PROUST, HYGIÈNE
ANTIIHOPOLOGIE.
riiygicnistc. Son but doit être [)lus élevé, et son programme doit se confondre avec celui qui résume toutes les aspirations de rhumanilé, toutes ses tendances vers un perfectionnement continu et indéfini, et qui se formule par un seul mot : le progrès.
Telle est, à notre sens, la véritable jrortée de l’bygiène; tout ce qui intéresse Thistoirc de riiurnanité est de son ressort; elle doit puiser ses enseignements, non-seulement dans la connaissance des conditions iphysiques et ])hysiologiques de l’existence : l’attention de l’bygiéniste ne doit pas se borner à l’homme contemporain et au compatriote; l’évolution de l’homme dans la succession des temps et dans la variété des milieux et des climats est un objet d’étude tout aussi instructif, et ce n’est que par l’étude des étapes successives parcourues par l’humanité qu’il est possible de dégager quelques-unes des lois qui ont présidé à son évolution et qui contribueront à l’assurer dans l’avenir.
D’où est venue l’humanité? comment se sont formées les diverses races qui la composent? comment se sont groupés les peuples actuels, et quelles sont les conditions qui expliquent la suprématie et la marche envahissante des uns, l’infériorité et le refoulement graduel des autres? Telles sont les graves questions qui se dressent au seuil de toute étude ayant l’homme pour objet. Problèmes redoutables entre tous, nonseulement par les obscurités inhérentes au sujet, mais surtout par les discussions de principe et les conflits ardents qu’ils soulèvent.
Cependant, de toutes parts, on s’est rais à la tâche avec une merveilleuse ardeur, et le problème des origines de l’homme a été abordé, de tous les côtés à la fois, par toutes les branches de nos connaissances. L’histoire écrite, la géologie, l’archéologie, la paléontologie, l’ethnologie, la linguistique, tout a été mis à contribution, et la science de l’homme ainsi comprise, quoique née d’hier, n’en constitue j>as moins l’un des plus beaux titres de gloire de l’époque contemporaine. Bien des solutions manquent, une foule d’inconnues subsistent, mais les jalons sont posés, la voie est tracée, et telle est l’importance des données déjà établies, qu’il n’est plus permis, même dans un ouvrage de la nature de celui-ci, de passer sous silence les notions fondamentales désormais acquises à la science.
Dans toutes les cosmogonies, le problème des origines de l'homme est posé nettement, et nettement résolu par la création d'un couple humain primitif, et unique d’où dérivent tous les hommes; elles ne diffèrent en cela que pour la date plus ou moins reculée assignée à cette création. Cette doctrine qui fait descendre tous les hommes, sans distinction de race, d’un seul et meme coujile, a été soutenue par toute
une école de naturalistes, notamment par Cuvier et par Flourens. Pour ces savants, l’homme constituerait non pas un genre, mais une espèce unique, dont les races ne seraient que des variétés, espèce immuable, dans ses caractères fondamentaux, et prouvant son unité spécifique par la fécondité illimitée du métissage entre les différentes races. L’action prolongée des milieux différents et l’adaptation de l’homme à ces milieux suffirait pour rendre compte des déviations qu’offrent les diverses branches de la famille humaine, et pour expliquer la formation et la conservation des races (de Quatrefages).
C’est là la doctrine monogénisle qui a si longtemps régné sans conteste, grâce au grand nom de son plus ardent défenseur. Cuvier. Elle se rattachait au dogme fondamental qu’il cherchait à faire prévaloir en biologie» celui de la permanence et de la fixité immuables des espèces.
Sans oser attaquer ce dogme, un certain nombre d’observateurs, se basant sur les différences profondes et radicales, qui existent entre les diverses races, admirent la pluralité spécifique de l’homme et la multiplicité originelle des divers groupes humains ; ce sont là les polgge'nisles. En effet, le critérium décisif, constamment invoqué par les monogénistes, la fécondité illimitée des produits de métissage, ne peut s’appliquer à tous les croisements entre les races humaines, ainsi que cela ressort des recherches de MM. Broca et Périer, sur Vhybridité.
Du reste, monogénistes, aussi bien que polygénistes, admettent comme un axiome la notion de l’immutabilité de l’espèce, telle que la concevaient Buffon et Cuvier.
