiérétiques qui ont été retrouvées par Paladino et Schottlaender chez le Cochon d’Inde, Souris, Rat, Femme et plus récemment par Rabl et Henneguy. Henneguy et Janosik ont de plus observé une fragmentation du vitellus qui se fait indépendamment de la division du noyau ; Henneguy la considère comme un commencement de développement parthénogénétique (fîg. 788 et 789).
Nous assistons ici à une perturbation profonde dans la vie des différents organes élémentaires qui constituent la cellule ; dans beaucoup de cas, comme dans les mitoses rudimentaires des spermatocytes, certains
Fig. 788. — Ovocyte de Cobaye contenu dans un follicule atrétique. Figures caryodiérétiques rudimentaires, x i.ooo.
chromosomes se sont isolés dans le territoire cytoplasmique et ont donné séparément des preuves d’une activité vitale ralentie, alors que les autres dégénéraient sur place. Ces phénomènes sont plus nets encore dans les ovocytes ; on y observe non seulement des images caryodiérétiques abortives formées aux dépens de fragments chromatiques, mais encore une dissociation complète entre la division du noyau et celle du vitellus ; comme nous venons de le voir, celui-ci peut se segmenter en masses cytoplasmiques, et cela sans le concours d’une division nucléaire préliminaire, directe ou indirecte. La segmentation du protoplasme est donc bien le résultat d’une force qui lui est propre, qui suit généralement la division du noyau, mais qui peut s’accomplir isolément à la suite d’une séparation pathologique entre son dynamisme et celui des éléments nucléaires (fîg. 789).
CYTOLOGIE GÉNÉRALE ET SPÉCIALE
Cette dissociation vitale entre le noyau et Je cytoplasme dans les cyto-
Fig. 789. — Fragmentation du vitellus dans un ovocyte de jeune Rat de 25 jours.
Cette fragmentation est inégale, et certaines sphères protoplasmiques ne renferment pas de chromatine. x 1.000.
diérèses anormales est à rapprocher du résultat des expériences faites par O. et R. Hertwig sur les œufs d’Oursins et par Demoor sur les poils staminaux de Tradescantia ; nous en connaissons déjà les conclusions essentielles. Toutes sortes de dissociations dynamiques s’observent au cours des phénomènes cellulaires anormaux ; elles justifient l’opinion de ceux qui considèrent la cellule comme un organisme constitué d'un
grand nombre d’entités élémentaires douées chacune d’une vie particulière et relativement indépendante.
Des divisions amitotiques se rencontrent également dans les cellules soumises à des conditions anormales. Il est facile d’en produire un grand nombre sur les cellules sexuelles des testicules quand on détermine la sténose expérimentale de ses voies excrétrices (fîg. 790). D'autre part, la prolifération amitotique des noyaux est un phénomène constant dans les tumeurs malignes (fig* 791)* D'après un grand nombre de biologistes, les phénomènes amito-
Fig. 790. — Spermatides de Cobaye dont ï èpididyme a été sclérosé par une injection de chlorure de zinc.
Amitose du noyau en face de l’idiozome. x i.5oo.
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tiques se manifestent surtout sur des cellules vieilles et constituent un symptôme de sénescence cellulaire. L’apparition des divisions directes dans les conditions sus-indiquées paraît confirmer cette opinion et semble démontrer qu’elles représentent un processus anormal et dégénératif.
Nous venons de parcourir rapidement les différentes manières de mourir d’une cellule. Reste une question primordiale : Quelle est la cause de la mort? Autrement dit, en dehors des conditions pathologiques qui déterminent dans les cellules toutes sortes de processus métamorpholiques, pourquoi une cellule somatique arrive-t-elle infailliblement à la sénescence puis à la cessation à la vie ’! 11 faut avouer tout de suite que cette question demeure sans réponse et que, suivant l’expression de Delage, le « mystère de la mort reste aussi intact que celui de la vie ». Les théories sur ce sujet sont cependant nombreuses, mais s’appuient sur peu de considérations vraisemblables. D’après Hartog, le noyau, centre « nerveux » de la cellule, s’affaiblit au fur et à mesure que les divisions se multiplient, devient moins excitable, et excite moins le cytoplasme à se nourrir. Bütschli pense que la vie est produite par l’action d’un ferment sur le cytoplasme, ferment que les cellules sexuelles seules ont le pouvoir de fabriquer. D’après Lôw et Bokorny, la vie du protoplasme est due à la présence de certains aldéhydes, et c’est la disparition de ces aldéhydes qui entraîne la mort. Orr admet qu’à la suite d’un troplongusage, l’excitabilité des cellules s’émousse et disparaît ; celles-ci finissent par ne plus répondre au stimulus nutritif. Darwin explique la vieillesse par ce fait que la faculté de reproduction des gemmules est limitée et finit par ne plus pouvoir compenser la perte des parties usées et détruites. Pour Y. Delage, la non-différenciation ou la très faible différenciation paraît être la condition nécessaire de l’impérissabilité d’une cellule. Tel est le cas'pour les cellules du germen. Les cellules non différenciées sont produites par des mitoses qui ont donné naissance à des cellules-filles semblables à leurs cellules-mères ; aussi l’auteur admet-il que la division homogène ne diminue jamais la vilalité des cellules. Une faible différenciation produite par un petit nombre de divisions hétérogènes n’abolit pas la puissance reproductrice d’une cellule, témoin les cellules cambiales, les cellules des bourgeons, les œufs, les spermatozoïdes. Une différenciation complète des cellules détermine le ralentissement, puis l’usure de la faculté reproductrice ; les cellules nerveuses, sensorielles, musculaires se divisent en effet peu ou pas du tout. La sénescence, puis la mort deviennent fatalement la conséquence de cet arrêt de la fonction reproductrice et de l’accroissement des cellules.
Toutes ces inductions sont plus ou moins séduisantes, mais elles s’appuient en général sur des considérations purement théoriques. L’opi-
Fig. 791. — Cellule géante d'un ostéosarcome. Amitose et bourgeonnement nucléaire, x 1.000.
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nion de Delage a l’avantage de cadrer avec l’ensemble des faits connus, mais, de l’aveu même de l’auteur, elle laisse beaucoup de faits sans explication. L’impérissabilité est incompatible avec la différenciation cellulaire, mais il reste à démontrer pourquoi une cellule différenciée devient fatalement sénile et périssable. Cette notion ne nous donne pas une explication des causes de la sénescence et de la mort des cellules, ni du pouvoir que possèdent, dans certains cas, des cellules différenciées de se multi plier à nouveau, comme dans l’hypertrophie compensatrice des organes et surtout dans la régénération.