FABRICATION DU PHOSPHORE
Elle précède naturellement celle des allumettes chimiques. On peut même dire que cette dernière lui donne seule sa raison d’être, car dans l’industrie le phosphore ne sert qu’à fabriquer les allumettes. Néanmoins cette fabrication se fait dans des usines tout à fait indépendantes.
Sommaire technique. — Dans l’industrie on extrait toujours le phosphore des os calcinés, dans lesquels il se trouve à l’état de sel tribasique, de phosphate de chaux et de magnésie.
La première opération consiste donc dans la calcination des os. Comme les os renferment beaucoup de matières organiques, on voit là l’occasion de faire l’économie de tout autre combustible. On enflamme donc la masse d’os elle-même, et le feu est alimenté par sa propre substance organique. L’opération se fait naturellement dans des fours à grille.
Les os calcinés sont ensuite broyés entre des meules, puis traités par l’acide sulfurique. C’est là l’opération de la décomposition. Elle s’effectue dans des baquets en bois contenant chacun ISO kilogrammes d’os. On noie ceux-ci dans l’eau qui doit les couvrir par une couche assez épaisse. On verse peu à peu l’acide sulfurique, en agitant constamment le mélange. Une mousse abondante se produit, elle est due au dégagement de l’acide carbonique du carbonate de chaux. On laisse la réaction se continuer pendant quarante-huit heures, en ayant soin de brasser seulement de temps en temps. Le sulfate de chaux formé se dépose, et le bain qui surnage est constitué par une dissolution de phosphate acide de chaux. Le dépôt est lavé plusieurs fois pour lui enlever le phosphate de chaux qu’il a pu retenir. Le bain et les lessives sont réunies pour fournir le phosphore.
On procède d’abord à la concentration de la liqueur en l’évaporant dans des chaudières en plomb.
1 i-8 TRA.ITÉ D’HYGIÈNE INDUSTRIELLE.
On extrait ensuite le phosphore de la liqueur concentrée, en réduisant le phosphate acide par le charbon. De là le nom de réduction donné à cette opération. On ajoute des morceaux de charbon de bois à la liqueur concentrée. On évapore lentement en remuant constamment la masse. Il vient un moment où le liquide mousse, ce qui est dù à un dégagement abondant d’acide sulfureux provenant de la réaction du charbon sur l’acide sulfurique. A ce moment les ouvriers doivent remuer la masse avec une très grande activité pour éviter qu’elle ne s’attache à la chaudière. À la fin de l’opération il ne reste plus qu’un magma formé de phosphate acide de chaux et de charbon.
Ce magma est soumis à la distillation , dans des cornues placées dans un four chauffé par un foyer unique.
La condensation est le complément naturel de la distillation. Le phosphore volatilisé vient se condenser en traversant successivement les trois compartiments d’un condensateur rempli d’eau et muni d’une ouverture destinée à donner issue aux gaz.
Vient après la 'purification du phosphore brut. En effet celui qui se solidifie dans l’eau du condensateur est coloré et spongieux. Il renferme encore de l’arsenic, du charbon et du phosphore rouge. Pour le purifier, on le fait fondre sous l’eau. On ajoute du sable qui permet de le manier sans qu’il s’enflamme. On introduit le tout dans des cornues, on distille de nouveau, et le phosphore est reçu dans des capsules en plomb. Il reste à le tamiser à l’état de fusion à travers une peau de mouton cliamoisée, et enfin à le mouler en baguettes en l’aspirant dans des tubes.
Pour transformer le phosphore blanc en phosphore amorphe, il faut le soumettre, dans une marmite parfaitement close, à une température de 280° pendant quinze jours, puis le broyer entre des meules siliceuses et le traiter par de la soude caustique bouillante.
Hygiénologie. — La fabrication du phosphore est des plus insalubres. Non seulement la fabrique, par la nature même de ses produits, est susceptible de devenir un
foyer d’incendie pour les habitations voisines, mais constamment elle exerce sur les habitants rapprochés, sous une forme amoindrie, quoique appréciable, l’action toxique ou irritante que les ouvriers subissent d’une manière plus intense à l’intérieur, et qui est due aux nombreux gaz et vapeurs qui se dégagent pendant les diverses opérations. Toutefois ce dont les habitants se plaignent le plus, c’est de l’odeur insupportable que la calcination des os engendre par suite de la sortie par la cheminée d’une grande quantité de matières organiques ayant échappé à une combustion complète.
