‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 5)Chapitre 5 sur 94 · TRAITÉ · texte numérisé non relu

TRAITÉ

L'histoire drt l'Hygiène esta la fois un des sujets les plus vastes et les plus difficiles à traiter: difficile, parce qu'elle est devenue, sous la plume des écrivains, un lieu commun d'érudition ; vaste, parce qu'elle embrasse, dans son cadre obligé, non-seulement la série des productions inspirées par cette branche de la science, mais encore les institutions, les lois, les mœurs, les usages et jusqu'aux monuments des nations. L'instinct de la conservation est en effet le mobile des sociétés, comme il dirige les actes de la vie individuelle.

Etre ou n'être pas, telle est l'éternelle affaire de l'humanilé, et tout ce qu'elle tente dans l'ordre matériel, tout ce qu'elle manifeste dans l'ordre moral, n'est que l'expression de sa lutte contre la destruction, lutte où les générations se remplacent, et dont le prix sans cesse disputé, sans cesse reconquis, est la vie sous toutes ses faces, la vie s'épurant par degrés et s'agrandissant avec les siècles.

Toute agglomération d'hommes qui se forme sur un point du globe, rudiment d'une nation, s'organise pour durer, pour résister : elle élève au gouvernement celui qui comprend le mieux les grandes nécessités de l'existence collective. Législateur politique ou divin, simple code ou révélation, Forum ou Sinaï, le pouvoir qui s'établit a sa sanction dans le but qu'il affecte, car il tend à communiquer

.'î* RDIT. - I. i

à des réunions d'hommes la plasticité sociale, afin qu'elles s'organisent et conspirent avec harmonie à la perpétuité de l'espèce, comme par l'eiret d'une autre plasticité s'arrangent et s'entretiennent les instruments du microcosme humain.

L'Hygiène sous forme d'ordonnance religieuse et de prescription civile a donc devancé l'Hygiène qui procède scieiililiqueijjent par voie de déduction. Dans l'ordre des temps, l'Hygiène a pour représentants le prophète, le législateur, le savant: le premier impose avec autorité ce qu'il a puisé dans des lumières supérieures ou dans la tradition des sanctuaires ; le second résume en lui l'État avec ses intérêts et ses besoins; le troisième, individualité isolée, s'adresse aux raisons individuelles et n'exerce sur les masses d'autre action que celle des vérités dont il se fait l'interprète. Faut-il traduire par des noms historiques cette triple phase du travail conservateur qui se fait au profit des sociétés, nous dirons Moïse, Lycurgue, Hippocrate : l'un invoquant Jéhovah, l'autre la Patrie, le dernier la Nature, pour propager parmi les hommes des préceptes de sauté. Il est vrai que chacun d'eux accommode ces préceptes au but spécial qu'il poursuit : il s'agit pour Moïse de créer une nation, pour Lycurgue d'assurer la défense de l'État par l'hérédité de la force et de la vertu ; Hippocrate, quoiqu'il ait l'orgueil du citoyen libre et qu'il célèbre la Grèce républicaine aux dépens de l'Asie énervée par le despotisme et par son climat, n'écrit que pour fournir à chaque individu, dans une société avancée, les moyens d'user sainement de toutes les choses qui modifient le corps humain. Il n'ordonne pas comme le législateur de Lacédémone; il ne fait pohit parler un Dieu comme le révélateur du Sinaï; il ne place point une prohibition hygiénique sous la terreur du châtiment ou des imprécations ; il s'adresse tout simplement à la raison, il n'attribue rien en particulier à la divinité (1) : «Chaque maladie a une cause naturelle, dit-il, et sans cause naturelle aucune ne se produit. » De cette investigation des causes naturelles naît la science; et celui que l'on a justement surnommé le père de la médecine ouvre aussi, dans le passé, l'ère scientifique de l'Hygiène : « Lorsqu'on recherche, dit M. Littré, l'histoire de la médecine et les commencements de la science, le premier corps de doctrine que l'on rencontre est la collection d'écrits connus sous le nom dCŒuvres d' Hippocrate. La

(1) Œuvres complètes d'IIippocrale, nouvelle traduction avec le texte grec en regard, par E. IJUré. Paris, 1840, t. Il, p. 77 et 79.

scienco remonte directement à celte origine et s'y arrête. Ce n'est pas qu'elle n'ait été cultivée antérieurement et qu'elle n'ait donné lieu à des productions même nombreuses; mais tout ce qui avait été fait avant la médecine de Cos a péri. »

En nous appuyant sur le témoignage d'une aussi solide autorité que M. Littré, nous énonçons la restriction suivante : Malgré les travaux antérieurs à l'école de Cos, et qui, perdus, échappent à notre appréciation, la sciejice proprement dite ne saurait dater que d'Hippocrate. Quelles sont, en effet, les sources où peut avoir puisé la médecine qui a précédé immédiatement Hippocrate ? M. Littré répond qu'elles sont au nombre de trois : la première est dans le collège des prêtres médecins qui, sous le nom d'Asciépiades, desservaient les temples d'Esculape ; la seconde, dans les philosophes qui, dans leurs conceptions systématiques, embrassèrent la nature entière, et par conséquent le corps avec ses maladies ; la troisième est dans les gymnases où l'on étudiait empiriquement les combinaisons de l'alimentation et des exercices, en vue de résultats que rappellent ceux des modernes écoles d'entraînement. Mais si l'on se souvient qu'Hippocrate, tout en louant les remarques faites par les médecins des gymnases, revendique formellement la gloire d'avoir fixé le régime et fondé la prophylaxie sur la proportion respective des exercices et des aliments, on admettra difficilement que le champ d'observation hygiénique fourni par les gymnases ait été fécondé scientifiquement par les prédécesseurs de ce grand homme. Les spéculations cosmogoniques des philosophes ont sans douté réagi directement sur la manière d'envisager les phénomènes fonctionnels du corps humain ; mais les erreurs et les hypothèses qu'elles ont prêtées à la physiologie antique ne sauraient marquer pour la science une époque antérieure à l'école de Cos. Enfin, la médecine sacerdotale, que les Grecs ont reçue des Égyptiens, appartient à la période qui, chez les Juifs, est représentée par les prophètes, période théurgique de la médecine, où les maladies sont considérées comme divines, comme sacrées. On peut lire dans le chapitre xxviii du Deutéronome la nomenclature des maux dont Dieu menace les Hébreux par la bouche de Moïse. La thérapeutique répond à l'étiologie ; Moïse ordonne l'érection d'un serpent d'airain dont la vue doit guérir les morsures des serpents venimeux La médecine théurgique des Grecs paraît avoir usé de recettes analogues ; sur diverses médailles, Esculape est accompagné d'un chien, d'un coq, d'une chouette ou d'un vautour. Les commenta-

/| PllOLliGOMÉNES.

