V.— FÉCONDITÉ ET MORTALITÉ
L'influence des professions sur les naissances est en général masquée par d’autres causes très énergiques ; elle paraît faible et dépend surtout de la quantité et de la nature des aliments et du développement des forces physiques. En diverses parties de l’Allemagne et de lä Suisse, on a opposé des entraves au mariage des ouvriers pauvres, afin de borner l'hérédité de la misère et de prévenir la naissance a’enfants qui tomberaient à la charge publique; mais Jusqu'à quel point les restrictions apportées aux unions légitimes diminuent-elles le nombre des naissances? Les désordres qu’entraîne le libertinage ne sont-ils pas aussi des causes très actives de misère ? Même dans les pays où ce retard dans le mariage n’est pas imposé, une partie des ouvriers vivent en concubinage, soit par l’entraînement de l'exemple des compagnons concubinaires, soit par le dé-
faut d'argent nécessaire aux formalités civiles ou religieuses (1). Néanmoins, la proportion des enfants naturels n'égale pas celle des enfants légitimes ; les ouvriers indigents ont le plus d’enfants illégitimes et hésitent moins à les reconnaître. La prospérité de l'industrie fait multiplier les mariages des ouvriers, les crises en diminuent le nombre ordinaire. D’après Villermé, les ouvriers des manufactures comptent beaucoup de mariages, de naissances et de décès ; en d’autres termes, leur mortalité est plus rapide que dans les classes élevées, leurs mariages sont plus précoces, et relativement à leur population, leurs naissances sont plus nombreuses. Malgré ces résultats, le grand accroissement de la population dans nos provinces manufacturières est un fait démontré, notamment par les recherches de L. Millot; il se reproduit en Angleterre. Partout l'augmentation de la population et le développement des fabriques marchent en raison directe l’une de l’autre. Villermé a constaté que dans l’état actuel des choses en Angleterre comme en France, c’est dans les grands centres de fabrication de tissus, surtout de tissus de coton et de laine, que la population s'accroît le plus vite, que la mortalité générale est la plus forte, et que les enfants deviennent le moins souvent des hommes faits, tandis que dans les districts agricoles la population augmente le plus lentement, et la vie se prolonge le plus.
La plus récente statistique sur les maladies et les décès des diverses classes d'ouvriers, celle de Hannover (2), détermine l’âge moyen où ils sont emportés par les maladies :
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$ 2, — Modificateurs généraux des professions, [. — CIRCUMFUSA,
Les professions se partagent sous ce rapport en deux classes, suivant qu'elles s’exercent à l'air libre ou dans l'air confiné. La
(1) Frégier, Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes. Paris, 1840, t. II, p. 154.
(2) Maladies des artisans à Copenhague, etc. (Annales d'hygiène et de médecine légale, 2° série, 1862, t, XVII, p. 313).
phthisie est deux fois plus fréquente pour les premières que pour les secondes.Ce dernier groupe présente des professions exercées dans des locaux vastes et bien aérés, d’autres qui relèguent les ouvriers dans des locaux étroits et clos. Lombard à constaté pour ces dernières une plus forte proportion de phthisiques. À. Hannover (1), même sous le climat sévère de Copénhague, à reconnu que les artisans occupés à l'air libre sont raremént phthisiques. Ainsi l'atelier bien fermé où l’on entasse un certain nombre d'ouvriers, les écoles où la jeunesse studieuse se presse, le cabinet où lé savant passe de lon gues heures dans la méditation, agissent d’une manière identique : toutes ces habitations temporaires pèchient par Îes dimensions, par le non-renouvellement de l'air, par l'élévation de la température et la saturation hygrométrique de l'atmosphère, etc.