Quant aux ouvriers, ils sont exposés au centuple à toutes lés conséquences qui précèdent. En outre ils ont à souffrir directement du maniement de l’acide sulfurique (77), du dégagement considérable d’acide carbonique (76) qui se fait pendant la décomposition, du dégagement de l’acide sulfureux (77) pendant la réduction par le charbon, du travail musculaire exagéré qu’ils sont obligés de fournir au moment de l’action de l’acide sulfurique et surtout au moment du mélange avec le charbon, du dégagement d’oxyde de carbone (1) et de vapeurs phosphorées (76) qui se fait par les ouvertures du condensateur ; enfin du maniement du phosphore pendant la purification. Mais on observe rarement chez les ouvriers employés à l’extraction du phosphore certains symptômes caractéristiques de l’empoisonnement par cette substance que nous aurons à constater dans la fabrication des allumettes. Grâce au travail sous l’eau dont il va être question, le maniement du produit final n’expose guère qu’à des brûlures marquées par une vive douleur.
Le décret de 1866 a reporté avec raison les fabriques de phosphore de la deuxième à la première classe, et c’est avec non moins de raison qu’il interdit d’y employer des enfants.
Les fabriques de phosphore doivent être éloignées des habitations, tant au point de vue des incendies que des dégagements. Malgré l’éloignement, l’inconvénient. de l’odeur due à la calcination des os se fait encore sentir au loin.. Pour l’amoindrir autant que possible, Paycn a conseillé de
ISO '
sc servir de fours à flamme renversée. Dans ces conditions, la flamme devient descendante au lieu d’être ascendante ; et la couche d’os incandescent est celle qui repose sur la grille. Par conséquent les gaz qui se dégagent des os, déjà chauffés, mais non encore incandescents, sont obligés pour gagner la cheminée de traverser la couche de ceux en ignition ainsi que la flamfhe, qui les réduit avant qu’ils ne puissent gagner la cheminée.
Toutefois on a recours plutôt aujourd’hui au fourneau de Flecke, qui détruit les gaz par un foyer particulier et a
Fig. 07. — Appareil de Flecke.
A, Four recevant les os par la porte b. — c, c', Carneaux pour l’introduction de l’air. — d, Carneau pour la sortie des gaz. — - e, Petit foyer chargé de coke incandescent pour brûler ces gaz avant la cheminée f. — y, y', y", Chaudières d’évaporatiou.
l’avantage d’utiliser le calorique qui en résulte pour le chauffage des chaudières d’évaporation des solutions de phosphate acide de chaux.
Il ne serait pas bien difficile de remplacer la maind’œuvre par des agitateurs mécaniques dans la deuxième et la quatrième opérations. On éviterait ainsi aux ouvriers une fatigue musculaire excessive et des inhalations trop directes d’acide sulfurique, d’acide carbonique et d’acide sulfureux.
Les appareils des deuxième, troisième et quatrième opé-
INDUSTRIES APPARTENANT A LA PREMIÈRE CLASSE. loi
rations doivent être placés sous des hottes ventilées par la cheminée.
Pour la distillation on emploie en France le fourneau à alandiers représenté par la figure 68.
Des cornues en grès CCsont chauffées par un foyer commun dont les flammes, après avoir séché la voûte C, s’échappent parla cheminée H. Les cols de ces cornues aboutissent à la partie inférieure des récipients en cuivre AA plongés dans des bassins d’eau froide BB, offrant deux tubulures, l’une f servant de trop-plein, l’autre e, pour
Fig. G8. — Four à alandiers français.
1 échappement des g'az de la distillation. Un couvercle D ferme l’ouverture large par laquelle on retire le phosphore après l’opération.
En Allemagne on se sert du fourneau représenté par la figure 69.
C’est un fourneau de galère dans lequel sont étagées des bouteilles en terre réfractaire. Les vapeurs de phosphore se rendent et se condensent dans les cylindres a a qui surmontent des récipients b b aux deux tiers pleins d’eau.
L’hygiène ne verrait qu’un seul avantage à adopter ce dernier appareil. Los ruptures accidentelles et par suite la
production de torrents de vapeurs pliospliorécs et carboniques sont moins à craindre avec des cornues en terre réfractaire qu’avec des cornues en grès. Dans les deux cas il reste une défectuosité, c’est le dégagement, par le sommet du récipient tubulaire ou par la tubulure e du fourneau
français, d’une grande quantité d’oxyde de carbone provenant du charbon ajouté pour la réduction. Comme 1 acide cai’bonique est moins dangereux et moins insidieux que l’oxyde de carbone, les ouvriers ont intérêt ii enflammer la colonne de gaz qui s’échappe du condensateur.