teiirs so sont exercés pour trouver un sens ii toutes ces clioses : (' Misérables énipnies, s'écrie M, Malgaigne (1), dont le mot véritable serait plutôt, à mou avis, i^^norance et superslifiou, » Les tables votives que l'on conservait dans le temple d'Esculape ont été souvent indiquées comme des histoires de maladies ; mais celles que l'on a retrouvées en donnent une opinion bien différente et confirment le point de vue développé avec une verve si caustique par W. Malgaigne; elles ne présentent, en effet, que la mention laconicpie des miracles opérés par le dieu, et elles ont plus de rapports avec les ex-voto suspendus dans les églises par la dévole reconnaissance des croyants d'aujourd'hui qu'avec des documents vraiment cliniques. Ces faits, et beaucoup d'autres que nous omettons, ne laissent aucun doute sur le caractère véritable de la médecine exercée dans les temples; et nous voilà dispensés, par celte courte analyse des trois sources que M. Liltré assigne à la médecine grecque avant Hippocrale, de chercher au delà de l'école de Ces les vestiges d'une hygiène scientifique. C'est donc aux enseignements de cette école célèbre que s'attachera d'abord notre enquête, après un coup d'œil jeté sur les institutions anciennes qui nous oifrent les premières traces d'une police sanitaire. Les signaler en détail nous conduirait trop loin, et sans explorer avec l'assurance de quelques-uns de nos devanciers l'histoire hygiénique des Égyptiens, des Phéniciens, des Indiens, etc., essayons seulement d'apprécier la portée de ce qui a été fait chez les Hébreux, les Grecs et les Romains dans l'intérêt de la salubrité.

Depuis que l'école pseudo-hislorique de Voltaire est prisée à sa valeur, et que les esprits, plus amoureux de vérité que de persiflage, se sont replacés dans la juste perspective du passé , l'institution mosaïque a grandi par toutes ses faces ; on en saisit mieux l'ensemble el l'harmonie, grâce aux commentateurs à haute vue qu'elle a trouvés, et parmi lesquels M. Salvador occupe le premier rang; mais il reste à en faire ressortir la signification hygiénique. On s'est plus occupé, en effet, à disserter sur les maladies mentionnées par Moïse qu'à pénétrer, dans leur généralité, les mesures de police sanitaire que ce grand homme a consacrées dans sa législation ; elles n'ont guère été envisagées qu'isolément et jugées sous l'optique des idées régnantes. C'est ainsi que l'examen qu'en fait Hallé trahit souvent le collaboi ateur de l'Encyclopédie. Cependant les préceptes

(\\ Lettres swr VhiMotrc de la chirurgie {Gazette des hôpit. du 23 juin i842\

aisroRKjuE, «• sanitaires de la Bible piocèdenl d'un système de préservation collective, non de quelques conjectures incohérentes ; il est aisé de suivre, dans ses applications , le système de Moïse, et de mettre en évidence le rapport logique qui lie entre elles toutes ses prescriptions : seulement il faut tenir compte de la nature des seuls moyens d'exécution qui fussent à sa disposition, et qui se résument dans l'intimidatioji religieuse. C'est pourquoi la prophylaxie biblique se présente enveloppée de rites et de cérémonies qui paraissent étrangers au but iiygiénique; mais en la dégageant de cet appareil, on jie tarde point à reconnaître ce qu'elle a de rationnel et d'utile; et ce luxe de formes religieuses , cet accompagnement d'obligations en apparence singulières, ne nous hâtons pas de les traiter avec mépris : l'orgueil d'une civilisation supérieure fausse le point de vue du passé. Dans le système sanitaire de Moïse, le coheii (prêtre) remplit le premier office : c'est le cohen qui est appelé à constater les premiers signes d'une affection réputée contagieuse ; le cohen seul a compétence pour la distinguer de toute autre maladie, et la fatale ordonnance de séquestration ne doit sortir que de sa bouche. Le lépreux paraît-il guéri, c'est le cohen qui vérifie son état et prononce, s'il y a lieu, sa réintégration dans la tribu, c'est-à-dire son retour à la vie civile. Voilà donc un véritable ministère de salubrité publique commis aux hommes du sanctuaire, et c'est dans la religion seule que ces hommes pouvaient puiser l'autorité nécessaire à l'exercice de leurs fonctions. De là l'idée d'impureté attachée à certaines maladies dont le contact pouvait être redouté, ou qui, par leur masque hideux, devaient provoquer, avec l'idée delà contagion, une répugnance et un dégoût universels. L'idée de purification est corrélative à celle d'impureté; et comme la maladie envoyée de Dieu, emporte la signification d'un châtiment, guérir ne suffit point : il faut que le convalescent soit rédimé devant l'Éternel par le cohen. Le sacrifice du péché complète et consacre le traitement ou les mesures hygiéniques. La nécessité de s'adresser au cohen pour la rédemption des impuretés corporelles assurait à celui-ci l'ascendant et la vénération dont il avait besoin pour l'accomplissement de son ministère; en même temps elle servait de garantie à la réalité des guérisons. La publicité et la solennité des rites n'avaient pas moins d'avantage pour ceux qui en étaient l'objet; en les replaçant dans les conditions de leur vie antérieure, le cohen écartait par là de leur personne le reste d'appréhension et de répugnance qu'inspire encore le souvenir d'une

pkolk(;omèneS.

maladie coritn^i(!Use. Le principe de la piopliylaxie mosaïque, c'est risolemenl, la S(^qiies(ralioii; et en reléguant le malade hors du camp ou aux portes de la ville, le législateur du désert nous enseigne l'emplacement le plus convenable des ambulances et des hôpitaux. Éloigner les malades, ce n'est point les guérir; mais, dans l'intérêt d'une population agglomérée, c'était la seule mesure rationnelle h prendre dans un temps où il n'y avait m diagnostic ni thérapeutifpie. Il est dans l'esprit de toute législation sociale de sacrifier l'individu à la masse, imitant en cela la nature, qui veille au maintien de l'espèce; encore les prescriptions particulières dans l'intérêt des individus malades ne manquent-elles point dans la Bible. Le précepte de l'isolement est largement appliqué par Moïse aux hommes et aux choses dans les cas de lèpre déclarée, d'écoulements (1) gonorrhéiques, de flux menstruel :

(1) Nous pensons avec les Septante, Michaëlis et M. Cahen, que ce mol désigne le flux urélhral. On a voulu voir en ce passage \es hémorrhoides ; mais au verset 19, chap. XV, Lévitique, le mot ne laisse aucun doute sur le sens réel de cet endroit : la place même où Moïse en parle est une preuve à l'appui de notre opinion; car de ces écoulements chez l'homme, il passe à ceux de la femme. Le complément de cette exégèse se trouve dans la lecture même des dispositions sanitaires que Moïse établit au sujet des écoulements; elles ressortent évidemment de l'idée de contagion, et l'écoulement du sang chez l'homme n'aurait pas fait venir cette idée à l'esprit du législateur qui a dit que la vie est dans le sang. Ce passage de la Bible tranche le litige historique de la syphilis, que, pour notre part, nous n'avons jamais pu considérer comme une nouveauté du xv" siècle.