Dans un grand nombre de professions, l'air se charge de vapeurs ou de poussières qui portent leur action directe Sur le poumon et peuvent donner lieu à des phénomènes généraux. Les matières en dissolution dans l'air sont purement aqueuses, animales, végétales ou minérales : il en sera question plus loin. Quant aux poussières, indépendamment des effets spécifiques qu’elles produisent par leur nature et que nous examinerons en traitant des professions en particulier, elles portent sur le poumon üne action directe qui est en rapport avec le volume, le poids et la consistance de leurs molécules. L’inhalation des molécules grossières est moins dangereuse que celle des poussières très divisées qui pénètrent plus aisément jusque dans les dernières ramifications bronchiques. Les recherches de Benoiston et Lombard ont prouvé que les sculpteurs, maçons, plâtriers, terrassiers, chapeliers, brossiers, bourreliers, matelassiers, etc., fournissent moins de phthisiques que les meuniers, perruquiers, paveurs, balayeurs des rues, charbonniers, boulangers, Couteliers, ramoneurs, polisseurs, etc. Les poussières détachées des corps très durs déterminent un nombre beaucoup plus grand de phthisiques que les poussières détachées de corps mous ou d’une dureté ordinaire. La pesanteur spécifique des poussières n'intervient pas d'une manière bien sensible dans la production de la phthisie. Sous le rapport de leur origine, les poussières minérales sont les plus nuisibles pour les poumons ; viennent ensuite les poussières animales, et, en dernière ligne, les poussières végétales,
Les habitations particulières des ouvriers laissent beaucoup à
(1) Jbid.
GESTA. — MODIFICATEURS GÉNÉRAUX DES PROFESSIONS. 831 désirer : qui n’a lu les enquêtes et les récits de Villermé, Blanqui, Frégier, Lestiboudois, Kolb-Bernard, Ebrington, Henri Roberts, Grainger ? Sous le rapport de l'habitation, la population ouvrière se partage en trois classes : 1° les ouvriers manufacturiers qui résident dans les centres d'industrie où aux environs; 2° les ouvriers sédentaires, occupant des logements loués et qu'ils garnissent d’ün mobilier; 3° les ouvriers nomades qui s’entassent dans les maisons garnies. La condition des premiers est généralement satisfaisante, surtout dans le midi de la France, st ce n’est à Lodève où les logements sont des rez-de-chaussée humides, mal éclairés, où des espèces de greniers trop chauds et trop froids suivant la saison. Dans l’est et dans le nord, les habitations ne sont pas insalubres aux euvirons et hors des villes; même dans la banlieuë de Lille, comme à Réthel, à Sédan, à Saint-Quentin, elles sont saines et assez commodes. Mais c’est dans l’intérieur des grands centres que la misère des ouvriers sédentaires et nomades s’est accumulée:; Amiens, Reims, Rouen, Lyon, Lille, Paris, offrent les plus tristes tableaux. A Mulhouse, à Dornach, Villermé à vu des familles coucher chacune dans un coin, sur de la paille jetée sur lé carreau et retenue par deux planches... Ces logements se louaient fort cher! Jai parcouru les impasses labyrinthiques, fangeuses, obscures, les constructions élevées, humides et sombres, où sont entassés les 25 000 métiers de Lyon. À Rouen, maisons délabrées avec allées basses, obscures, parcourues par le ruisseau fétide des eaux ménagères, avec des cours mal pavées et à flaques d'immondices, avec escaliers en spirales sans garde-fous, incrustés d'ordures endurcies, avec rez-de-chaussée tapissés de mousse, ete. Bianqui a retracé l'horreur des caves de Lille, situées à 2 où 3 metres audessous du sol, le quartier Saint-Sauveur de cette ville coupé par des ruelles étroites aboutissant à de petites cours (courettes) qui servent à la fois d’égouts et d'immondices : « À mesure qu’on pénètre dans l'enceinte des courettes, une population étrange d'enfants étiolés, bossus, contrefaits, d’un aspect pâle et terreux, se presse autour des visiteurs et demande l’aumône. » Le 8 juillet 1848, le conseil de salubrité de la Seine, résumant les visites faites en 1846 par une comumission d'assainissement, s'exprimait ainsi dans un rapport officiel : « Le défaut d'air et de lumière, l'humidité, a stagnation des eaux ménagères, la malpropreté générale, et, en particulier, la manvaise tenue des lieux d’aisances et des plombs, caractérisent la presque totalité des habitations, etc. » Mais la grande plaie de l'hygiène des classes laborieuses et malheureuses, ce sont
les hôtels à la nuit, les maisons meublées, les garnis. Sur plus de 200 000 ouvriers employés à Paris, plus d’un cinquième, et sur 106 000 ouvrières, beaucoup plus d’un vingtième logent en garni, les deux tiers d’une manière permanente, un tiers temporairement, pendant la saison des travaux ; ainsi 40 000 hommes et 6 000 femmes s’entassent, souvent sans séparation, dans des retraites immondes, qui, d’après un rapport de la commission sanitaire du onzième arrondissement, sont, pour la plupart, de vieilles masures humides, peu aérées, mal tenues, à chambres contenant huit à dix lits pressés les uns contre les autres, et où plusieurs individus couchent dans le même lit. Nous renvoyons à l'ouvrage de Frégier (1) pour de plus amples détails sur ces sordides exploitations de garnis, et à celui de Tardieu (2), sur les bouges de Londres et des grandes villes d’Angleterre, connus sous le nom de Common lodging houses. Ceux qui s'imaginent que tout est caprice dans les grandes épidémies, seront. ils étonnés d'apprendre que, en 1832, à Paris, sur 954 garnis qui reçoivent des journaliers, des balayeurs, des chiffonniers, des ramoneurs et des maçons, 99, plus de la moitié, ont été fouillés par le choléra ?