Après la distillation, le phosphore ne doit être manié que sous l’eau. L’ouvrier ne doit jamais le loucher. Le
lâtïiis&Qfi R travers la peau, cliamoiscc s effectuera dans ces conditions en employant 1 appareil de la figuie 70.
Le bassin Y V contient de l’eau chaude. On y plonge le sac en peau de chamois A contenant du phosphore solide. Celui-ci fond au contact de l’eau chaude. On comprime le sac à l’aide d’une capsule en bois C sur laquelle appuie une tige DE actionnée par le levier FH, et le phosphore passe dans l’eau en traversant la peau.
Pour donner au phosphore la forme de baguettes, il ne faut plus se servir comme autrefois de Yaspiracje au tube, mais de ce qu’on appelle le moulage sous l’eau.
Le phosphore est fondu sous l’eau dans un vase en cuivre C que chauffe le bainmarie b. Un tuyau coudé à robinet débouche dans un bac d rempli d’eau. On peut lui adapter successivement des tubes de verre. En ouvrant le robinet, le phosphore arrive liquide dans le tube de verre et s’y solidifie. On
Fig. 71. — Moulage du phosphore.
Fig. 70.
retire le tube qu’il suffit de frapper pour faire tomber le bâton solidifié, et on place un nouveau tube.
Dans la transformation du phosphore blanc en phosphore
amorphe, le danger le plus considérable est encore celui des explosions de la chaudière, qui peuvent produire des blessures compliquées de brûlures et d’intoxications graves. A cet égard il importe de ne pas donner à la chaudière une occlusion trop absolue et de laisser un certain dégagement aux gaz. Le nouvel appareil de MM. Coignet remplit assez bien ce but.
Fig. 72. — Appareil du phosphore rouge.
La chaudière en fonte a est chauffée par un foyer dont le tirage est réglé par le tuyau à robinet, b, suivant les indications des robinets tt'. Le tube c donne issue aux gaz enflammés. La lige d sert à désobstruer de temps en temps ce tube.
Le broyage par des meules siliceuses doit être opéré sous l’eau. La purification par la soude caustique bouillante qui engendre un fort dégagement d’hydrogène pliosphoré doit se faire sous une liotLe armée d’une cage vilrée.
Enfin il est utile d’avoir toujours sous la main dans les ateliers du liniment oléo-calcaire pour enduire immédiatement les brûlures accidentelles.
B. — Industries de la première classe avec interdiction relative du travail des enfants.
FABRIQUES d’aLLUMETTES PHOSPHORIQUES
Sommaire technique. — La première opération a pour but de diviser des petits cubes de bois en petites baguettes ayant les proportions ordinaires des allumettes. On l’appelle le débitage du bois. Autrefois cette division se faisait à la main, à l’aide d’un couteau. Aujourd’hui elle se fait plus rapidement et avec plus de sécurité à l’aide d’une machine. Du reste, actuellement, le débitage est exécuté en pleine forêt par des scieries particulières, et les fabriques d’allumettes reçoivent les billes toutes débitées. La seconde opération, dite soufrage , consiste à tremper les extrémités libres des allumettes dans du soufre en fusion. Ce premier enduit est nécessaire pour servir d’intermédiaire entre la pâte phosphorée et le bois. Sans lui, la pâte qui a pris feu sous l’influence du frottement brûle entièrement sans enflammer le bois. La combustion gagne au contraire facilement du phosphore au soufre et celui-ci, brûlant plus lentement, a le temps d’enflammer le bois à son tour.
La troisième a pour but la 'préparation de la pâte phosphorée. Deux procédés peuvent être suivis. Ils sont dits à froid ou à chaud. Dans ce dernier procédé, on fait une dissolution aqueuse de gomme que l’on porte à 50 degrés, puis on y projette le phosphore qui y entre immédiatement en fusion. Dans le second on se sert de gélatine comme agglutinatif. On la laisse un peu se gonfler dans l’eau froide, puis on chauffe pour que la dissolution se fasse. Quand celle-ci est un peu refroidie, on y ajoute seulement le phosphore.
Cette substance n’est que l’élément capital de la pâte, qui peut avoir une composition complexe et variée. Les deux variétés les plus employées sont les suivantes :
1° Phosphore, sulfure d’antimoine, sulfate de potasse, bioxyde de manganèse, bioxyde de plomb, gélatine ou gomme arabique.
2° Phosphore, sulfure de plomb, sable, ocre, gélatine ou amidon.
Quand la pâte a acquis la consistance voulue, on y plonge l’extrémité soufrée des allumettes. C’est ce qu’on appelle le trempage.
