‹ Traité d'hygièneChapitre 56 sur 191 · COMPOSITION CHIMIQUE · texte numérisé non relu

COMPOSITION CHIMIQUE

En ce qui touche la pureté chimique, l'eau potable doit posséder certains sels, utiles à la nutrition (sels de chaux, de magnésie, de sodium, de silicium, etc.). Elle ne doit contenir ni sulfates, ni acide sulfurique, ni ammoniaque (2) (décelant les infiltrations de matières organiques décomposées, matières fécales, eaux industrielles), ni magnésie (laxative; terrains basaltiques et dolomitiques), ni matières organiques qui nourrissent les microbes (eaux tourbeuses : matières animales ou végétales; celles-ci moins dangereuses), ni chlore, ni chlorures (indicateurs d'urine, purin, eaux ménagères, sauf au voisinage de la mer), ni nitrites (contamination récente par oxydation de l'ammoniaque, et incomplète oxydation de la matière organique). Les nitrates sont moins dangereux (3).

Les azotates, dus à la transformation des matières organiques, ont cette traîtrise de donner à l'eau un goût piquant que l'on peut prendre pour de la fraîcheur : dans maintes localités, il arrive que l'on préfère ainsi de l'eau de puits phréatiques, empoisonnés littéralement par des azotates, à celle de sources véritables. — Les ptomaïnes et toxines, provenant de la décomposition des matières animales et végétales, engendrent des indispositions moins graves que les maladies dues aux bactéries pathogènes, mais qui sont cependant bonnes à éviter : embarras gastrique, diarrhée, dysenterie, ictère.

(1) A Paris, la variation de température d'une saison à l'autre dans les réservoirs des aqueducs oscille autour de 3<>,60. Dans cette limite, on peut la considérer comme acceptable à cause du renouvellement constant (Belgrand, La Seine, p. 176 et 480).

(2) Voy. Trillat et Turchet, Nouveau procédé de recherche de l'ammoniaque (à l'iodure d'azote) appliqué à l'étude de la pureté des eaux. C. R. Ac. Se, 6 fév. 1905-

— La réaction de Vindol dans les cultures indique la présence de matières fécales.

— P. Guichard, La question de l'eau potable devant les municipalités. Encyclopédie Léaulè.

(3) Voy. les recherches et travaux de Schloesing sur l'acide nitrique, les nitrates, les nitrites du sol et des sources et particulièrement sa note (G. R. Ac. Se, 13 avril 189Gj sur la potabilité des sources, selon leur titre en nitrates.

DURETÉ, DEGRÉ HYDROTIMÉTRIQUE

La teneur en calcaire constitue le degré hydrotimétrique : en Franco, J ° = 5 milligrammes de chaux par litre d'eau. Très chargée de carbonate de chaux, l'eau est dure, indigeste, elle cuit malles légumes, dissout insuffisamment le savon (ce qui la rend impropre au blanchissage) et incruste de tartre les bains-marie des fourneaux domestiques et les chaudières industrielles. Le degré hydrotimétrique (qui n1est pas le même dans tous les pays) est recherché par des opérations chimiques spéciales de laboratoire, et déterminé selon une échelle conventionnelle (qui varie selon les pays) : en France les limites du degré hydrotimétrique ont été fixées, assez arbitrairement d'ailleurs, à 20° pour les eaux douces (pauvres en calcaire) et à 30° pour les eaux dures.

Une bonne eau potable doit donc avoir de 20° à 30° hydrotimétriques ; au delà de 36°, elle est trop dure. A partir de 60°, elle cesse d'être applicable aux usages industriels. Elle peut atteindre 80 à 81° sous les calcaires et 160 à 170° sous les gypses. De même que pour les eaux troubles, il faut retenir qu'une eau dure, malgré ses inconvénients, n'est pas dangereuse pour la santé comme les eaux mêlées de microbes pathogènes. On notera aussi que l'hydrotimétrie d'une même eau est essentiellement variable : sa dureté augmente dans les saisons sèches, parce que la solution en sels est plus concentrée (puits artésien de Grenelle, eaux froides du tunnel du Simplon, etc.).