Une ordonnance de police du 20 novembre 1848, rendue par un médecin, Gervais (de Caen), a stipulé, pour les habitations en général et pour les maisons louées en garni, une série de conditions sanitaires, notamment la ration de 14 mètres cubes d’air par personne, la ventilation des pièces, linterdiction du coucher dans celles qui ne reçoivent pas directement l’air d’une rue ou d’une cour assez étendue, etc. De Melun a le mérite d’avoir porté cette grande question de police sanitaire dans le domaine des délibérations du pouvoir législatif ; la loi du 13 avril 1850 sur les logements insalubres est l’une des conquêtes mémorables de l'hygiène publique en France. L'institution d’une commission municipale chargée de rechercher et d'indiquer les mesures indispensables d'assainissement des logements et dépendances insalubres mis en location ; la déclaration d’insalubrité attachée de droit à tout logement dont les conditions sont de nature à compromettre la vie ou la santé de ses habitants; l’obligation de faire visiter les lieux signalés comme insalubres, et de spécifier les causes de cette insalubrité, ainsi que les moyens d'y remédier ; la détermination par le conseil
(1) Des classes dangereuses de la poputation des grandes villes, Paris, 1840. )
(2) Diclionnaire d'hygiène publique et de salubrité, 2° édition, 1862, t. I, P. 374, article HABITATIONS.
municipal des travaux d'assainissement à effectuer et des délais de leur achèvement; l'interdiction provisoire par l'autorité municipale
et l'interdiction absolue par le conseil de préfecture de louer les
logements non susceptibles d’assainissement : telles sont les princi-
pales et salutaires clauses de cette loi qui a déjà produit, en peu: d'années, les plus utiles conséquences à Paris. Son exécution a
marché plus lentement dans les départements; jusqu’au commen-
cement de 1853, vingt-trois seulement ont fait parvenir à l’admi-
nistration centrale le compte rendu des opérations accomplies par
les commissions locales.
Tout ce qui peut réduire l’industrie des garnis et éclaircir les agglomérations des quartiers insalubres, constitue un progrès ; à ce titre, les cités ouvrières, consistant dans des groupes de bâtiments ou de maisons modèles à l’usage des familles d'ouvriers, méritent les encouragements de lautorité. Dès 1835, Villermé signalait à Mulhouse une création semblable, due à la philanthrophie d'André Kæchlin ; trente-six ménages d'ouvriers y possèdent chacun deux chambres, une petite cuisine, un grenier, une cave et un jardin potager pour 12 ou 13 francs par mois, mais à la condition de cultiver lui-même ce terrain, d'envoyer les enfants à l’école, d'éviter les dettes, de faire chaque semaine un dépôt à la Caisse d'épargne, et de payer 15 centimes à la caisse des malades de l'établissement. Depuis 1844, il s’est formé à Londres de semblables établissements, parmi lesquels nous distinguons la construction de coftages, logements assainis pour les ouvriers de la campagne. Grainger, délégué du General Board of health, n’a constaté dans quatre établissements modèles comprenant 1238 habitants dont 726 enfants, qu’une mortalité de 1 pour 100, alors que l’on compte quelquefois en Angleterre plus de deux décès sur 100 habitants. Les cités ouvrières permettent d'appliquer à un grand nombre de familles les avantages économiques de l’association, tout en laissant à chacune d'elles sa libre sphère d'existence et d’habitudes particulières; mais elles ont aussi leurs inconvénients et leurs difficultés ; l’ordre, la propreté, la discipline, dans une telle agglomération, quiles maintiendra?On a remarqué que les familles ouvrières répugnent à l’espèce de communauté qui résulte des cohabitations sous le même toit; les célibataires n'y pourraient trouver place : « Au lieu de bâtir, dit Villermé, un monument ressemblant à une vaste caserne pour y réunir h00 à 500 individus de la classe ouvrière, il vaudrait mieux acheter de bonnes maisons ordinaires, ou même les Jouer à long bail, sauf à les approprier à leur nouvelle destination, ou mieux encore, s'il