A cette opération succède le séchage , qui consiste à faire séjourner plus ou moins longtemps les allumettes trempées dans des étuves chauffées généralement à la vapeur.
Vient enfin Y empaquetage.
Hygiénologie. — Les habitants qui se trouveraient très rapprochés d’une fabrique d’allumettes chimiques auraient certainement à souffrir des émanations phosphorées et sulfureuses qui se produisent. L’isolement relatif qu’on exige aujourd’hui et les perfectionnements apportés dans l’aménagement de ces fabriques rendent ce premier genre de danger à peuprès négligeable. Mais il n’en est plus de même d’un autre danger inhérent à cette industrie. Ces substances si combustibles, qu’on est obligé de soumettre à des températures élevées, peuvent engendrer des incendies avec la plus grande facilité, et le vent peut de son côté propager le sinistre au delà de la limite d’isolement. De toutes les opérations, celle qui expose le plus aux incendies est le séchage.
C’est donc avec raison que W. Zettel (1) prescrit de ne jamais faire le séchage à l’aide de foyers directs, mais avec un courant d’air chaud fourni par un foyer éloigné, de construire des étuves petites et isolées, en ciment et voûtées, fermées par des portes doubles en fer, recevant l’air chaud par des tuyaux munis de soupapes capables d’arrêter instantanément le courant d’apport, déversant l’air déjà chargé de vapeurs phosphorées dans un foyer éloigné par des tuyaux partant de la voûte et munis aussi de soupapes
(I) Annales d’hygiène , 2° série, t. XLIV, p. 195.
capables d’arrêter instantanément la sortie. Il est nécessaire aussi de ménager une ouverture fermée par une vitre permettant de lire la température intérieure sur un thermomètre ; d’établir d’autre part, à la partie inférieure de la porte, une trappe qu’on peut lever dans le cas où la température intérieure ne baisse pas assez vite, malgré la fermeture des registres inférieurs. Si, malgré ce moyen de refroidissement, le feu venait à prendre, la fermeture de toutes les soupapes le forcerait bientôt à s’éteindre faute d’oxygène.
Ce qui peut aussi favoriser la production des incendies, c’est la présence d’une certaine quantité de chlorate de potasse qui provoque l’inflammation du soufre et du phosphore. Rien que pour cette raison, on doit renoncer au phosphore amorphe qui exige son mélange avec beaucoup de chlorate de potasse.
Au point de vue de l’éventualité d’incendies soit dans les fabriques, soit même chez les consommateurs, comme au point de vue de l’hygiène des ouvriers, il importe de limiter la quantité de phosphore à introduire dans les pâtes. Les pâtes à 60 p. 100 de phosphore sont suffisantes. Dans ces conditions les allumettes s’enflamment et se conservent bien. Il serait même facile d’établir à ce sujet, une certaine surveillance, car on peut reconnaître à l’inspection des allumettes si elles renferment beaucoup ou peu de phosphore. Plus il y a de cette substance, plus le bout est mat et non brillant, moins elle fait de bruit, plus sa flamme est jaune, plus le bout se gonfle en laissant un résidu noir qui dans l’obscurité présente des points brillants.
Quelles que soient les dispositions adoptées et les précautions prises à l’intérieur, la première mesure à prendre est l’éloignement de la fabrique des lieux habités. On limite ainsi l’incendie et les dangers des vapeurs phosphorées à l’usine même. Il faut surtout défendre, sous les peines les plus rigoureuses, la fabrication en chambre.
Pour mieux sauvegarder la salubrité publique et pour
io8 TRAITÉ D’HYGIÈNE INDUSTRIELLE.
réserver le droit de supprimer des fabriques qui ultérieurement auraient été reconnues la compromettre, la loi de 1852 ne permettait de donner des autorisations que pour cinq ans. Depuis, la durée des autorisations a été 1 portée à dix ans, afin de ne point entraver l’industrie. Du reste, l’adoption actuelle du monopole rend cette mesure 1 inutile.
La fabrication des allumettes phosphoriques a le triste privilège d’engendrer une maladie tout à fait caractéristique et grave, c’est la nécrose des maxillaires. Cette nécrose envahit beaucoup plus souvent le maxillaire inférieur que le supérieur. Elle s’annonce par le gonflement et l’irritation des gencives. Plus tard il s’établit un engorgement phlegmoneux qui peut s’étendre au cou et même à la partie supérieure du thorax. Des fusées purulentes s’établissent, et bientôt une ou plusieurs ouvertures viennent donner issue à un pus ichoreux. L’engorgement périphérique se restreint peu à peu, mais la région maxillaire reste tuméfiée. Les dents s’ébranlent et tombent, puis, après un temps toujours long, le séquestre est rejeté, souvent d’une façon brusque par un mouvement de la langue. A dater de ce moment, les choses semblent rentrer relativement dans l’ordre, sauf la perte des dents et la déformation acquise. Parfois même l’os se régénère, mais ce travail de réparation n’a jamais été observé dans les cas de nécrose du maxillaire supérieur. Il va sans dire que par contre la mort peut survenir par épuisement ou infection purulente.