Certaines eaux tempérées et même froides, d'origine et de circulation analogues aux émergences ordinaires, et différant des eaux thermales parce qu'elles ne remontent pas réchauffées- des profondeurs du sol, ne sont potables qu'à titre thérapeutique : ce sont les eaux minérales proprement dites qui, dans leur parcours souterrain, dissolvent des terrains spéciaux qui les chargent de fer, magnésie, hydrogène sulfuré, etc. Je citerai Montmirail (Vaucluse), Miers (Lot), Matsesta (Trauscaucasie), etc., uniquement pour ordre.

L'analyse bactériologique se charge, par les procédés les plus délicats, d'indiquer la teneur en microbes et la nature de ceux-ci : les uns sont banaux, inoffensifs, certains même sont reconnus pour détruire les autres : mais les pathogènes procurent la fièvre typhoïde, le choléra, la dysenterie, la diphtérie même, etc. Ce sujet sera traité dans d'autres articles. Ici cependant il faut bien préciser que la pureté chimique a de beaucoup cédé le pas à la pureté bactériologique. Or la recherche et la constatation de celle-ci est une tâche des plus ardues qui soient : actuellement il est très difficile de distinguer le Traité d'hygiène. II. — 11

bacille d'Éberth, ou de la fièvre typhoïde, <lu bacille coli communia; on n'a pas encore saisi les relations <|ui peut-être existenl cuire eux, el maintenant les hygiénistes tiennent pour suspecte toute eau qui renferme le bacille coli communia, parce que ce microbe se trouve toujours et normalement dans les intestins humains et animaux, que sa présence dénonce donc une eau souillée par des matières fécales et qu'on ignore s'il provient d'individus sains ou malades. On ne sait pas non plus combien de temps les microbes restent virulents chez les convalescents.

Des savants américains, en opérant sur les bacilles d'Éberth, ont constaté par de nombreuses expériences que ces germes possèdent en principe fort peu de longévité, trois ou quatre jours au maximum, quand ils se trouvent dans l'eau et dans des conditions se rapprochant autant que possible de celles de la nature. Il est cependant vraisemblable que, dans les eaux naturelles, il se fait, par suite de la concurrence vitale, une sélection de races typhiques beaucoup plus résistantes, et d'une durée de vie beaucoup plus étendue. Dans la terre, la survie serait de trois à six mois environ : on tend môme à croire que les urines sont aussi dangereuses que les selles, etc. (1).

Bref, comme il n'est pour ainsi dire pas d'émergence (dans les

pays habités) où on ne rencontre ce bacille, la théorie une fois de

plus, si on l'appliquait rigoureusement, conduirait à la privation d'eau.

On peut dire seulement, selon Miquel, que là où il n'y a pas de

coli-bacille, il n'existe probablement pas de bacille d'Éberth.

La présence, à bord des navires, de convalescents de fièvre typhoïde peut être la cause de contaminations généralement insoupçonnées. Dans cette convalescence, les décharges urinaires qui produisent la bactériurie représentent une énorme quantité de bacilles, 172 millions par centimètre cube (Petruchsky) ; la persistance du bacille d'Éberth dans les urines va jusqu'à deux mois, au dire des auteurs allemands. Il peut donc y avoir, à bord, un danger, de ce chef, par la projection de l'urine en dehors des urinoirs et le transfert du contage à travers le navire par les chaussures, les fauberts, les mouches, comme l'ont démontré des travaux récents (2). Les Allemands redoutent plus le danger de l'urine que celui des matières fécales, celles-ci trahissant leur présence parleur odeur; aussi, dans les casernes allemandes, prend-on des précautions en conséquence (3).

(1) Dans les excréments, SucksdorfT a obtenu une moyenne de 1 119 000 germe-s par gramme de matière solide, Manfredi une moyenne de 381 millions avec des écarts allant de '25 à 2 350 millions (Miquel etCambier). Des marins en bonne santé, provenant d'un foyer de choléra, peuvent être des porteurs inconscients de vibriuns cholériques, dont la vitalité persisterait six mois dans les selles.

