MOKBIDIIÉ ET MORTALITÉ DES ARMÉES
Celle influence fatale des premières années avait déjà élé mise en lumière p;u- le général Pelet, mais il est à remarquer que c'est à la septième année de service que la mortalité atteint son mininmm; elle se relève dès que l'on dépasse dix ans sous les drapeaux. Il en résulte une indication bien nette de ne pas conserver do vieux soldats, aussi bien dans leur intérêt que dans celui de l'armée.
La mortalité est plus forte parmi les simples soldats que parmi les sousolïiciers, cl chez ces derniers que chez les ofliciers. Pendant la période 1862-1869 elle a été en moyenne
De 8,90 pour 1000 oflîciers
9,35 — 1000 sous-ofliciers.
12,35 — 1000 soldats (Ij.
L'influence du corps de troupes esl assez remarquable pour être signalée ; on trouve ces dillérences dans le tableau suivant :
Répartition de la mortalité suivant les armes (pour loOO}.
Période 1862-1866.
l'ùiiodr 1802-1860. 1872.
Génie (troupesj 7,96 8,48
('•aide impériale 8,65 m
Ouvriers 8,98 7,32
iiifualerie légère (chasseurs) 9,05 7,51
Corps spéciaux de la ville de l'ari; 9/26 6,67
Artillerie el traiu d'arlilleric 9,41 8,54
Infaiilerie de ligne 10,10 9,21
Cavalerie et remontes 10,25 9,62
•"firmiers 12,76 9,20
Train des équipages 14^72 8,44
La mortalité moyenne de l'armée csl-elle supérieure à celle de la population civile? Telle est la question que l'on discute de part et d'autre avec maints arguments. A consulter simplement les chiOVcs bruts, il est incontestable que l'avantage semblerait appartenir à l'armée.
De 1856 à 1865, la mortalité de la population masculine s'est répartie en France ainsi qu'il suit (2) :
(1) Statistique officielle, 1869 (moyenne de la période 1862-1869^ p. GO et suivantes).
Cl) Bcrtillon, article Mariage [Dictionn. encudop. des sciences médic. 2<= série t. V, 1872;. '
MORACHE. — Hvg. niilit. (-r.
lOlH) APPEINDICE.
1000 i;i>lil.ataircs. 1000 iiiaiii-s. lOUO veuf.-.
'iU à 25 12,88 8,92 49,6
C'est à la popuiaJ jii célibataire qu'il faut comparer l'armée, puisque les simples soldats ne sont point mariés, en sorte que le chiffre trouvé plus haut comme moyenne pour la mortalité militaire, 10,10, devrait être comparé aux 12^88, 10,17 et 11,51 des célibataires civils.
Il est vrai qu'il faudrait aussi tenir compte de ce fait : que bon nombre de célibataires ne se . sont point mariés, précisément parce que leur état de santé était fort précaire, qu'enfin ces célibataires représentent en trèsgrande partie des hommes que l'armée a refusés au recrutement, comme impropres au service militaire.
La statistique doit, à ce point de vue, subir une interprétation, et Ton doit se demander : non pas quel est le rapport entre la mortalité militaire et la mortalité civile, mais quelles sont les chances de mortalité qu'un adulte de vingt ans encourt, en entrant sous les drapeaux ; remarquons en effet que si l'on compare 1000 hommes au hasard, de vingt à vingt-cinq ans, et 1000 soldats du même âge, les seconds ne contiennent théoriquement que des hommes valides, puisqu'on les a acceptés au recrutement ; les premiers au contraire se composent : 1° d'un certain nombre d'hommes valides, qui auraient été reconnus aptes au service si leur numéro de tirage les y avait appelés ; 2° d'individus refusés pour défaut de taille ou inhrmilés; 3" d'individus réformés de l'armée après une ou plusieurs années de service.
Il faudrait donc, pour pouvoir faire une comparaison équitable entre la mortalité civile et la mortalité militaire, rechercher quelle serait la mortalité de 1000 individus incorporés dans l'armée sans avoir subi la sélection du conseil de révision, pour lesquels on ne prononcerait jamais de réforme après leur incorporation. Dans un autre ouvrage, nous avons cherché à établir ce calcul de probabiUté et avons évalué à 18,01 pour 1000 la mortalité d'un pareil contingent, qui fort heureusement n'existera jamais (1).
Si donc la mortalité des célibataires de 20 à 25 ans est de 12,86, celle des célibataires militaires serait de 18,01, sans la bonification que leur im-
(1) G. Moraclie, Considérations sur te recruiemenl de l'année cl sur l'aptitude militaire de la population /'ranraise. Paris, 1872,
MOlilUDlTÈ ET MORTALUÉ DES AUMÉES. 1027
poseni la sclecliou du reciuteinciil et (les lélonues consécutives. Le nombre 18,01 représenterait donc la salubrité de la profession militaire. Par des calculs différenls, E. Vallin (1) a4Tive à trouver 18,60 pour celte même valeur ; nous pouvons voir dans cette conformité une preuve de l'exactitude de nos calculs, aussi bien que du raisonnement qui nous y a conduit.
II. Morbidité dam Varméc. — L'étude des maladies des armées et des pertes qu'elles y déterminent nous entraînerait au delà du cadre où nous croyons devoir resler, aussi ne ferons-nous qu'en indiquer ici les résultats généraux que nous fournissent les documents officiels.