M. LÉVY, 4° EDIT, — Il, 03
est possible, donner à chaque famille sa maisonnette. De cette manière, il est vrai, on n'aurait pas un édifice dont les proportions colossales frappent tout le monde et servent de prétexte à des promesses illusoires: mais avec le même sacrifice d'argent, on ferait modestement plus de bien à un nombre beaucoup plus grand de personnes (1). » Jusqu'à présent l’expérience n’est pas favorable aux cités ouvrières, et le gouvernement semble être entré dans la voie des constructions restreintes à quelques familles seulement. Le système des cottages anglais est évidemment le plus favorable à la salubrité et à la moralité des familles ouvrières : les chemins de fer permettent aujourd’hui de procurer aux classes laborieuses le double bienfait de la dissémination et de l’air pur hors des centres populeux où tout est plus coûteux, la subsistance, le loyer, etc. Des villages d'ouvriers, autour des grandes cités, avec des facilités de transport aux ateliers et aux usines qui les occupent, leur permettraient de combiner, de faire alterner, suivant les chômages, le travail industriel avec le travail agricole, les enlèveraient pendant les heures et les jours d’inaction aux excitations de la ville, etc. A Bradfort, on a élevé 700 maisons d'ouvriers (cottages) autour d’une seule et vaste manufacture d’alpaga et de toiles de coton, laquelle couvre près de 2 hectares 1/2 de terrains, a un ensemble de moteurs . mécaniques de la force de 1200 chevaux et exige 5000 becs à gaz pour l'éclairage de chaque soir (2). Dans les départements du Nord et de la Marne, on trouve au voisinage des fabriques quelques exemples de cette salutaire répartition des familles ouvrières dans des maisons isolées et ne renfermant qu'un petit nombre de logements, soit au rez-de-chaussée, soit au premier étage. Mais c’est Mulhouse qui, par l'intermédiaire d’une société désintéressée et avec l’appui du gouvernement, a créé une véritable ville ouvrière à rues spacieuses, bordées d'arbres et de trottoirs, éclairées au gaz et munies d'égoûts communiquant avec chaque habitation. Les maisons ne reçoivent Chacune qu’une famille. Bâties par groupe de quatre, en rectangle, élevées d’un étage, comprenant trois chambres, une cave et un grenier, avec un petit jardin contigu, se louant de 15 à 16 fr. par mois, se vendant de 2000 à 2800 fr.,.avec un délai de quinze à dix-huit ans pour le payement; le minimum de l’à-compte exigé au moment de l’entrée en possession est de 200 fr..
(1) Annales d'hygiène et de médecine légale, 1830, t. XLUHI, p. 241 et suiv. (2) Audiganne, Les populations ouvrières et les industries de la France, 2° édition. Paris, 1860, t, IE, p. 317.
le maximum de 400 fr., et le surplus du prix est compté dans le loyer. Cette vraie cité a des bains (à 20 centimes, linge compris) et des lavoirs avec moyens de séchage du linge (5 centimes pour une séance (le deux heures), un restaurant qui vend de bons aliments à prix coûtants (10 centimes la portion), un bazar où chaque ménage peut se procurer à bon compte ses meubles, ses ustensiles de cuisine, ses vêtements ; une boulangerie où le pain est vendu comptant à 10 centimes par kilogramme au-dessous du taux de la taxe; un bâtiment distinct pour loger les ouvrières non mariées, à raison de 7 à 10 fr. par mois, une salle d'asile, etc. (1).