On n’est pas encore complètement d’accord sur le mé- ' canisme de cette nécrose. On admet généralement aujourd’hui que les vapeurs phosphorées donnant naissance à de < l’acide phosphorique enflamment les gencives et le périoste, que la suppuration qui s’établit ensuite décolle celui-ci, et que l’os ayant perdu sa membrane nutritive est frappé de mort. Quelques-uns cependant placent le point de départ du processus dans les dents elles-mêmes et non dans les gencives. On avait pensé autrefois que le plios-
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pliore altérait chimiquement l’émail et l’ivoire. Mais aujourd’hui on ne fait agir les dents que par leur carie préalable, qui permettrait l’introduction du phosphore solide dans l’alvéole elle-même.
Une conséquence pathologique plus lente à se produire, plus insidieuse mais plus fréquente, est la production chez les ouvriers d’une cachexie particulière. Elle se traduit par un amaigrissement progressif, la teinte jaune de la peau, de l’asthme, de la bronchite catarrhale, de la céphalalgie, un affaiblissement des facultés intellectuelles, de l’engourdissement des membres, de la dyspepsie, des coliques, et chez la femme par une certaine tendance à l’avortement.
Enfin, ils sont exposés à des brûlures que le phosphore rend très douloureuses et sérieuses.
L’objectif principal, sinon unique, doit être d’éviter aux ouvriers l’action si fâcheuse des vapeurs phosphorées. On peut déjà travailler efficacement dans ce sens en adoptant certaines dispositions dans l’aménagement de la fabrique. Il faut d’abord des bâtiments séparés, et même assez éloignés les uns des autres, pour l’emmagasinage des matières premières, le soufrage, la préparation de la pâte phosphorée, le trempage, le séchage, la mise en boîtes et l’expédition du produit. La ventilation doit y être assurée par une grande cheminée centrale de 36 mètres de hauteur, dans laquelle le tirage doit être établi par un foyer spécial. Autour de chaque bâtiment doit être construit un carneau souterrain débouchant dans cette cheminée. Des ventouses conduisant à ce carneau doivent être établies intérieurement au niveau de tous les points où il peut particulièrement se produire des vapeurs phosphorées. Un petit chemin de fer à embranchements nombreux doit permettre de transporter partout dans des wagonnets en fer les matières et les produits.
Jettet, qui est de ceux qui pensent que le phosphore ne peut arriver à engendrer une nécrose que chez ceux qui ont déjà des caries dentaires, demande que les dents de tous
les ouvriers soient examinées non seulement à leur entrée, mais encore d’une manière périodique. Même en n’admettant pas ce genre de genèse, on ne peut qu’approuver cette mesure qui apportera toujours un certain concours à la prévention. Magitot (1) appuie aussi sur la nécessité de ces inspections, et il demande que tout ouvrier atteint d’une carie dentaire pénétrante ne soit plus admis dans l’atelier qu’après l’ablation ou l’obturation de la dent malade.
Une mesure préventive, toute personnelle, qui a été imaginée par Letlieby, de Londres, et qui est loin d’être insignifiante, consiste à suspendre au cou de chaque ouvrier une petite boîte en fer-blanc, contenant de l’essence de térébenthine. Même à faible dose, cette substance empêche,
en elfet, la combustion- spontanée du phosphore. Il est même probable qu’elle neutralise l’action des vapeurs déjà formées.
Eulenberg et Volil proposent l’emploi permanent d’un respirateur rempli de charbon (2).
Comme l’opération qui expose le plus aux vapeurs pliospliorées est le trempage, il faut conseiller, sinon exiger l’emploi de la machine à tremper de MM. Bell et lliggins. Tout le système est enfermé dans une cage qui ne présente qu’une petite ouverture à ses deux extrémités. A l’une d’elles un ouvrier dispose les cadres de bois d’allumettes non encore trempées ; à l’autre, un second ouvrier
(1) Comptes-rendus de l’ Académie des sciences, 2G octobre 1875.