L'opinion d'Âstruc, partagée par Girtaner {Abhandlung uber die venerischen Kranhheiten, Gœttingue, 1802, 2 vol. in-8°), provient d'une erreur de dates. Colomb revint d'Amérique en 1493 ; l'entrée de Charles VIII à Naples eut lieu en février 1494 ; après s'être fait couronner comme roi de Naples au mois de mai suivant, il ramena presque immédiatement en France la majeure partie de ses troupes. L'armée espagnole, sous la conduite de Gonzalve de Gordoue, n'arriva en Calabre qu'au mois de mai 1495, c'est-à-dire presque une année après le départ de Charles VIII et de ses troupes. Quant à celles qu'il laissa à Naples, elles ne rentrèrent en France qu'en 1497, et, h cette époque, la maladie vénérienne y sévissait déjà avec fureur. Où donc est la preuve historique de la communication d'une maladie contagieuse des Espagnols aux Français ? II nous paraît qu'aux modernes appartient la considération des différentes lésions delà syphilis colIi"ées en une seule affection ; la syphilis est perdue confusément dans la pathologie" ancienne par la diversité de ses symptômes et de ses altérations; leur interprétation collective et leur réduction en une seule unité morbide a fait croire à l'introduction d'une maladie nouvelle.^ (Voyez A.-J.-L. Jourdan, rrailc complet de la maladie vénérienne, Paris, 1826, t. L)

«Le lépreux en qui est la plaie aura ses vêtements déchirés, sa chevelure sera en désordre, il sera couvert jusqu'aux lèvres et criera: Impur, impur! )■> [Lévit. xiii, et sqq.) Après cet acte de notification au public, i! est placé hors du camp. Le septième jour de cette relégation, nouvel examen de la plaie par le cohen, et si la lèpre se confirme, on brûle le vêtement du malade (1) ; puis, après sept autres jours d'expectation, la plaie est l'objet d'un nouvel examen, et d'autres mesures sont ordonnées suivant l'état où elle se présente. Dans le cas de guérison, « le cohen sortira hors du camp; le cohen regarde, et voici que la plaie de lèpre est guérie au lépreux. » [Lévit. xiv, 3.) La période de purification commence; réintégré dans le camp, l'ancien lépreux demeure encore sept jours hors de sa lente {Ibid., vers. 8). Dans cet intervalle il a baigné deux fois son corps dans l'eau, il a rasé son poil, sa tête et sa barbe, et nettoyé deux fois ses vêtements. Ces pratiques personnelles se terminent par le sacrifice de délit. Mais l'habitation du lépreux a été déclarée immonde comme sa personne; elle est l'objet d'une série aggravante de prescriptions: la simple fermeture, l'enlèvement des pierres qui ont été souillées par le malade, le grattage des murs, enfin la démolition (chap. xiv, vers. 35 à ^5). Dans les cas les plus légers, le cohen se contente de désinfecter la maison avec le sang d'un oiseau égorgé, avec de l'eau vive, avec l'oiseau vivant, le bois de cèdre, l'hysope et le fil rouge. Passons l'hysope et le fil rouge à la superstition d'une peuplade des déserts de l'Asie., et reconnaissons que les autres mesures ordonnées par Moïse ne sont pas moins avantageuses, moins logiques que la plupart des pratiques usitées encore aujourd'hui dans les lazarets et les quarantaines de l'Europe civilisée. Quoi de plus sage que la séparation, prescrite entre homme et femme pendant la période menstruelle et quand l'écoulement menstruel venait à se prolonger? Et ces ablutions répétées qui sont encore en usage aujourd'hui parmi les populations arabes, qui n'en reconnaît l'utilité à une époque où l'emploi du linge était ignoré, dans les sables du désert, sous les rayons d'un ciel ardent? La prohibition des alliances entre les consanguins et les proches ne dénonce-t-elle pas une observation profonde des causes qui déterminent la décadence des races et l'abâ-

(1) En Italie et dans d'autres pays méridionaux, on brûle encore aujourd'hui les effets d'habillement et de couchage qui ont appartenu à des phthisiques décédés.

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lardissement des familles? En choisissant lui-même sa ferume hors de la maison d'Israël, n'a-t-il pas donné à la l'ois un exemplti de tolérance et le précepte sahitaire du croisement des races? Dans quels détails minulieux n'entre-t-il pas pour assurer la saluhrilé des demeures privées et publiques, dus mais-ons et des villes? Il ne dédaigne de mentionner aucune particularité, si infime (ju'elle soit, lorsqu'elle peut inlliiersur la santé de tous. Cliefd'un peuple nomade dont l'organisation définitive est ajournée jusqu'après la conquête de la terre promise, il sait régler un camp dans son assiette hygiénique ; rien n'est omis: « Tu auras hors du camp un lieu pour les besoins de la nature, et tu porteras avec toi une pique suspendue à ta ceinture, et, quand tu le seras accroupi, tu creuseras avec cette pique la terre d'alenlour et tu recouvriras les matières dont tu te seras soulagé. » Ce préceple, que le soleil de l'Arabie rendait si urgent, est oublié aujourd'hui dans ces mêmes lieux où il a été dicté, jusque dans les villes, au grand détriment des populations.

On peut lire à la suite du Voyage en Orient de M. de Lamartine, dans le récit de Fatalla Sayagliir, qu'une réunion de tribus équivalant à quinze mille guerriers, ayant campé sept ou huit jours dans les mêmes localités avec de nombreux troupeaux, le sol resta couvert d'un tel amas d'im.mondices, qu'il tut impossible d'y séjourner. Mais ce n'est pas seulement dans les plaines de l'Arabie que la prescription de Moïse est tombée dans l'oubli : les récits des médecins militaires qui pratiquent en Afrique nous apprennent qu'avant les travaux exécutés pour leur assainissement, nos principales villes de l'Algérie présentaient le spectacle des déjections accumulées et des foyers putrides au milieu des ruines. Nous-même avons été témoin d'un semblable état de choses en Morée, dans la citadelle de Navarin , et en 1835, une sous-préfecture de France, Calvi (Corse), s'est offerte à nos yeux dansées mêmes conditions de formidable insalubrité. J'ajouterai que si ce précepte de Moïse avait été observé en 185i dans nos camps de Varna et de Crimée, on y aurait compté une énorme cause d'infection de moins.