Ce serait ici le lieu d'examiner le degré de salubrité des ateliers, des fabriques, des manufactures, des usines, où les ouvriers passent une grande partie de leur vie; mais ces établissements diffèrent tellement entre eux qu'il est difficile de les comprendre ensemble dans une appréciation générale; sans tomber dans les lieux com muns de l'hygiène publique. Nous donnons à la suite de cette revue des professions la nomenclature des établissements classés avec l'indication sommaire de leurs causes propres d’ insalubrité, lesquelles agissent non-seulement sur les ouvriers, mais encore sur les habitants des quartiers où ils existent. La loi les a partagés en quatre classes, suivant qu’ils sont plus où moins dangereux, insalubres ou incommodes : dangerenx, en raison des explosions instantanées ou des incendies graves st ils peuvent donner lieu par la nature des opérations qui s REUGUEUE insalubres ou incommodes, à cause des émanations qui s'en dégagent, des résidus solides ou liquides qui s’en écoulent sur la voie publique, ou des bruits tantôt intermittents, tantôt continus qui s'y produisent jusqu’à troubler le repos d’une localité. L'article 1° du décret de 1810, le plus ancien décret de classement, exige que les établissements de première classe soient éloignés des habitations particulières à des distances suffisantes, pour qu’ils ne puissent Imcommoder les voisins les plus rapprochés; ces distances n’ont pas été déterminées à l'avance, elles ne pouvaient l'être, la nature des établissements et la disposition des Jocalités étant sujettes à de grandes variations. La création des ateliers et des manufactures de la première classe ne peut être autorisée que par un décret du pouvoir exécutif rendu en conseil d'État. Ceux de deuxième classe ne doivent, aux termes de la même loi, être autorisés par l'administration que lorsqu'elle à ac-
(4) Voyez l'ouvrage : Habilations ouvrières, bains et lavoirs, etc., par Émile Müller, architecte des cités ouvrières de Mulhouse,
quis la certitude que les opérations qu’on y pratique n'entraiînent aucun inconvénient ni dommage pour les propriétaires et locataires voisins; les demandes dont ces créations sont l’objet, au lieu d’être portées jusqu’au ministère et au conseil d’État, relèvent de l’autorité des préfets ; elles ne nécessitent pas, comme celles qui concernent les établissements de première classe, l’apposition d'affiches pendant un mois dans la commune intéressée ; il suffit d'une enquête préalable dite de commodo et incommodo, faite par les commissaires de police près des propriétaires ou des voisins menacés d'un préjudice. Les établissements de troisième classe peuvent être autorisés partout, pourvu qu’ils ne causent aucun préjudice au voisinage ; point d'affiches, point d'enquête préalable ; l’autorité peut se contenter du simple avis des délégués qu’elle désigne.
Parmi les établissements qui suscitent le danger des explosions et des incendies, nommons les ateliers des artificiers, les fabriques d’allumettes chimiques, d’amorces fulminantes, les poudrières, les distilleries d'alcool, de goudron et de résines, les fabriques de vernis, les fonderies ou épurations de suif, les soufreries, les verreries, etc. Parmi ceux qui répandent des émanations, les boyauderies, les fabriques de gélatine, les fonderies de suif ou de graisse, les fabriques d'engrais, les voiries, les vacheries, les amidonneries, les féculeries, les buanderies, les teintureries, les fabriques de glucose, d’orseille, de sels ammoniacaux, d’eau de javelle, de sels d’étain, etc. Les échaudoirs, les boyauderies, les fabriques d’amidon, de sirop de fécule, d’eau de javelle, etc., versent sur la voie publique des résidus solides, les lavoirs et les buanderies des résidus liquides. Malgré quelques décisions contradictoires du conseil d’État, le bruit causé par les métiers à marteaux, par les pompes à incendie, par les forges, constitue une raison suffisante d’incommodité, pour que le décret de 1810 leur soit applicable; telle a été la constante jurisprudence du conseil de salubrité de Paris.
