‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 101 sur 155 · PERCEPTA. — FOLIE, SUICIDE ET CRIMINALITÉ · texte numérisé non relu

PERCEPTA. — FOLIE, SUICIDE ET CRIMINALITÉ

coup des événements politiques, du choc des passions, des luttes ardentes de l'esprit, des fluctuations de l’industrie, etc. Au demeurant, que déduirons-nous des faits qui précèdent? La culture des intelligences a-t-elle pour conséquence l’accroissement des aliénés ? Il nous semble que dans la discussion de cette question, on n’a pas tenu assez compte de la qualité de cette culture, et l’on aurait tort de conclure, nous ne disons pas en faveur de l'ignorance, mais contre l’exeès de la civilisation : celle-ci n’est point trop avancée. Pour le plus grand nombre, hélas! c’est à peine qu'elle commence ; mais elle est souvent déviée, sophistiquée, mal comprise, mal appliquée; ce sont les méthodes vicieuses d'éducation publique, les habitudes et les goûts contractés dans les écoles, l’exaltation laborieuse des intelligences médiocres, les suggestions de la convoitise et de l’ambition, l'éveil des passions au contact d'une littérature malsaine, etc., qui multiplient les cas d’aliénation dans uos sociétés ; l'instruction régulière , graduelle, dirigée vers un but convenable, assaisonnée de bon sens pratique, appuyée sur la religion, combinée avec les moyens de perfectionnement physique,; cette instruction-là prépare, développe, fortifie tout à la fois la santé de l'esprit et celle du corps. On impute d’ailleurs à la civilisation les effets des catastrophes politiques, commerciales, industrielles ; comme si le déplacement brusque des fortunes et des honneurs avait une liaison nécessaire avec elle; enfin l’augmentation générale de la population, les réformes introduites dans les maisons d’aliénés, la création d’un grand nombre de ces établissements, les progrès de la science dans l'étude de la folie, et d'autres circonstances encore, sont cause que beaucoup d’aliénés qui seraient restés dans leurs familles, ou qu’on aurait enfermés dans les couvents, dans les prisons, sont actuellement remis aux soins de la médecine, et contribuent à grossir les relevés des établissements publics ou particuliers. En présence de ces considérations, les tableaux statistiques que nous avons rapportés perdent leur valeur; la coïncidence qu'ils expriment entre la folie et la civilisation, est un fait complexe qui se décompose en plusieurs éléments qui pour la plupart n’ont rien de commun avee la civilisation.

Les statistiques démontrent que dans nos temps modernes, les suicides vont en augmentant. Ainsi on a trouvé à Paris : de 1794 à 1804, 107 suicides par an; de 1804 à 1823, 334 par an; de 1830 à 1835, 382 par an. La France a compté en 1843, 154 suicides de plus qu’en 1842, 206 de plus qu'en 1841, 268 de plus qu’en 1840,

273 de plus qu’en 4830, 434 de plus qu’en 1838, 577 de plus qu’en 1837, 688 de plus qu’en 1836, 715 de plus qu’en 1835, et 942 de plus qu’en 1834 (1); c'est une augmentation du tiers environ en dix ans, sans aucun rapport avec l'accroissement de la population. A Berlin, la progression n’est pas moins notable : de 1758 à 1775, L5 suicides seulement ; de 1788 à 1797, 62 ; de 1797 à 1808, 126 ; de 1813 à 1822, 546. — Hambourg a compté en 1827 six fois plus de suicides qu’en 1821; Saint-Pétersbourg, dix fois plus en 1826 qu’en 1810. D’après les calculs de Farr pour 1838 et 1839, la proportion des suicides est, dans la Grande-Bretagne, de 1 sur 15 900 individus, tandis qu’en France, avec des relevés bien plus complets, il est vrai, elle serait de 1 sur 13 461 habitants. En Prusse, la proportion des suicides était, en 1834, de 1 sur 9941 ; elle s’est élevée, en 1843, à 4 sur 8081 habitants. Dans ces chiffres ne sont pas comprises les tentatives non suivies de mort, dont la plupart sont restées secrètes, et néanmoins, de 1834 à 1843, Paris seul en a enregistré 1864. D'après Prévost, les professions lettrées fournissent le plus grand nombre de suicides. En Prusse, le maximum des suicides a lieu dans les provinces les plus éclairées. Dans le canton de Genève, la proportion des suicides lettrés aux illettrés est comme 40 à 7. Lombard y a trouvé 1 suicide sur 24 décès dans les classes industrielles, 1 sur 32 dans les classes aisées, 1 sur 39 seulement dans les classes manouvrières. En France, l'influence du climat semble coïncider avec celle de l'instruction. En effet, celle-ci atteint son maximum dans les départements de l’est, du nord, et décroît progressivement dans ceux du sud, du centre et de l’ouest. Dans la période décennale de 1834 à 1843, Brierre de Boismont vient de confirmer, par voie de statistique, la tendance à l'accroissement du nombre des suicides dans les départements où l'instruction est le plus répandue. Sous le rapport de la fréquence des suicides, les cinq zones départementales se groupent ainsi : nord, est, centre, ouest, sud ; les artisans représentent à peu près la moitié du chiffre général des suicides. Le département de la Seine seul fournit environ le sixième du nombre total des suicides annuels en France.