(2) Viertel Jahrsc/i. f. ger u. off. Med. Nouv. sér., t. XIII, n° 1.
recueille les cadres de bois d’allumettes déjà empâtées. Deux chaînes sans fin enroulées sur des poulies aux extrémités de la machine font mouvoir la série de cadres horizontalement sur des galets, de la porte d’entrée à la porte de sortie. A la partie moyenne, un récipient à double paroi renferme de la pâte maintenue liquide par un bain d’eau chaude contenu entre les deux parois. Un cylindre • cannelé tourne en plongeant légèrement dans la pâte et se couvre incessamment de celle-ci. Au moment où un cadre arrive au-dessus du cylindre cannelé, il est saisi par un cadre vertical qui, par une pression exercée de haut en bas, implante les extrémités des allumettes dans les cannelures.
Il me semble qu’il serait facile aussi d’assainir l’opération de la pâte. Elle se fait ordinairement dans un simple vase plongé dans un bain-marie muni, il est vrai, d’un couvercle, mais qui n’a rien d’hermétique.
Ne pourrait-on pas disposer le tout dans une hotte vitrée et arriver à introduire le phosphore et à agiter le mélange sans avoir à retirer le vase ?
Une mesure beaucoup plus radicale serait certainement la suppression du phosphore dans la confection des allumettes chimiques. On avait espéré arriver à un résultat équivalent en se contentant de substituer le phosphore amorphe rouge au phosphore blanc. En effet, le premier s'enflamme beaucoup moins facilement, ce qui atténue déjà un peu les dangers d’incendie. En outre il n’émet pas de vapeurs à la température ordinaire. Néanmoins l’observation a montré qu’il n’était pas complètement innocent pour les ouvriers et qu’il ne faisait que rendre l’intoxication moins fréquente et moins intense. De plus, comme il est peu inflammable, on est obligé d’ajouter à la pâte beaucoup de chlorate de potasse, ce qui fait que ces allumettes détonent beaucoup et projettent de tous cotés des parcelles incandescentes. M. Coignet de Lyon a cru aussi perfectionner l'idée première, en ne faisant pas entrer le phosphore amorphe dans la pâte elle-même et en le
Roincark. — Hyg. industr. I \
fixant seulement avec de la colle forte sur le papier sur lequel l’allumette doit être exclusivement portée pour s’enflammer. La préparation du papier phosphore ne changeait pas beaucoup les conditions des ouvriers. De plus le lambeau de- papier collé sur la boite est en général déchiré ou rendu inefficace par l’humidité, avant que la boîte soit entièrement employée. Aussi les consommateurs se sonlils bientôt éloignés de ce produit. Somme toute, le phosphore amorphe n'a pas été un succès industriel et il ne saurait avoir la prétention d’être le dernier mot, au point de vue de l’hygiène. Il n’y aura réellement de solution parfaite et définitive que dans la découverte et l’emploi obligatoire d’une pâte sans phosphore, sous aucune forme. Des tentatives déjà assez heureuses ont été faites dans ce sens, et il est du devoir des hygiénistes de peser sur les industriels pour qu’ils s’engagent dans la même voie. Voici la formule d’une pâte qui semble s’approcher beaucoup du but :
Sulfure d’antimoine, sulfure de fer, soufre, cyano-ferrure de potassium, chlorate de potasse, bichromate de potasse, nitrate de plomb, minium, bioxyde de plomb, nitro-mannite, sable, verre pulvérisé, gomme adragante et dextrine.
Je ferai remarquer toutefois qu’on n’aura au fond éliminé ainsi que la possibilité de la nécrose et de la cachexie phosphorées, et que plusieurs des substances inscrites dans cette formule, pouvant produire des intoxications d’un autre genre, mais graves, il sera toujours utile de maintenir toutes les dispositions et précautions indiquées plus haut, même celles prises en vue des incendies que le nouveau mélange ne ferait que rendre moins imminentes.
Qu’il y ait phosphore, ou non, dans la méthode suivie, il y a encore deux dangers moins importants, il est vrai, mais qu’il ne faudrait pas négliger : ce sont les émanations sulfureuses produites par le soufrage et les poussières de bois développées au moment du maniement des billes de bois expédiées par les scieries. Si on ne peut pas toujours exiger un appareil analogue à celui du trempage dans la pâte phosphorée, on doit toujours prescrire l’usage d une
hotte vitrée en communication avec la cheminée d’appel. Il faut aussi exiger que les billes passent par des vanneuses mécaniques avant d’être livrées aux ouvriers.
Pour les enfants, la loi se contente de défendre de les laisser travailler là où on fond la pâte et où on fait le trempage. On peut les employer pendant six heures dans les autres ateliers.