L'emploi de la vapeur comme puissance motrice a pris une telle extension, que les machines qu’elle met en jeu règlent aujourd’hui le travail de toutes les grandes industries et interviennent encore, sous des dimensions plus restreintes, dans beaucoup d’établissements du second et du troisième ordre. Il sera question dans le paragraphe suivant de ces appareils dont le fonctionnement intéresse la sécurité des ateliers. Nous ne les mentionnons ici que pour signaler un de leurs inconvénients publics, auquel on s’applique lepuis quelques années à remédier, l'énorme quantité de fumée qu'ils dégagent par leurs cheminées, L’ordonnance de police du
11 novembre 1854 prescrit aux usiniers qui font usage d'appareils à vapeur, de brüler la famée produite par les fourneaux ou de les alimenter avec des combustibles qui ne donnent pas plus de fumée que le coke. La houille, la tourbe, le bois exposés soudainement à une température élevée, dégagent avec abondance des produits volatils constitués en majeure partie par des carbures d'hydrogène qui sont eux-mêmes très combustibles, s’ils sont mélangés avec l'air en proportion convenable et soumis à une haute température; ces deux conditions doivent s'offrir, soit dans le foyer lui-même, soit dans les conduits que parcourent les produits gazeux de la combustion; sinon, ceux-ci se décomposent et fournissent en abondance de la suie ou du charbon en particules ténues que le courant de gaz entraine par l’orifice de la cheminée. Si l’on jette sur une grille chargée de coke incandescent une couche de houille d'environ 20 à 25 centimètres d'épaisseur, l’air ne traverse plus cette grille et sacharge, latempérature du foyer diminue brusquement, etla houille fraîche, qui recouvre le coke en ignition, subit une distillation rapide. On a beau pousser de l’air par la porte du foyer ou par toute ouverture débouchant directement au-dessus du chargement de houille, la température est insuffisante pour enflammer les produits gazeux, et des torrents de fumée opaque se dégagent par la cheminée. « Les foyers dont les grilles ont assez d’étendue pour que les charges de combustible ne les recouvrent qu’en partie et en couche de faible épaisseur, donnent peu de fumée, surtout si la houille y est chargée par petites quantités à la fois, et si le chauffeur a la précaution de déposer la charge sur la partie antérieure de la grille, de telle sorte que les produits gazeux de la distillation arrivent aux carneaux, en passant sur la surface du coke embrasé qui recouvre la partie postérieure, et laisse toujours un passage suffisant à l’entrée de l'air. La production de la fumée est considérablement accrue par les dimensions trop petites des grilles, eu égard à la quantité de combustible qui doit être brûlé dans un temps donné, et par une mauvaise conduite du foyer de la part des chauffeurs qui chargent à de trop longs intervalles et par trop grandes quantités à la fois {1). » Les houilles grasses et collantes donnent plus de fumée, c’est-à-dire contiennent plus d'éléments volatils que les houilles sèches des environs de Charleroi. Le coke ne donne aucune fumée ; il ne produit par sa combustion que des gaz incolores en-
(1) Instruction du Conseil de salubrité (rapporteur, Combes, de l'Institut), en date du 27 avril 1855,
traînant quelques cendres ou poussières extrêmement ténues. Tous les appareils ou procédés fumivores sont fondés sur le double principe indiqué plus haut (1); ils ont tous pour but d'opérer dans le fourneau l’inflammation ét la combustion complète des carbures d'hydrogène résultant de la distillation du combustible. Les uns, mécaniques et mus par la vapeur, distribuent le combustible sur la grille à des intervalles réguliers et courts ; les autres, fixes ét dirigés par là main du chauffeur, combinés avec les dispositions du foyer et des ouvertures à registres, sérvent à mesurer les charges sans laisser passer par la porte du foyer un excès d’air froid; d’autres amènent le combustible frais dans le foyer en dessous du combustible déjà carbonisé, de manière à enflammer les produits volatils dès qu'ils se dégagent, etc.
IT. — INGESTA.