Que si l’on examine les motifs déterminants des suicides, on trouve, avec Falret, que la misère y figure pour 1 septième, les pertes de fortune pour 1 vingt et unième, la passion du jeu pour

(4) Brierre de Boismont, Du suicide et de la folie suicide, considérés dans leurs rapports avec la stalistique, la médecine et la philosophie. Paris, 1856, in-8.

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1 quarante-troisième, l'amour malheureux et la jalousie pour 1 dixneuvième, les chagrins domestiques pour 1 neuvième, les chagrins par suite de calomnie, d’amour-propre blessé, d’ambition déçue, pour 1 dix-septième, le remords pour 1 vingt-septième, etc. Sur un total de 4595 suicides, analysés plus récemment dans leurs causes par Brierre de Boismont, 1215 sont attribués aux causes physiques individuelles et déterminantes, telles que la folie (652), le délire aigu, la faiblesse et l’exaltation de caractère, la tristesse, la mélan-

colie, les maladies, etc.; 672 à des chagrins domestiques ; 306 à l'amour ; 54 à la jalousie; 237 à l'ennui et au dégoût pur et simple de la vie; 4h au jeu; un très grand nombre à l’inconduite et à la misère, aux revers de fortune et à des motifs inconnus ou difficiles à classer : les chiffres ne sont plus ici que des approximations. Le nombredes suicides augmente tous les ans, comme celui des crimes, de janvier à juillet, et diminue progressivement d'août à décembre, Remarquons surtout que le plus grand nombre des suicides a lieu entre 35 et A5 ans, c'est-à-dire dans la période de la plus grande énergie du corps et de l’âme; et il nous sera permis de conclure que la destruction de l’homme par lui-même est un fait plus dépendant de ses passions que de l'instruction. La plupart des suicides se tuent dans le paroxysme de la douleur, de la colère, du désespoir ou de la folie; or, le suicide accidentel de l’homme en délire est un fait sans valeur morale. Quant au suicide médité, une éducation vraiment morale, une raison éclairée, une vie conforme aux lois physiologiques le rendraient impossible ; donc il n’accuse point la civilisation, qui se résume dans ces trois conditions.

L'ignorance, jointe à l’absence d'éducation morale, concourt à pousser l’homme au crime. Sur 23 966 individus accusés de crimes pendant l’espace de trois années, 13467 ne savaient ni lire ni écrire, 7646 le savaient imparfaitement, 2116 possédaient cette mesure d'instruction assez pour en tirer parti, 637 avaient reçu une instruction supérieure. La proportion des accusés complétement illéttrés était donc de 55 sur 100. D’après Guerry, on ne rencontre que 1 attentat contre les personnes sur 22 168 habitants dans les départements les plus riches et les plus instruits de France, comme ceux du centre. La statistique judiciaire donne sur 100 crimes 87 attentats contre les personnes en Corse, 61 dans l’Ariége, 57 dans les Pyrénées-Orientales, 56 dans la Lozère, 53 dans la Haute-Loire, 52 dans le Haut-Rhin et l'Hérault, 17 dans la Seine- Inférieure et 10 dans la Seine. Ces proportions n’ont guère varié depuis 1831. Quant aux crimes contre les propriétés, il y en a 4 sur

Sa HYGIÈNE PUBLIQUE. | 3984 habitants dans les départements du nord, et À sur 7534 dans ceux du midi; les départements du centre n’en offrent que 1 sur 8265. Villermé avait déjà remarqué qu'avec le progrès de la civilisation, le nombre des crimes contre les personnes diminue, tandis que celui des crimes contre les propriétés augmente ; mais que les pays ou les départements où il y a le plus de propriétaires dans l’aisance, avec une bonne instruction primaire, sont ceux qui fournissent le moins de crimes de toutes espèces. Ces résultats correspondent à ceux que nous avons signalés en parlant de l'influence des saisons Sur la criminalité; nous n’en déduirons pas avec Quetelet une sorte de demi-fatalité pour l’excuse ou l’atténuation des criminels; mais nous ne cesserons de réclamer pour toutes les classes d'hommes, à côté de l'instruction qui féconde leur esprit, l'éducation qui développe la conscience et fonde la moralité.