De 1862 à 1869, la moyenne des entrées à l'hôpital a été de 319 pour 1000 hommes d'effectif et de 373 pour 1000 présents; elle se répartissait en :
2t)'i entrées pour 100(3 d'elTectif et 312 entrées pour lOOO présents en France. 626 — — 594 — — en Algérie.
456 — ^90 — — en Italie.
Les entrées à rinfirmerie ont été de 256 pour 1000 présents, les malades à la chambre de 8^5 pour 1000 présents (dont 17/|5 en France).
Un chiffre important à connaître est celui des journées d'invalidité, des journées de traitement ; il s'est élevé en 1862-1869 h 1 journée d'invalidité pour 18, i journées de présence, ou bien à 5^3 d'invalidité pour 10000 de présence. — Répartis entre tous les malades, le chiffre des journées de traitement est de 8,88 par malade; il s'élève à 26,2 pour les malades à l'hôpital, à 13 pour les malades à l'infirmerie, à 3 pour les malades à la chambre.
En calculant autrement, on peut dire que sur 1000 hommes présents 5/i étaient malades, dont 29 à l'hôpital, 9 à l'infirmerie et 16 à la chambre.
Les pertes de l'armée par congés de Réforme >i° 1, ont été, année moyenne, de 3,18 pour 1000 hommes ; celles par congé de Réforme n" 2, de 3,07, celles de Retraite pour infirmités^ de 0,55; celles de JSon-activitépour infirmités temporaires, de /i,62 pour 1000 officiers.
Si, maintenant, on jette un coup d'oeil sur la nature des maladies qui frappent le soldat, on voit que ce sont les affections chroniques de la poitrine et les affections zymoliques qui causent chez lui les plus grands
(l) E. Vallin, De la mluljrilé du la prufcssirin milUuirc { inii, d'hijij, et de médcc. légale, 2^ série, t. XXXI, 186<S;.
ravages. De 1862 à 1869, les perles aliribuables à la plilhisie pulmonaire s'élèvent à 2,39 pour 1000 hoinnies, ce chilTre est de 2,SLi pour l'année 1872.
En second lieu, il faul ranger les allc^ctions zyinoliques, fièvre typhoïde et fièvres érnplivcs ; l'ensemble de ces maladies ne s'élève pas pour 1872 à moins de 3,01, desquelles il faut déduire un cerlain nombre de lièvres telluriques.
Ainsi donc, en 1872, sur 8,97 décès, 2,89 sont aliribuables aux affections ihoraciques tuberculeuses ou autres, 3 aux affections zymoliques; ces deux classes de maladies représcnienl donc les trois quarts de la niorlalilé totale. Ces vérités ont été déjà mises en lumière par Godéiier (1) et Laveran(2),aux travaux consciencieux desquels nous renvoyons le lecteur pour les détails d'une (|ueslion d'un liant intérêt dans la pathologie militaire.
A côté de ces affections si graves, nous ne citerons que pour mémoire le chiffre de 0,20 pour 1000 hommes, allribuable à l'aliénation mentale (1862-1869), décès et réformes compris.
Ainsi que l'a fort bien fait ressortir Laveran (3), la mortalité en temps de guerre est généralement beaucoup plus influencée par les maladies qui sévissent sur l'armée, que par le feu de l'ennemi; telles étaient du moins les statistiques des grandes guerres, jusques et y compris la Crimée, où sur 95 615 décès 20 000 sont atlribuables au feu de l'emiemi et 75 0U0 (en nombre rond) à des maladies ; la mortalité par le feu a donc été à la mortalité p;ir maladie :: 10 : 37. L'armée anglaise, à la même époque, avait fourni ^i602 décès par le feu et 16298 par maladies, le* rapport est encore ::• 10 : 35.
Dans la dernière guerre 1870-71, grâce aux parfaites dispositions militaires, administratives et hygiéniques, ces propositions ont été renvei'sées, au moins en ce qui concerne l'armée allemande. Sur une mortalité totale de ^0 881 décès, qui devient U'\ 890 en lui ajoutant le chiffre des /i009 disparus définitivetnent, 32 291 décès (y compris les Zi009 disparus) sont attribuables au feu de l'ennemi et 12599 à des maladies diverses. Or la guerre a duré six mois au bas mot, et plutôt sept en y comptant la campagne de
(1) Godéiier, Recueil de mé)n. de médec. militaire, t. Ll\, p. 1.
[2] Laveran, Recherches sur les causes de la mortalité des armées servant à l'intérieur [Ann. d'hijg. publiq. et de médec. légale, 2" série, 1860, t. 13).
(3) Laveran, De la mortahté des armées en comjingne au point de vue de Céliuloyie. I^Ann. d'hijg. puhl. et de méd. légale, 2'^ série, 1863, l. XlXj.
MORmnrrf: et viORTALiTf: ni s arméfs. 10'29
l'Fst. La guerre de Bohème 1866 avait duré beaucoup moins de temps et cependant, sur une perte totale de 10 877 hommes, la fièvre typhoïde et le choléra en avaient enlevé presque à eux seuls 6/i7'2 (1).
Ces enseignements ne doivent point être perdus ; ils montrent au contraire quel rôle immense l'hygiène militaire est appelée à remplir, pour le plus grand bien de l'armée, pour celui de la nation elle-même qui, plus que jamais doit s'intéresser à son armée, à tout ce qui peut l'agrandir, la proléger, la fortifier.
(1) Engel, Die Verluste (1er drntxrJien Armeen nn Offideren und Mamiscfiafie» im Kn'eç/e gegen Fronkreich, Berlin, 1872.
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