Le régime alimentaire ne pouvait échapper à la police du législateur hébreu; il ne pouvait ignorer les effets de l'alimentation sur la constitution des individus comme sur l'avenir physique d'une nation. Dans l'histoire qu'il a tracée des évolutions du genre humain jusqu'à son époque, il fait connaître les extensions successives que la substance alimentaire a reçues; il nous montre

HISTOlUQUJi. =^

l'homme passant clt3 la nourriture la plus simple à la multiplicité (les aliments, mais pris encore en grande partie parmi les végétaux, auxquels il ajoute le lait. Dans une période plus avancée, les exigences (le l'organisme se sont augmentées : la chair des animaux, les li(jueurs férmentées, les assaisonnements de différentes espèces ont pris place sur sa table. Quelle est donc la portée hygiénique des séries nombreuses de prohibitions alimentaires qui sont consignées dans la Bible? Hallé déclare ne point la comprendre assez (1); il conçoit seulement l'utilité de la prohibition du porc, sujet, dit il, à une altération du tissu graisseux très analogue à la dégénérescence lépreuse (2). Il faut chercher plus haut, ce nous semble, la pensée du législateur hébreu : placé dans l'alternative d'énerger son peuple par une diététique exclusivement végétale, ou de tolérer, sous un climat qui punit tout excès, l'usage désordonné de toutes les matières alimentaires, il a pensé qu'une règle même arbitraire répondrait mieux à l'intérêt de la santé générale; les restrictions dont il a frappé la nourriture animale ont eu pour effet de tempérer, par un juste mélange des substances organiques des deux règnes, le régime des familles, de pourvoir dans une mesure constante à la vigueur des générations, et de faciliter en même temps l'œuvre d'une civilisation progressive dans le silence des appétits grossiers et des passions farouches que fomente l'usage prédominant des viandes. Il laissait aux Hébreux assez de latitude pour satisfaire à cette autre loi de l'alimentation, à savoir, la variété. La diététique mosaïque établit, non l'uniformité, mais la régularité du régime; et loin de nous associer au reproche que lui fait Hallé, nous attribuons à ce régime, fidèlement observé de génération en génération, l'immunité singulière dont les Juifs ont souvent joui au milieu des épidémies meurtrières, et qui au moyen âge attirait sur eux les accusations les plus absurdes, les persécutions les plus atroces. Il est une pratique instituée par Moïse, et dont la valeur hygiénique a été contestée avec plus de raison : c'est la circoncision, stigmate héréditaire des enfants d'Abraham, marque étrange, si nous l'envisageons avec nos habitudes et nos idées du xix« siècle, de l'alliance que Jéhovah a conclue avec eux. On sait ce que Voltaire a dépensé de maligne érudition pour erdever aux Juifs la priorité de la circoncision. A la vérité, Hérodote rapporte qu'elle

(1) Hallé, Uyyiènc où l'arl de conserver la santé. Paris, 1806,

(2) Dict. des sciences médic . , t. XXII, p. tii3.

10 PUOLÉ(;OMÈNES.

étilit praliqnén par les Égyptitins. La pi-ttinière circoncision que la Bible nientioiiiie, et qui fut faite par Abraham, remonte à 1900 ans avant l'ère commune; Hérodote écrivait IViOO ans après Abraham : de cet intervalle de quatorze siècles, M. Malgaigne (1) conclut à la priorité de la circoncision en faveur des Hébreux. Quoi (pa'il en soit, Pliilon dit que la circoncision préserve la partie d'une certaine maladie inflammatoire qu'il appelle le charbon ; ce charbon désigne la gangrène du pénis, l'une des terminaisons du phimosis et du paraphimosis Si nous rapprochons cette opinion des passages cilés de la Bible {Lévit. xv), où il est question des écoulements impurs, cause ordinaire des accidents qui nécessitent parfois encore une opération très analogue à la circoncision, on ne répugnera pas à admettre un motif de prophylaxie dans cette ordonnance, tout en la considérant en même temps comme une institution politique, un signe de nationalité (2). Enfin, un autre intérêt de salubrité publique se trouvait garanti par l'usage des embaumements, que les Hébreux paraissent avoir emprunté des Égyptiens. On lit, chapitre L, versets 2 et 3 de la Genèse : « Joseph ordonna à ses esclaves

(1) Loc. cit., n. 51 .

(2) D'après les articles publiés dans VEncyclopédie méthodique et dans le Dictionnaire des sciences médicales, Halle refuse à la circoncision tout motif de salubrité, se fondant sur ce que les habitants de l'Arabie et de la Syrie ne sont sujets à aucune incommodité qui ait son siège dans les parties retranchées. Il argue encore de la pratique de cette opération dans l'île de Madagascar, parmi des nations qui ne paraissent avoir aucune notion du judaïsme ni du mahomélisme. Mais reste une question que Hallé ne résout pas : Pourquoi ces nations pratiquent-elles donc la circoncision ? Infirmer par des assertions plus ou moins exactes les solutions données , ce n'est point en fournir une nouvelle.

Les médecins militaires qui ont exercé dans les corps de troupes, et qui y ont passé ce que l'on appelle des revues de propreté, comprennent mieux luliliié de la circoncision ; on ne saurait s'imaginer, eu effet, dans quel degrédesaleléla plupart des soldats laissent leurs parties génitales, et particulicremciil le gland, lorsqu'il est entièrement recouvert par le prépuce; entre le prépuce et le gland s'amasse la matière sébacée, jusqu'à former des couches épaisses et blanchâtres qui tapissent entièrement l'extrémité du pénis: rien de plus rebutant que cette sorte de malpropreté; rien de plus favorable au développement des accidents syi)hililiques. Or l'incurie des soldats, vainement gourmandée par les médecins, se retrouve dans les classes inférieures. A cette condition, joignez l'inllucnce d'un climat brûlant, tenez compte du défaut absolu de linge, de l'absence de toute espèce de traitement médical pour les cas de maladie, et voyez si tous ce.s motifs réunis n'expliquent point l'établissement de la circoncision dans un but de prophylaxie.

les médecins d'embaumer son père; les médecins embaumèrent Israël. Quarante jours se passèrent ainsi, car autant de jours étaient employés par les embaumeurs... « Hérodote (liv. ii, chap. 36) fournit un bon commentaire de ce passage de la Genèse. Quoiqu'il ait écrit environ douze siècles après la mort de Jacob, l'immobile É«ypte présentait encore de son temps les mêmes mœurs, les mêmes pratiques qu'à l'époque des patriarches. Cet historien nous apprend qu'il y avait en Égypte certaines personnes chargées par la loi de faire les embaumements et qui en faisaient profession. L'opération complète durait soixante-dix jours. Il donne des renseignements curieux sur la manière dont ils y procédaient, ainsi que sur les rites funèbres des Égyptiens, rites dont on trouve encore des traces dans les cérémonies actuelles des Israélites modernes. Tout le monde sait que des cadavres embaumés d'après ce procédé se sont conservés jusqu'à nos jours, et en développant plusieurs de ces momies à Paris, on y a surpris les papyrus et les ingrédients aromatiques indiqués par Hérodote. Chez un peuple gardien aussi fidèle des traditions que le sont les Juifs, les pratiques actuelles sont une légitime base d'inductions rétrospectives; or il est difficile de rencontrer à un plus haut degré que chez eux la piété des sépulcres et la religion de la mort; leurs cimetières remplissent toutes les conditions d'une sévère hygiène et d'une sainte commémoration : nous en concluons volontiers à l'excellence de l'institution funéraire chez leurs ancêtres. L'Égypte moderne n'en est plus là, et, comme M. Pariset l'a si bien signalé, les tombeaux des pères, infiltrés parles eaux du Nil, se convertissent en autant de foyers pestilentiels pour les enfants (1).