Mais toute une école a surgi, dont Lamark, I. Geoffroy-Saint-Hilaire et Darwin sont les plus illustres représentants, et dont les travaux ne tendent à rien moins qu’à renverser cette notion de l’espèce, base immuable de la biologie, comme la comprenait Cuvier. Lamark, le premier, a formulé le principe de la modification organique par la fonction, et a montré les conséquences incalculables qui en peuvent découler. Darwin alla plus loin, et chercha à établir que la conception de l’espèce, selon la formule de Cuvier, n’est qu’une vue de l’esprit ; que l’espèce, loin d’avoir pour attributs la pérennité et l’immuabilité, est au contraire éminemment transitoire, qu’elle se fait et se défait par la reproduction sélective de la variété. Loin de proclamer la perpétuité etl invariabilité de l’espèce, la science moderne en accepte au contraire la mutabilité morphologique indéfinie par des différentiations et des modifications d’abord insensibles, mais bientôt énormes, et dont les procédés ont été mis en lumière avec une grande netteté par Darwin.
Parmi ces procédés, le premier et le plus important est la conenr-
AMiinoi'OLonn;.
rence pour la vie, lutte que se livrent tous les êtres placés dans les mêmes milieux, pour assurer leur existence, tant individuelle que spécifique. De là découle une première sélection, la sélcclion naturelle, qui assure la prédominance et le triomphe des individus et des races les mieux doues, et les mieux adaptés aux temps et aux milieux; les êtres inférieurs en étant réduits à céder la place ou à disparaître.
Outre cette première sélection, il en est une autre, la géleclion sexuelle, comme l’appelle Darwin ; ici il s’agit du succès que les individus les mieux doués remportent sur les autres de même sexe, relativement à la propagation de l’espèce, c’est là un nouveau triage, qui rend le fait de la reproduction de l’individu un droit souvent acquis au prix de qualités qui se transmettent à la progéniture par le fait même de cette sélection. Par la répétition du triage, ces qualités s’accusent et s’exagèrent de plus en plus, au point de constituer des variétés qui s’écartent progressivement du type primitif, pour constituer déGnilivement un type nouveau.
L’étude de ce qui se passe encore actuellement sous nos yeux, chez les animaux, a permis de dégager ces lois qui, tout porte à le croire, s’appliquaient, dans le principe, à l’homme lui-même. C’est là, en substance, la fameuse théorie du transformisme qui, poussée à l’extrême, ne tendrait à rien moins qu’à faire dériver toutes les espèce.s actuellement vivantes, ainsi que toutes celles qui ont été déti-uites et que la géologie nous révèle, d’un organisme élémentaire primitif.
Ces spéculations, si hardies et si ingénieuses qu’elles soient, n’ont rien à voir avec notre sujet, non plus que l’opinion qui veut faire descendre l’espèce humaine de quelque être inférieur.
Mais sans accepter toutes ces déductions hâtives et prématurées, il faut bien reconnaître que la théorie du transformisme, et les lois de la sélection qu’elle proclame, sont une véritable conquête de la biologie, et que ces mêmes lois, dépouillées de ce qu’elles ont d’e.xcessii, s’appliquent encore à l’histoire actuelle de l’humanité dont elles expliquent révolution graduelle, et dont elles consacrent, en quelque sorte, la tendance instinctive et irrésistible vers le progrès. Loin donc de constituer une doctrine humiliante, celte théorie allirine au contraire la supériorité et l’excellence de l’homme, en montrant par mille preuves qu’il n’est devenu ce qu’il est que par une lutte incessante, et que ce n’est qu’au prix de semblables combats, qu’il maintiendra et accroîtra riiéritage transmis par scs ancêtres. C’est là une vérité que l’étude de l’iiistoire de rhomme que nous allons maintenant esquisser mettra dans tout son jour.
L’espece humaine a une existence beaucoup plus reculée que celle qu’on était convenu de lui assigner. Cuvier, grand partisan de l’origine récente de l’homme, ne la faisait pas remonter au delà de la période géologique actuelle ; mais la science contemporaine a pu exhumer des produits de l’industrie primitive et des ossements, qui reculent singulièrement cette chronologie originelle de l’homme. Notre espèce a déjà existé lors de la période quaternaire et elle a été contemporaine des grandes espèces fossiles aujourd’hui éteintes qui, à cette époque, couvraient la surface du globe. Cette humanité antérieure à l’humanité actuelle avait son industrie, primitive sans doute et grossière, mais qui, dans tous les pays et sur tous les continents, présente des caractères pour ainsi dire identiques, et a passé par les mêmes phases de perfectionnements graduels.
Ces vestiges sont aujourd’hui étudiés et classés avec le plus grand soin. Les premiers produits et les plus rudimentaires de cette industrie consistent en pierres taillées grossièrement en forme de hache, ou de couteau ; à cette période en succède une autre, où le travail se perfectionne, où la hache grossière des premiers âges s’aiguise et se polit. C’est l’àge de la pierre polie. En même temps, d’autres besoins et d’autres aptitudes se révèlent; des tentatives de dessin, d’ornementation se font jour ; les parois des cavernes et les pierres portent des figures grossièrement ébauchées, mais qui accusent déjà des instincts et des aspirations artistiques. En même temps, le besoin de la collectivité et du groupement s’accentue de plus en plus. L’usage du feu devient général. Les habitations lacustres ‘, dont on a récemment retrouvé des débris en Suisse, en France, en Lombardie et en Irlande, décèlent une véritable industrie ; les poteries existent à cette époque ; au fond de ces lacs on a trouvé des grains, des meuîes, preuves évidentes d’habitudes agricoles, du besoin de faire des provisions, dénotions de prévoyance et d’économie. Nous sommes sur le seuil de la période historique.