Les classes ouvrières ont besoin d’une nourriture saine et proportionnée à l'intensité de leurs déperditions quotidiennes. Rien n’est plus certain pour eux que la dépense journalière de force, l'efficacité de la réparation ne l’est point ; dans la plus grande partie des Campagnes leur pain est encore aujourd’hui ce qu’il était il y à cinquante ans; dans les villes, 1l est meilleur. D’après les renseignements recueillis par Villermé, la viande, la soupe grasse, le pain blanc, seraient d’un usage plus commun qu’autrefois parmi les ouvriers de plusieurs villes (Lyon, Reims, Sedan, etc.) et de la Normandie. Une partie de cette classe de la population est encore réduite à faire habituellement sa principale nourriture de la pomme de terre ; une autre vit de châtaignes et de sarrasin. Quand la récolte de ces produits vient à manquer, ces malheureux tombent à la charge publique, alors même que les céréales abondent, parce qu'ils n'ont pas assez de ressources pour acheter du froment ou même du seigle. La viande, si nécessaire au travailleur, manque à beaucoup d'ouvriers, ou ne figure dans leur régime que pour une proportion insuffisante : cependant elle est indispensable à ceux qui exécutent des ouvrages de force, et la supériorité dés ouvriers de la Grande-Bretagne ne provient que de la consommation plus grande qu'ils en font. Les propriétaires d’une fonderie, située à Charenton, n’ont pu obtenir des ouvriers du pays la même quantité de travail qu’ils obtenaient d'ouvriers anglais, qu’en les obligeant
(1) Voyez, pour leur description, le Bulletin de la Sociélé d'encouragement, * mars 1855,
, ’ L'e GESTA,— MODIFICATEURS GENERAUX DES PROFESSIONS. 839
à se nourrir comme ces derniers. Malheureusement la nourriture des travailleurs est subordonnée au taux des salaires qui oscillent dans de grandes limites ; leur dépense la plus forte est celle de la nourriture : elle monte ordinairement, pour un homme, à plus de la moitié de la dépense totale, et aux deux tiers ou trois quarts, s’il a des habitudes d’intempérance; elle atteint la moitié, rarement plus des deux tiers pour une femme, et pour un adolescent elle arrive aux (rois quarts. 10 centimes par jour au-dessus ou bien au-dessous du taux nécessaire à l’entretien d’un travailleur économe et sans famille suffisent pour lui procurer une sorte d’aisance ou pour le jeter dans une grande gêne (Villermé). Or toutes les crises, tous les événements réagissent sur le commerce, sur l’industrie, et déterminent une dépression des salaires. Telle ést surtout là conséquence des agitations politiques ; et, pour surcroît de malheur, ce sont toujours les ouvriers les ioins payés qui la subissent d’abord. D'un aûtre côté, une augmentation ôu une diminution de 10 centimes dans le prix du pain produit le même effet de gène ou d’aisance ; uhñe simple lausse de 2 centimes par jour dans le prix du pain et qui se maintient toute l’année, donne pour Îles 34 000 000 de Français une somme dé 248 200 000 francs, dont la plus forte partie est prélevée sur lé salaire de toutes les classes ouvrières. [Il n’y a que les journaliers dé la campagne qui ne se ressentent pas du haut prix du pain, parcé qu’ils trouvent dans leurs travaux mieux payes autant de bénéfices que leur vaudrait une légèré diminution datis le prix des céréales. En définitive, l’alimentatioh des ouvriers est généralement insuffisante pour les travaux qu'ils exécutent, elle est inégale pour leur salaire. L’habitude de fêter le dimanche et le lundi par des repas ou des excès de boisson dimiue d’autänt les ressources nécessaires à la subsistance de la sémainé; les femmes surtout ne peuvent écliapper à la misère qu'en s'imposant beaucoup de privations. Dépense obligée et continue de forces, réparation incomplète, irrégulière, tel ést le sort des classes ouvrières. Cependant le besoin de stimulation subsiste ; il Augmente en raison même de l'insuffisance de la nourriture et dé la disproportion du travail. Que fait alors le travailleur ? Quelques centimes avec lesquels il n’achètérait ni le pain ni la viande nécessaires à Sa restauration lui procurent une dose d’eau-de-vie qui ranime artificiellement ses forces; l'essai de ce moyen de confort conduit à l'habitude, au besoin, à la passion des liqueurs ; l’ivrognerie, le plus grand fléau des classes laborieuses, s'oppose à l'épargne, creuse l'indigence dés familles, éloigne touté éducation,
multiplie les rixes, les délits, les désordres. Villermé mentionne, comme cause de l’ivrognerie, le choix de certains métiers qui comptent plus d'ivrognes, l’organisation du compagnonnage fertile en débauches, le travail en commun dans les ateliers des manufactures, l’oisiveté du dimanche, les chômages, le bas prix des spiritueux, le grand nombre des cafés et des cabarets où l’on peut en boire à toute heure et avec excès, l’oubli des principes religieux et moraux ; à cette énumération, il faut ajouter le défaut de réparation alimentaire, et l'impossibilité pour l’ouvrier d'humecter ses maigres repas de famille d’une boisson fermentée.