Loin de nous la prétention d'avoir retracé en ce peu de lignes l'ensemble des dispositions hygiéniques qui sont consignées dans les livres de Moïse : ce serait la matière d'un ouvrage, non une page d'introduction ; mais nous désirons avoir montré sous leur véritable jour des institutions et des mœurs qui, créées il y a plus de trois mille ans dans le désert de l'Arabie, ne peuvent être

(1) Mémoire sur les causes de la peste. Paris, 1837, iu-18. Les cimetières de Constantinople, placés et pour la plupart resserrés entre les habitations, témoignent de l'incurie et de l'ignorance des Turcs en matière de police sanitaire : inhumations presque superficielles, ouvertures pratiquées vers la tête à chaque tombeau, terres mal tassées, entraînées, fouillées par les eaux pluviales, tombes crevassées ou à découvert, ossements épars, méphitisme à distance, etc.

1^ l'HOLEGUMfcNLs,

appréciées sainemeiil avec les idées modernes el les mœurs de notre société occidentale. Une i-aison sublime vivifie toutes les parties de l'édifice mosaïque; mais toute raison n'opère que sur le terrain où elle se trouve fixée et avec l'instrument que lui fournit son époque. Admirons la puissance avec laquelle le législateur hébreu embrasse tous les détails de l'économie sociale et l'unité d'action qu'il y établit; tout converge vers la divinité, tout émane d'elle : la maladie, la guérison, l'impureté, la rédemption par le sacriliceet par l'holocauste. Au moyen de cette fabulation, le colien devient le gardien de la salubrité publique, 1 hygiène a sa sanction dans la religion, et une multitude indocile, sans cesse frémissante sous le joug, un peuple d'esclaves émancipés d'hier, et qui parfois se prend à regretter l'oignon d'Égypte, subit sans murmurer les rigueurs d'une discipline sanitaire qui s'étend jusque sur les détails secrets de la vie domestique.

Au lieu de réfléchir sur l'organisation complexe de la police médicale chez les Hébreux, on se contente d'en effleurer quelques parties, non sans offense critique, et l'on s'ai-réte av-ec un enthousiasme de collège devant les institutions de la Grèce antique, notamment devant celles de Lycurgue, qui semblent une lutle perpétuelle contre la nature. Les anciens de la tribu prononçant sur le sort du nouveau-né, et le livrant à une mort immédiate s'il leur paraissait trop faible pour devenir un citoyen utile, les femmes assujetties aux exercices d'une éducation disproportionnée avec les forces de leur sexe, l'enfant enlevé à l'âge de sept ans à la tutelle de ses parents, la fameuse sauce noire pour base de l'alimentation publique, la proscription des arts, l'absorption de toutes les facultés physiques et morales dans un patriotisme fanatique et belliqueux, sont-ce là des créations de sagesse qui méritent d'être opposées à l'œuvre de Moïse? et quelle empreinte ont-elles laissée à l'humanité? Un trait surtout nous frappe dans la société de ces temps comparée à l'institution mosaïque , c'est l'usage reçu chez les premiers peuples de la Grèce, les Thébains exceptés, et plus tard chez les Romains, d'abandonner la vie des enfants nouveau-nés à l'arbitrage des parents ou des anciens de la tribu. Cet usage n'a point choqué les plus nobles intelligences de l'antiquité. Platon va jusqu'à reprocher à Hérodicus d'avoir enseigné par son exemple la longévité aux constitutions valétudinaires, sous prétexte que le soin d'une santé débile éloigne l'homme de la vertu et le rend à charge à la patrie! {Jiépub., liv. 3.) 11 ignorait que des constitutions en apparence

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chétives recèlent une puissante vitalité, que des organisations qui naissent faibles se consolident par le bienfait de l'éducation : si l'arrêt prononcé par le disciple de Socrate eût reçu son exécution, que de génies étouffés au berceau, que d'existences devenues glorieuses écrasées dans leur virtualité! Opposez les coutumes d'une société qui avait atteint l'apogée de sa civilisation aux ordonnances bibliques : l'avantage reste aux tribus encore barbares du désert de Sinaï, et la circoncision semble une aménité k côté de ce monstrueux arbitrage institué autour du berceau.

Les gymnases et les bains sont assurément ce que l'bygiène publique des Grecs et des Romains nous présente de plus remarquable, et cette double institution brille d'autant plus dans leur histoire, qu'elle manque davantage à la nôtre. Ils savaient apprécier les bienfaits d'une gymnastique rationnelle et la multiple bénignité des bains. Quand Homère fait dire à Ulysse : « Les bains n'ont plus de charmes pour moi » [Odyssée, chant 19 ) , il nous fait comprendre l'importance qu'ils avaient dans la vie des anciens ; il nous montre encore Hector ne prenant sa nourriture qu'au sortir du bain , et la princesse Nausicaa se baignant dans les eaux d'un fleuve. Les principales villes de la Grèce possédaient de grands édifices destinés aux bains et ouverts à toutes les classes de la popula tion. Les Spartiates, dans la crainte de s'amollir, en usaient avec plus de réserve, mais ils s'en dédommageaient par la fréquentation de l'étuve sèche, d'où le nom de Laconicum dor.né par les Romains à la portion de l'édifice employée à cette sorte d'étuve. Chez ces derniers, les bains publics reçurent un somptueux développement : les ruines des bains de Néron, d'Agrippine, de Dioclétien, de Titus et de Trajan, témoignent de la magnificence avec laquelle ils étaient construits. Il n'en existait point pour le public avant le règne d'Auguste : Mécène en fit élever un dont l'accès était livré au peuple moyennant une obole (Perse, Satir. 9) et à des heures fixées par la loi. Anlonius Musa ayant réussi à guérir Auguste par les bains froids, la vogue s'-en établit; on fit vanité de s'immerger dans l'eau la plus froide, et l'on vit un philosophe, Sénèijue, se glorifier de ses exercices de nageur par la température des kalendes de janvier, comme on vit les courtisans de Louis XIV se procurer artificiellement des fistules à l'anus pour capter les sympathies du maître. La natation était considérée comme l'un des éléments d'une éducation libérale ; on stigmatisait un ignorant par ce dicton : Neque lifteras didicit nec nntnre. Aux bains s'ajoutaient chez les Romains d'autres

1/| PHOI.ÈUOMÈNES.