(2) Guerre hispano-américaine, 1899. — Épidémie de fièvre typhoïde à Chicago. — Launoy, Manuel d'hygiène, 1902.

(3) Couteau et Gihaud, Hygiène de la marine de guerre moderne, p. 88. Paris,

Nous avons vu comment les bactéries pathogènes sont conduites aux tissures aquifères du sol par des infiltrations avant traversé ou par des ruissellements ayant délavé les fumiers, les fosses d'aisance, les cimetières, les abattoirs, les égouts.

L'analyse quantitative détermine le nombre des microbes (descendant à 5000 par centimètre cube dans la Seine en amont de Paris, pour monter à 180 000 à Neuilly, 200000 au Pecq, même 720000 au Pont National; 26 millions dans les eaux de lavage des linges sales).

L'analyse qualitative détermine l'espèce des microbes : elle est beaucoup plus importante que la numération, un seul microbe pathogène présentant bien plus de périls que des millions de banaux ! — Les traités municipaux avec les compagnies d'eaux admettent un nombre de 400 colonies au maximum par centimètre cube. Mais un seul bacille d'Eberth doit être une cause de rejet.

Moins dangereuses, mais cependant nuisibles comme susceptibles de provoquer des entérites par exemple, sont les ptomaines et les toxines résultant de la décomposition des cadavres d'animaux tombés ou jetés dans les puits d'absorption ou les abîmes; d'autant plus que parfois ces jets ont lieu par grandes masses, lorsqu'une épidémie de charbon, clavelée, morve, etc., a décimé les troupeaux. J'ai piétiné maintes fois dans des fonds d'abîmes (Vaucluse, Causses, Jura, Dauphiné, Provence, etc.) sur une masse gélatineuse noire, que les eaux d'orages infiltrées aux gouffres dissolvaient peu à peu avant de se rendre aux drains souterrains des résurgences ! C'est le gras des cadavres, que Chevreul a reconnu être « l'un des produits ultimes de l'altération des cadavres... due à la décomposition des principes azotés (1) ».

Les eaux ménagères, les résidus industriels (raffineries, distilleries, usines chimiques, teintureries), s'ajoutent aux causes de pollution, surtout quand la pratique, si commode, mais formellement condamnable, des puisards, puits perdus, puits absorbants, est employée pour s'en débarrasser ; je ne rappellerai que deux faits, entre tant d'autres, celui des puisards de l'usine Pernod à Pontarlier qui, lors de l'incendie du 11 août 190], a conduit l'essence d'absinthe à la résurgence de la Loue, et celui des puits absorbants du haras de Villechétive, dont la fluorescéine a prouvé la communication avec une des résurgences de la Vanne.

En octobre 1904, pour une commune de Normandie que je m'abstiendrai de nommer, j'ai eu à donner un avis défavorable pour un projet de captage, qui consistait à prendre une résurgence en communication certaine avec une bétoire (point d'absorption) que la municipalité avait transformée, au mépris de la loi de 1902, en un formel tout-à-1'égoût !

(1) M. Behthelot, Notice sur Chevreul, Ac. des Se, 22 décembre 1902.

n.. E.-A. MARTEL. — L'EAU. ÉTUDE HYDROLOGIQUE.

Enfin les décompositions de substances végétales produisent des résidus de matières organiques qui altèrent certainement la qualité des eaux: dans les katavothres du Péloponèse, mes recherches et celles de Sideridès ont été entravées par les émanations de gaz délétères dues à ces décompositions; et il me paraît certain que, indépendamment du rôle capital et transmetteur des anophèles, les eaux souillées par ces sortes de décompositions végétales sont pour quelque chose dans la malaria ou le paludisme de certaines régions (marais Pontins, Grèce, Caucase occidental, etc.).

Telles sont, à grands traits, les principales causes de pollutions des eaux d'alimentation. Elles montrent suffisamment qu une seule analyse chimique et surtout bactériologique est absolument insuffisante dans les terrains fissurés, où, couramment, les variations, saisonnières ou accidentelles, de composition font osciller les résurgences entre les extrêmes de pureté satisfaisante et de pollution désastreuse.

Page 1