TRIPERIES ET BOYAUDERIES
Sommaire technique. — Les boyauderies ont pour but de fournir à certaines préparations comestibles une enveloppe résistante à l’aide de hoyaux débarrassés de leur muqueuse et de leur tunique péritonéale , réduits par conséquent à leur tunique musculeuse. Elles fournissent aussi la matière première de la fabrication des cordes de boyaux pour les instruments de musique et divers autres objets.
La préparation des boyaux nécessite une longue série d’opérations, dont la première, appelée dégraissage , a pour but de les dépouiller de la masse adipeuse qui y adhère. L’ouvrier enlève simplement la graisse à l’aide d’un couteau ; l’intestin étant sorti au fur et à mesure d’une cuve d’eau, cette immersion préalable rend le détachement plus facile.
Après le dégraissage vient le retournage , qui se fait uniquement avec les doigts et qui a pour but d’invaginer l’intestin de façon à ce que la muqueuse devienne extérieure. Pour faciliter le glissement, l’opération doit s’exécuter dans un baquet rempli à moitié d’eau. On provoque ensuite la fermentation putride en suspendant dans un tonneau défoncé une masse de boyaux encore mouillés d’eau.
L’opération demande trois jours en été et de six à huit jours en hiver. Elle a pour but de rendre plus friable la muqueuse qui est beaucoup plus putrescible que la musculeuse. Mais il ne faut pas laisser celle-ci se compromettre elle-même, et on doit arrêter la putréfaction, sitôt que des
J ml les de gaz fétide apparaissent dans les parois, cela en continuant ensuite le traitement ultérieur des boyaux, ou, si cela ne peut se faire, en arrosant ceux-ci de vinaigre.
L’opération subséquente, le ratissage , consiste à enlever, par un simple frottement des doigts, la muqueuse transformée en une véritable pulpe par la putréfaction. Ici encore tout cela se fait au-dessus d’un baquet d’eau dans lequel la masse reste immergée. 13e là, les boyaux passent au lavage qui se fait dans des cuves dont on renouvelle l’eau deux fois par jour, et on les agite à chaque instant. Gela dure trois jours. Puis on soumet les boyaux à Y insufflation.
Après avoir lié une des extrémités, l’ouvrier souffle de l'air vigoureusement à l’aide d’un tube en roseau introduit dans l’autre extrémité. Quand la distension est suffisante, il applique une ligature sur ce dernier bout et jette le boyau dans un baquet d’eau. Il le retire bientôt pour le porter au séchage qui se fait en plein air, ou sous des hangars, par la simple suspension à des cordes tendues sur des perches et qui exige environ cinq jours. Après le séchage vient la désinsufflation , qui s’obtient dans une pièce humide, en perçant le boyau et en l’aplatissant entre les doigts ; puis Vannage ou mise en paquets de 15 à 20 mètres ; le soufrage , qui a le triple but de blanchir les boyaux, de détruire l’odeur et de les préserver des mites, et qui s’effectue dans des étuves calfeutrées où on brûle de la fleur de soufre. La dernière opération est dite ployage. Ce n'est qu'une mise en paquet avec aspersion de poudre de- camphre et de poivre.
Dans certaines boyauderies, à coté des boyaux à destination alimentaire on prépare aussi la baudruche, des cordes à musique et des poches à tabac. La baudruche est formés avec la membrane péritonéale du cæcum du bœuf. On la détache, on la trempe dans une solution de potasse, on la ratisse, on la fait sécher en la tendant sur un châssis, ou la lave sur ce dernier avec une solution d’alun; on l’enduit, après nouvelle dessiccation, avec un mélange de vin blanc,
de colle de poisson et de principes âcres et aromatiques, enfin on la couvre d’une couche do blanc d’œuf (1).
Pour les cordes, il suffit de diviser le boyau dépouillé de sa muqueuse en quatre lanières à l’aide de quatre lames agencées en croix. On file ces lanières sur un métier et les cordes ainsi obtenues sont portées au soufroir. Après dessiccation, on complète la torsion sur le métier, puis on soumet à l’ é trie h âge qui consiste à les frotter avec un archet en crin imprégné d’une solution alcaline. Enfin on les enduit d’huile d’olives. Dans certains cas, on les colore avant, soit en bleu avec le tournesol de Hollande, soit en rouge avec du marc de cochenille.