pratiques qui se retrouvent encore aujourd'hui dans les bains des Orientaux, notamment en Turquie, en Algérie; elles constituaient autant de spécialités exercées par des esclaves et qu'expliquent assez leurs litres : fricatores, truclalorcs, uiipaliru, piculrices, ulcurii , iinclores. Les onctions étaient déjà en usage chez les Grecs : « On fit couler, dit ïélémaque, des Ilots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps. « Un vieux soldat, interrogé par Auguste sur les moyens qu'il avait employés pour se conserver : « Extus oleo ^ intus rnulso, » l'ut sa réponse. De nos jours les Tui cs ont pour le bain d'étuve une prédilection qui nous a paru contribuer à leur détérioration ; les médecins qui pratiquent à Constantinople, n'hésitent pas à la considérer comme l'une des causes de la chloro - anémie , si fréquente chez les femmes turques. Volney l'explique par un motif plus humain qu'hygiénique : « La loi du Koran, qui ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir conjugal, est elle seule un motif très puissant; et la vanité qu'ils attachent à l'exécuter en devient un autre qui n'est pas moins efficace ('i). » Les Russes possèdent encore aujourd'hui des bains publics ; nous aurons occasion de signaler le mode suivant lequel ils les emploient. La France en a conservé jusque vers la fin du xi" siècle. Desparts, médecin de la Faculté de Paris, faillit devenir la victime du ressentiment populaire, pour avoir recommandé aux magistrats de défendre les bains, à cause d'une affection pestilentielle qui sévissait alors. Dans le xm*= siècle, on faisait encore baigner les personnes qu'on invitait à dîner; on faisait prendre un bain aux chevaliers avant la cérémonie de leurs armes, et Louis XI se rendait publiquement au bain, suivi de toute sa cour, au sortir de la représentation des mystères (2).

La gymnasti(iue, dont l'origine remonte à l'institution des jeux olympiens, a occupé une place importante dans l'existence publique et privée des anciens. Médecins, législateurs, philosophes, y tournaient leur attention et la faisaient concourir au maintien de la santé, au développement des vertus guerrières, à la régularité de la vie physique et morale; elle était la base d'un système régulier d'éducation physique auquel étaient soumises les populations Ubres

(1) Voyage en Syrie el en Égyple, t. I, p. 226.

(2) Girard, Recherches sur les clablissemenls de bains publics {Annales d'hygiène, t. yn, p. 20 el suiv.).

de la Grèce. De celles-ci elle passa aux Romains, qui élevèrent des gymnases splendides. La vogue amena l'abus ; l'abus amena le discrédit : l'émulation des jeux publics se perdit; les esclaves et les gladiateurs remplacèrent la jeunesse dans l'arène, et le sang coula pour l'amusement de Rome dégénérée.

Il existait chez les Romains d'autres institutions, d'autres coutumes qui ont dû exercer une heureuse influence sur la santé publique. Nous ne parlerons pas de l'habitude qu'ils avaient, en arrivant dans un pays nouveau , d'apprécier, par l'inspection des viscères des animaux, la qualité des eaux et des productions du sol. Rien de plus exact que le rapport qui existe entre le bon état des organes digestifs chez les herbivores et la nature des pâturages: un entozoairede la classe des trématodes (le 'distome hépatique) se développe dans le foie des moutons qu'on nourrit pendant quelque temps d'herbages aqueux; l'humidité de l'habitation dispose le porc à la ladrerie; les cyslicerques se produisent en foule chez les lapins par l'effet de la même cause. L'apparente superstition de cette pratique couvrait donc un but vraiment utile. Sous le nom d'édiles, ils avaient une magistrature municipale qui veillait à la salubrité des habitations et des villes (1) ; ce qui subsiste encore

(1) La législation administrative des Romains est moins connue que leurs lois civiles et politiques; mais elle a dû être admirable, si l'on en juge par la disposition de leurs villes, par les constructions monumentales qu'ils exécutaient dans un but sanitaire, par une foule d'indices historiques. Chaque ville avait ses règlements de voirie et de salubrité publiques, modelés sans doute sur ceux de Rome et appropriés aux diversités locales. L'esprit de centralisation, qui se manifeste si énergiquetnent dans la politique romaine, n'allait point jusqu'à mutiler les prérogatives municipales; et, quoique liées fortement au pouvoir central de Rome, les autres villes s'administraient avec une grande liberté dans le cercle de leurs intérêts spéciaux. Les fragments qui nous sont conservés de la Tabula Heracliensis nous donne une idée des soins minutieux que le magistrat prescrivait pour l'entretien de la voie publique, pour la circulation des voilures, etc. Un passage de cette loi ou de ce règlement nous apprend que les vidanges s'effectuaient la nuit, et que des voitures servaient, comme aujourd'hui, à cet usage : « Quœ » plaustra noctu in urbem inducta erunt, quo minus ea plauslra inania, aut stcr- >, coris exportandi causa, etc. » (Voy. InslUules de Juslinien, tradmles par Blondeau, t. II, p. 81 et suivantes.) On trouve encore des prescriptions touchant la sûreté de la voie publique, et des dispositions pénales contre les déjections, dans Yedicli prœloris senlenliœ quœ super sunl [Ibid., p. 90). Le respect des tombeaux était aussi garanti par la loi. Auguste créa une administration particulière pour

1') J'KOLÉUOMENHS.

(les iiquedncs, tlt's ('youts (ju'ils faisaient coiistruiiL', nous donne une idée de l'excellence de leur administration. Dos édiles particuliers, créés i)ar César sous le titre de carcolos, assuraient les approvisionnements publics. Les lieux d'inhumation étaient fixés hors des villes. Les inconvénients d'une exposition mauvaise des cités n'échappaient point aux anciens. Vitruve rapporte que la ville de Salapa, placée d'abord au nord-ouest d'un marais [Snlopina palus) dont elle recevait les émanations délétères, fut transportée à quatre milles delà, au sud-est du marais, auquel Hoslilius fit procurer un écoulement vers la mer. 11 n'a pas tenu à Jules César et à son successeur Auguste que les marais Contins ne fussent à jamais desséchés. Enfin, le grand nombre de leurs expéditions lointaines, l'étendue de leurs conquêtes, la stabilité de leurs colonies, prouvent que les Romains s'entendaient à faire mouvoir des masses armées à travers les climats les plus différents, sans payer un tribut considérable aux maladies qui se déclarent dans les grandes réunions d'hommes. De nombreuses légions ont franchi les mers, parcouru le monde ancien, depuis les déserts arides de l'Afrique jusqu'aux forêts de l'âpre Germanie, et il ne paraît point que les épidémies meurtrières aient fréquemment arrêté leur marche. Cependant leurs soldats portaient, outre leurs armes pesantes, leur nourriture pour plus de quinze jours, tout ce qui était à leur usage, tout ce qu'il faut pour se fortifier ; et quant à leurs armes, ajoute Cicéron (1), ils n'en sont pas plus embarrassés que de leurs mains. Comment auraient-ils joui d'une pareille immola construciion et pour rcnlretien des aqueducs, et en Ol une magistrature honorable dont le chef avait le titre de curalor aquarum. L'eau amenée par les aqueducs était l'objet d'un impôt et la source d'un revenu important pour l Élal : on appelait cet impôt vecHgal ex aquœduclibus, ou bien vecligal former {forinœ, tuyaux). Voyez le Mémoire de M. Dureau de la Malle sur la distribution des eaux dans l'ancienne Rome (Comptes rendus de V Académie des sciences, l. XVI, p. 3C3). Six cents ans avant J.-C, Tarquin l'ancien flt construire la grande cloaque {cloaca maxima), canal souterrain du Forum jusqu'au Tibre. Plus tard, d'autres égouts, pour les usages privés, circulèrent sous les voies publiques, convergeant vers la grande cloaque où ils déchargeaient les immondices de la ville; des ouvertures ou regards [mealus) y étaient ménagés de distance eu dislance. Au rapport de Pline, Agrippa y fit passer d'énormes masses d'eau provenant des aqueducs pour en assurer le nettoyage. La police des égouts appartenait, avec celle des rives du Tibre, à des curalores cloucarum, sous les auspices