La découverte du cuivre, bientôt suivie de celle du bronze, marque une grande révolution dans l'industrie primitive, qui put ainsi agir avec bien plus d’énergie, sur la nature extérieure. A partir de ce moment, 1 homme est puissamment armé, et la prépondérance, à la surface du globe, lui est définitivement assurée. Les grandes agglomérations humaines se forment, de véritables sociétés se fondent, la répartition «t la division du travail s’organisent, les découvertes se multiplient,
* Les habilalions lacustres paraissent avoir été connues des historiens de l’antiquité, llerodote semble décrire celles du lac Prasias. lib. V, cap. xvi.
ANTHROPOLOGIE
(les villes naissent, récriture fixe les notions acquises, et les transmet aux générations futures, la civilisation, en un mot, s’installe victorieuse et possède de nombreux foyers de rayonnement.
Un dernier progrès devait s’accomplir ; le fer vient remplacer le bronze. « Quand le fer fut entré dans les usages de la vie, la force luimame fut immensément multipliée ; les Grecs devant Troie approchaient de l’âge de fer, de même que les Gaulois y arrivaient quand César les conquit ; il n’est pas besoin de dire combien fut grande la révolution que le fer, comme instrument et comme arme, produisit dans les affaires du monde. » (Littré.) Ce fut là la plus grande et la plus décisive des étapes accomplies par l'humanité.
Ce qui se dégage de cette vue d’ensemble, c’est la notion d’une marche progressive des hommes dans une voie déterminée, et l’immense durée d’une période de tâtonnements et d’essais devant aboutir à l’établissement final de sociétés civilisées. La modeste hache en silex est le premier témoin archéologique de ces luttes obscures, de ces premiers débuts, sur la terre, de l’activité et de l’industrie humaines. Les différentes étapes que nous avons esquissées n’ont pas été accomplies simultanément et ne sont pas synchrones partout; les races privilégiées et les peuplades d’élite ont devancé les autres, puis, dans leurs expansions ultérieures, les ont subjuguées ou détruites. L’Égypte, la plus anciennement civilisée des nations, était déjà couverte de somptueux édifices et le siège d’une culture très-avancée, alors que l’Europe en était encore à la période du silex ou du bronze. De nos jours encore, les Polynésiens et les Esquimaux vivent à peu près de la vie que menaient les Européens pendant l’âge de la pierre.
Pour la connaissance de la répartition actuelle des races, de leur filiation et de leurs migrations succes'sives, un nouvel élément d’études a été introduit, élément très-instructif, grâce surtout aux beaux travaux des frères Grimm, de Max Müller, de Burnouf, etc.; nous voulons parler de la linguistique comparée, de ce que 1 on a appelé, avec un certain bonheur, la paléontologie linguistique. Les mots, en effet, ou les racines élémentaires des mots sont comparables aux matériaux fossiles qui servent à déterminer les âges des générations, et c’est par la confrontation des documents fournis par l’archéologie, par la tradition, par la linguistique et par l’anatomie, que l’on a pu tenter, non-seulement la classification méthodique des différentes races humaines, mais encore, pour 1 une d entre elles du moins, la race blanche, l’histoire de ses origines et de ses principales migrations.
Actuellement l’espèce humaine se répartit en trois grands groupes
OU troncs principaux : le tronc blanc ou caucasique, le tronc jaune ou mongolique et le tronc nègre ou éthiopique. Comme le fait remarquer M. de Quatrefages, ces dénominations sont défectueuses ; « il y a des blancs parfaitement noirs, et le type blanc n’est jamais sorti du Caucase. » .Mais ces désignations sont reçues dans la science et il y aurait inconvénient à les remplacer. Nous n’insisterons pas ici sur les caractères distinctifs de ces grandes divisions humaines, caractères empruntés à l’apparence extérieure, à la configuration du squelette, du crâne surtout, à la coloration de la peau, au langage, aux aptitudes intellectuelles, à la perfectibilité, etc. Ces données sont connues de tout le monde, et il nous semble inutile de les rappeler ici ; nous nous contenterons de reproduire, sous forme d’un tableau dont les éléments ont été empruntés à l’article race de M. de Quatrefages, la distribution ethnographique et géographique actuelle des différentes races humaines.