Quoique les poches cà tahac se préparent rarement dans les locaux mêmes des boyauderies, leur fabrication n’en reste pas moins une annexe inséparable de cette industrie. On se sert pour cela tantôt de vessies de cochon, tantôt de panses de moutons. Quand la confection doit s’effectuer dans des ateliers éloignés, les panses sont expédiées dans des tonneaux contenant une solution de sel de morue. À leur arrivée, ces tonneaux sont défoncés au-dessus de cuves remplies d’eau ; à cette eau vient se mêler leur contenu. Les panses sont lavées, écharnées, puis mises dans un bain de chaux, et rincées dans une solution de sel ammoniacal.
Hygiénologie. — Dans les boyauderies l’air est constamment sursaturé d’humidité et d’émanations putrides. Aussi les ouvriers sont-ils souvent atteints do diarrhée, de dyspepsie, de bronchites catarrhales, d’hydroémie, d’œdème des jambes. Ils sont parfois pâles et languissants. L’odeur qui y règne est nauséabonde et écœurante au point de troubler complètement les fonctions digestives ; mais, heureusement, l’accoutumance s’établit assez vite sous ce rapport.
Toutefois le soufflage reste toujours, même pour les ouvriers les plus anciens, une opération pernicieuse à plu-
(I) Extrait de T Hygiène industrielle , de Vernois,
sieurs tilres. En reprenant sa respiration, l’ouvrier se trouve aspirer un air tout à fait infect qui irrite ses voies buccales et pulmonaires, qui dépose dans les vésicules des miasmes prédisposant aux pneumonies infectieuses. Souvent les lèvres se tuméfient et s’ulcèrent. L’acte mécanique de l'insufflation est lui-même très fatigant pour l’appareil respiratoire et produit à la longue de l’emphysème. Le contact continuel des mains avec une eau de macération qui est très alcaline, macère l’épiderme, l’use par places, produit des crevasses douloureuses surtout dans les intervalles digitaux. Les mains et les avant-bras deviennent le siège d’un engourdissement qui peut devenir une véritable anesthésie. D’autre part le soufrage expose aux inconvénients de l’acide sulfureux.
La salubrité publique est mise en cause à la fois par la dispersion de l’air intérieur et par l’écoulement des eaux résiduaires. Par les temps chauds et sous l’influence de certains vents, les odeurs infectes des boyauderies vont se faire sentir au loin.
Les fabriques de poches à tabac présentent ce genre d’incommodité au plus haut degré. Au moment où l’on défonce les tonneaux de transport, il se produit une véritable trombe d’émanations infectes qui non seulement sont difficilement supportées par les ouvriers, mais qui vont à une très grande portée. Ces émanations ont en outre le grave inconvénient d’être fortement chargées d’alcool amylique. Quant aux eaux résiduaires qui entraînent souvent avec elles des débris animaux volumineux, elles vont semer sur tout leur trajet des foyers de putréfaction contaminant les puits et les cours d’eau.
La législation ne condamne que l’emploi des enfants pour le soufrage. La réglementation administrative se borne en général à éloigner cette industrie des habitations, à exiger une large alimentation d’eau, l’imperméabilisation du sol, des lavages fréquents, le transport des eaux résiduaires par des canaux souterrains et l’enlèvement journalier des débris. Enfin elle défend la
réception d’intestins contenant encore des matières fécales. Mais dorénavant les conseils d’hygiène doivent se montrer plus exiganls. On doit remplacer la putréfaction par un traitement chimique dans une dissolution de chlorure de soude.
Il importe de faire comprendre aux boyauderies qu’à côté du bénéfice hygiénique, il y a un avantage industriel comme durée de l’opération et comme valeur du produit. Il suffit de quelques heures au lieu do plusieurs jours, et la tunique musculeuse reste plus résistante qu’après l’emploi de la putréfaction. Du reste l’administration a eu raison d’encourager l’emploi de ce procédé en accordant le bénéfice de la deuxième classe aux industriels qui y ont recours. On doit aussi défendre le soufflage par la bouche et l’exécuter au moyen de gros soufflets mus avec le pied à l’instar des meules de rémouleurs. Il est bon encore de faire silicater les murs à une certaine hauteur, pour éviter d’en faire des éponges à miasmes ; d’exiger une grande ventilation des ateliers et des greniers, l’emploi de matériaux incombustibles et de portes de fer pour la construction des étuves à soufrage. Il faut recommander aux ouvriers de porter des surtouts en toile cirée, des tabliers de cuir et des sabots; de ne pénétrer dans les salles de soufrage qu'après les avoir aérées. Enfin, dans les ateliers destinés à la fabrication des poches à tabac, il est facile d’éviter la douche odorante, en opérant le défoncement en pleine eau de la cuve et non plus au-dessus de cette dernière.
C. — Industries de première classe avec autorisation complète du travail des enfants.