LES SEXCRETAS
Il y a longtemps que Ramazzini a réclamé l'établissement de bains publics pour les ouvriers ; à Rome, les ouvriers, après avoir travaillé tout le jour, allaient le soir aux bains pour se laver et se refaire de leurs fatigues ; aussi, dit cet auteur, ils étaient moins sujets aux maladies que les ouvriers de notre siècle. On n’a pas fait une étude exacte des professions considérées dans leurs rapports avec les maladies de la peau; on ne peut accorder l'importance d’une statistique au tableau que C.-L. Cadet-Gassicourt a dressé des maladies et des vices propres à chacune d’elles (1), avec la prétention de rectifier ou de compléter Ramazzini. Sur 79 cas de maladies cutanées (50 psoriasis, 25 eczémas, 3 impétigos et 1 pemphigus), Fleury a noté 9 individus de professions exposées aux vicissitudes de l’air, 17 soumis à l’action d’une température très élevée, 9 exposés au contact de substances irritantes. Les soins cosmétologiques varient dans les professions suivant les lieux où elles s’exercent, les matières qu’elles manipulent, le degré d’aisance et d'instruction des ouvriers. Il est des professions qui agissent spécialement sur certaines sécrétions : les blanchisseuses sont sujettes à la suppression des menstrues; la salivation survient chez les étameurs, etc. Les professions sédentaires donnent lieu à la constipation et à la paresse de la vessie ; celles qui exigent de grands efforts musculaires, à des sueurs abondantes, etc. Les soins de propreté sont négligés par la plupart des ouvriers de fabriques et de manufactures, quoiqu’elles se trouvent pour la plupart au voisinage des cours d’eau (Lille, Rouen, Amiens, etc.); àn grand nombre d'usines, mues par des machines à vapeur, versent sur la voie publique des courants continuels d’eau chaude qui permet de laver, presque
(1) Mémoires de la Société médicale d'émulation de Paris, 1816, t. VIII, p. 160.
GESTA. —- MODIFICATEURS GÉNÉRAUX DES PROFESSIONS. 8h
sans frais, le linge des familles. Combien les lotions et le peignage des cheveux sont nécessaires aux ouvriers des filatures de coton, d'étoupes, des fabriques de céruse, ete. ! Et pourtant, d’après Thouvenin, les trois quarts d’entre eux s’en dispensent; les ouvrières âgées se font surtout remarquer par ce genre d’incurie, et les ivrognes, souvent même dépourvus de linge, sont le type de la malpropreté squalide et invétérée. (Voy. plus haut, Bains et lavoirs publics.) Il est pourtant une remarque souvent faite par nous et qui ne permet point de désespérer de l'amélioration des masses même pour ce qui concerne la propreté corporelle; c’est qu'il est très aisé de rappeler l’homme du peuple au respect de lui-même. Combien longtemps n’a-t-on pas objecté la saleté accoutumée du soldat à l'établissement de parquets cirés, de cabinets d’aisance à l'anglaise dans les hôpitaux militaires ! J'ai toujours rèpondu qu’une fois placé dans ces conditions de bien-être, ils’en montrera digne, et c’est ce qui arrive. À Mulhouse les ouvriers ont pris aisément l'habitude des bains depuis qu’ils leur sont offerts à 20 centimes; la multiplication des bains et des lavoirs publics dans tous les centres de population prouvera de plus en plus, par ses résultats, que les habitudes de malpropreté populaire sont l'effet du délaissement des classes laborieuses et de la cherté des moyens de nettoyage.
[V. — APPLICATA.
Les ouvriers, quoique mieux habillés qu’autrelois, ont encore beaucoup à désirer et à faire pour leur propreté, pour leur protection vestimentaire ; ils ne changent pas assez souvent de linge ; ils conservent sur le corps des vêtements imprégnés de sueur, ils les disposent mal ou nese couvrent que d’une manière mcomplète ; de là une foule de maladies graves que l’on rapporte à l’action du froid, sans penser que l’on pourrait annuler cette cause à l’aide d’un meilleur habillement. Les fondeurs, les forgerons, les verriers, les chauffeurs, les boulangers, ete., qui sont plongés dans une atmosphère brûlante, ne prennent aucune précaution en quittant le lieu de leur travail ; ceux qui font des ouvrages de force en plein air se refroidissent avec la même imprudence. Le soin du vêtement et son appropriation aux besoins des différentes professions pourraient réduire le nombre des maladies graves et partant la mortalité qui en est la suite. L’habillement et le blanchissage représentent du huitième au quart de la dépense totale des ouvriers.