de l'édilitc.

(1) Cicérou, Tuscul., liv. n.

HISTOMIQUE. 17

riité, si une police de salubrité, fortifiée par une discipline sévère, ne les eût garantis contre les causes extérieures de destruction et contre leurs propres excès (1)?

Entre les institutions de l'antiquité et celles des modernes, le christianisme établit une différence profonde. A part les idées de quelques philosophes et de quelques législateurs, la civilisation ancienne est matérialiste; elle a pour objet le perfectionnement des facultés physiques, le triomphe de la force matérielle. Le christianisme, au contraire, déclare la guerre au corps, ennemi de l'àme; il combat les instincts et les appétits de la matière organisée qui sert de prison passagère à l'être humain. Telle est, en effet, l'éternelle opposition des éléments de notre nature, qu'une juste pondération entre la vie morale et la vie corporelle semble un problème presque insoluble; il faut que l'esprit triomphe aux dépens du corps, ou que le corps prospère au détriment de l'esprit. Mais en même temps que la loi du Christ fait prévaloir la spiritualité et suggère un régime en rapport avec ce but, elle fait respecter la vie individuelle en montrant, sous l'enveloppe du corps, quelle qu'elle soit, des âmes égales par leur origine, égales par leur destination, égales par les prérogatives de l'immortalité. Aussi l'Hygiène moderne ne s'adresse ni à une nation, ni à une classe d'individus; elle applique dans l'ordre physique la parole du Christ: « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés. » Les institutions qui distinguent la société moderne sont conçues dans l'intérêt de ceux qui souffrent de misère ou de maladie, non au profit de ceux qui possèdent assez de loisir et de santé pour passer la plus grande partie de leur journée dans les exercices du gymnase ou sous la main huileuse et caressante des unctores. Quant à la diététique spéciale de l'Église, elle n'a rien qui blesse les lois physiologiques. Le carême, correspondant à une

(1) Pringlc (,r/aZacZ. des armées, préface) note le silence des historiens sur les maladies des armées romaines. En Germanie, le scorbut (Pline le naturaliste) ; en Sicile, une maladie pestilentielle (Tite-Live), et au siège de Syracuse, une antre afrection analogue avec flux de sang (Diodore de Sicile) : tels sont à peu près, d'après Pringic, les seuls renseignements de ce genre qui nous aient été laissés. Montesquieu explique ce laconisme des historiens: « On ne remarque pas, dans les auteurs, que les armées romaines, qui faisaient la guerre en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies : au lieu qu'il arrive presque continuellement aujourd'hui que des armées, sans avoir combattu, se fondent pour ainsi dire dans une campagne. » {Grandeur et décadence des Romains chap. Il, p. 133, édit. Tracy, 1822.) '

18 PUOLÉGOMfeNES.

saison transitoire , repose les organes digeslils suractivés par la nourriture principalement animale de l'iiiver et les prépare à l'épreuve des chaleurs; les asiles monastiques, dont le nombre est assez réduit de nos jours, n'ont pas toujours été des antres de corruption, n'en déplaise à leurs adversaires syslématiques; beaucoup de ces établissements ont été des écoles de tempérance et de travail. En voyant l'accroissement rapide de la population européenne, ne dirait-on pas qu'ils entraient dans un système de compensation rationnelle? Il est certain que les États protestants, ou ceux qui ont supprimé les couvents, regorgent d'une population exubérante, cause aggravante dedélresse, quand ils ne réussissent à s'en débarrasser par voie d'émigration coloniale. D'ailleurs, les natures exaltées ou mélancoliques qu'attire la solitude des couvents ne sont pas, au" point de vue physiologique, des éléments désirables de reproduction; la race humaine gagne à leur élimination.

Dans notre France toutefois, l'influence de la civilisation romaine s'est prolongée. Pendant quatre siècles d'occupation, les institutions des conquérants furent celles de la race conquise; les mesures de police sanitaire qu'ils avaient introduites furent maintenues par les premiers rois, comme le témoignent leurs capitulaires, et notamment celles de Charlemagne ; mais les traces de civilisation antérieure s'effacent par degrés, et bientôt les seuls monuments d'hygiène publique que la France présente sont les léproseries destinées à recevoir les individus atteints de la lèpre, d'éléphanliasis des Arabes et d'autres maladies contagieuses qui se répandh-ent sur l'Europe à la suite des croisades. Au xin-^ siècle, Matthieu Paris ne compte pas moins de deux raille léproseries en France, et porte à dix-neuf mille le nombre de celles qui existaient à la même époque en Europe. Dans le siècle suivant (135U), Jean II, surnommé le Bon, créa une véritable police de santé, bien imparfaite à la vérité, et dont quelques dispositions prouvent dans quelles conditions d'insalubrité était tombée la cité ; l'édit royal de 1350 eut le mérite de provoquer des recherches et de nouvelles ordonnances relatives à l'hygiène publiciue. Le progrès fut médiocre iusque vers la dernière moitié du xvn«= siècle, où de la Reynie, en régénérant la police générale de Paris, soumit aussi à cette révision la police de santé; à ce magistrat revient l'honneur d'avon- donne le premier exemple d'une convocation de médecms (26 marsl668} pour délibérer sur une question d'hygiène publique relative a la fabrication du pain. La carrière ouverte par la Reyine ne resta

HISTORIOUE. 19

point Stérile; la surveillance sanitaire s'étendit déplus en plus; elle se porta successivement sur les professions nuisibles, sur les épizooties, sur les secours à administrer aux noyés, etc. La province imita l'exemple salutaire de Paris : l'intendant de police de la ville de Lyon publia deux ordon"hances (1737 et 1739) ayant pour objet d'arrêter la propagation de la morve des chevaux ; Marseille prit, en 1730, des mesures énergiques pour se défendre contre l'invasion de la peste d'Orient. Ainsi s'étendit 'en France, par des efforts d'abord isolés, puis plus généraux et plus suivis, un ensemble de dispositions hygiéniques qui se complètent par le progrès du temps et de la science. L'année 1770 est signalée par une création qui immortalise le souvenir de l'échevin Pia : la capitale est dotée d'un service régulier de secours aux noyés et aux asphyxiés. Quelques années plus tard, l'érection de la Société royale de médecine apporte à l'autorité l'appui d'un conseil compétent ; les rapports qu'elle a fournis sur une foule de questions capitales de salubrité, telles que les épidémies et les endémies, les épizooties, les ateliers malsains, l'éducation physique des enfants, le méphitisme des fosses d'aisances, l'état des voiries, les qualités des boissons et des aliments, etc., attestent l'heureuse direction de ses travaux, non moins que la sollicitude du pouvoir qui les provoquait.