Des documents plus récents que les recherches de A.-M. Guerry, qui sont antérieures à 1830, ont mieux précisé la part réelle de l'ignorance et de l'instruction dans la criminalité. Bertillon (1) remarque avec raison que l'instruction populaire n’a reçu qu'à partir de 1830 une grande impulsion en France; or, avec elle a grandi la moralité publique : les crimes ont diminué avec l’instruction. En effet, tandis que de 1825 à 1845 la population s’est accrue de 0,102 (10 pour 100), le nombre des accusés et des prévenus n’a augmenté que de 0,094 (9 pour 100); encore cet accroissement se rapporte-t-1l aux préventions seulement ; le nombre des accusations a diminué, et dans la période de 1841-1845, le nombre des crimes dénoncés est moindre qu’en 1826-1830. Ainsi, à mesure que les hommes s’instruisent, ils s’améliorent. Les détails confirment cette induction fondée sur les données d'ensemble. Le nombre des Français (conscrits) ne sachant ni lire ni écrire a diminué régulièrement depuis la période 1826-1830 jusqu’à celle de 1846-1850; cette diminution atteint 25 pour 100. L'instruction est-elle sans effet Sur la moralité, le changement de rapport qui est survenu entre Île nombre des individus lettrés et des individus illettrés se répétera entre le chiffre des accusés lettrés et celui des accusés illettrés. Or, loin d’avoir baissé de 25 pour 100, le nombre des accusés illettrés n'a diminué que de 16 pour 100, preuve qué les classes ignorantes

(1) Bertillon, Union médicale, t, X, p. 245, 20 mai 1856. — Arrondeau, Rapport sur l'administration de la justice, de 1825 à 1850. — ALL Démogra- Phie comparée, 1856.

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évitent moins que les autres les suggestions perverses. Ce fait si important ressort du tableau suivant, dressé par Guillard :

France. 1826-1830. 1846-1850.

Habitants adultes (15 ans et au delà). 22,200,000 25,000,000 — illettrés. . ... de & és 43,820000 9,300,000 — JOROS nn aus sc cffi 8,380,000 16,400,000 Accusés (moyenne annuelle)........ 7,130 7,43 — illettrés,.....,., ever tt 4,350 3,780 at | rletétésis ce «use d ataleiie HR ed 2,780 3,650 Un accusé Hlefiré Sur... ns. 4 +: 3,180 habit. 2,460 habit — lettré sur..... SAT" s.4 3,020 — 4,500 Accroissement proportionnel des accusés illettrés. + 0,228 Diminution proportionnelle des accusés lettrés... — 0,490

Ainsi, sous la Restauration, il y avait 4 accusé lettré sur 3000 habitants, et vers la fin du règne de Louis-Philippe, on n’en compte plus que 1 sur 4500. L’inverse a lieu pour les illettrés, ils fournissent un contingent croissant à la criminalité. Que si plusieurs départements les plus instruits donnent beaucoup de prévenus, cette coincidence s'explique par l’agglomération de la population, par celle des richesses, par une plus àpre concurrence, par une plus grande activité dans les passions, etc. Une statistique plus complète montre qu’il n’y a point là un rapport de cause à effet, et, comme le dit Bertillon, elle rétablit du même coup l'accord entre la science et le sens intime.

Combattre l'ignorance est donc à la fois œuvre d'hygiène et de moralisation, et de quel poids pèse-t-elle encore sur la société moderne, nonobstant tous les progrès accomplis! Dans notre France bénie qui est à l'avant-garde de la civilisation, la statistique militaire de 4857 montre, sur 310 289 jeunes gens maintenus sur les listes de tirage.

97,875 ne sachant ni lire ni écrire; | 9,549 dont on n’a pu vérifier l’instruc- 9,992 sachant lire seulement ; tion ; | 192,873 sachant lire et écrire; Total.... 310,289

Un tiers de ces jeunes gens n'avait donc point reçu l'instruction primaire. Dans la même année 475 000 garçons sur 2 250 000, et 533 000 filles sur 2 593 000 re fréquentaient pas les écoles; encore voit-on que la moitié au moins des élèves n’appartiennent à l'école que sur le papier; les pères et les mères étant nés dans un temps où il existait peu d'écoles, on peut admettre que le

nombre d'hommes, de femmes et d'enfants qui savent lire et écrire, ne dépasse guère en France la moitié de la population; et, sur cette moitié, combien y a-t-il d'individus qui lisent pour développer leurs connaissances, pour s’élever au sentiment du beau, du vrai et du bien ? Un dixième peut-être, et voilà ce que l’on appelle une eivilisation avancée.

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