Depuis cette florissante époque de l'hygiène publique jusqu'en 1802, la seule institution importante qui s'élève est celle du conseil de salubrité de Paris (1). Mais cette création a été décisive; elle inaugure une période d'améliorations et de progrès multiples qui se continue au grand profit de la capitale et pour l'exemple de toutes les nations civilisées.

C'est sur la proposition de C.-L. Cadet-Gassicourt que le premier préfet de police, M. Dubois, réunit en corps, sous ce titre, les savants qu'il avait l'habitude de consulter dans les affaires relatives à l'hygiène publique. Composé primitivement de quatre membres, avec des attributions qui comprenaient l'examen des boissons, des manufactures ou ateliers insalubres, des épizooties, et, plus tard, la visite des prisons et la direction des secours publics, il est formé aujourd'hui de douze membres titulaires et de six adjoints sans compter les membres honoraires, et il a pour mission toutes les enquêtes d'hygiène publique, l'examen sanitaire des halles et marches, des cimetières, des tueries, des voieries, des chantiers d'équar-

(1) Voyez sur celle institution doux Rapports faits successivement parParent- Duchàlciet et Marc {Ann. cVhyg., i- ^érie, t. XI, p. 243; t. XVilI,p. 5 cl suiv.).

20 IMlOLÉCOMfeNES.

rissage, des ampliitli(^i\tres de dissection, des fosses d'aisances, des vidanges, du curage diiségouts et des puits, des bains publics, des dépôts d'eaux minérales ; la visite des prisons, les secours à donner aux noyés et aux asphyxiés, les indications relatives aux épidémies, la statistique médicale, l'élaboration des tableaux de mortalité, l'assainissement des ateliers et des lieux publics, les moyens de prévenir ou de combattre les inondations, l'amélioration des procédés industriels nuisibles à la santé publique, la répression du charlatanisme, la détermination des meilleurs modes de chauffage, d'éclaisage, de nettoiement et d'évacuation des boucs ; l'analyse des remèdes saisis, des boissons falsifiées et l'examen des vases suspects. De 1829 à 1839, il a statué, par voie de rapport, sur h^UZl questions. Les principales villes de nos départements imitèrent, mais lentement, l'exemple de Paris: Lyon en 1822, Marseilleen 1825, Lille et Nantes en 1828, Rouen et Bordeaux en 1831 . Le 30 novembre 1836, l'Académie de médecine fut invitée par le gouvernement à préparer uu plan général d'établissement de conseils de salubrité départementaux, plan qui a suggéré quelques-unes des dispositions du décret du 18 décembre 18û8, portant organifation des conseils d'hygiène publique et de salubrité. Nous renvoyons à ce décret et au rapport qui le précède, ainsi qu'à l'arrêté ministériel du 15 février 18^9, à la circulaire du 3 avril 18/;9 aux préfets, à celle du 3 mai 1851, accompagnant l'envoi d'instructions sur les attributions et les travaux des conseils d'hygiène publique et de salubrité, de ces instructions même qui, préparées par M. Ambroise Tardieu et discutées par le Comité consultatif de Paris, présentent un programme complet d'hygiène publique approprié aux vues pratiques du gouvernement et aux besoins d'une statistique vraiment utile. Ces documenls, complétés par un décret du 1" février 1851, donnent une idée complète de l'administration sanitaire de la France, telle qu'elle est instituée pour l'avenir : des conseils d'hygiène publique et de salubrité dans tous les arrondissements, des commissions sanitaires aux chefslieux de canton, les uns et les autres reliés à des conseils départementaux ; ceux-ci correspondant avec le comité consultatif supérieur

qui remplace, auprès du ministère du commerce, l'ancien conseil supérieur de santé créé par l'ordoimance royale du 7 août 1822, avec des attributions trop restreintes. La loi lait entrer les médecins, les pharmaciens ou les chimistes et les vétérinaires pour une juste proportion dans la composition des nouveaux conseils, où elle

HlSTOlUyUE. 'il

iippellfj aussi les iiolables agriculteurs, les industriels, les ingénieurs des mines et des ponts et chaussées, les administrateurs, etc. Ce logique ensemble, qui constitue une sérieuse tutelle de la santé publique, ne fonctionne pas encore sur tous les points du pays; mais on comprend les espérances qu'il a fait naître. Les anciens conseils départementaux qui avaient déjà marqué dans la voie do riiygiène publique ont continué d'y marcher; d'autres s'y sont engagés, et ce mouvement finira peut-être par se généraliser. S'il n'en advenait ainsi, il faudrait imputer ce demi-succès à deux causes j)rincipales : 1° l'insuffisance des communications des conseils locaux avec leur centre légal à Paris; 2" surtout le caractère purement consultatif des attributions conférées aux conseils de tous les degrés. Là est l'infirmité de l'institution sanitaire en France dans l'ordre civil comme pour l'armée ; elle dérive du rôle qui est fait à la médecine elle-même dans notre système d'administration publique. Tandis qu'en Angleterre, en Allemagne et dans d'autres pays, une initiative réelle est assurée aux médecins investis des charges sanitaires, leur intervention en France est subalternisée ou absorbée par l'élément administratif, qui décide et agit. Il est permis d'espérer pour la médecine un rôle plus efficace, fondé sur la réunion du savoir et de l'initiative, de la compétence et de l'autorité.

L'Angleterre possède deux institutions d'une haute importance, une administration spéciale qui, sous le nom de Registers office, rassemble les matériaux d'une vaste statistique médicale et en fait le dépouillement, et le General board of health, établi en 18Zi8 par un acte du parlement, conseil général de santé pourvu d'une initiative presque illimitée, notamment du droit de procéder, par l'envoi d'un inspecteur, à des enquêtes sanitaires dans toutes les villes où le chiffre des décès dépasse 23 sur 1000, et d'y prescrire en conséquence des mesures provisoires qui sont ultérieurement portées à la sanction du parlement. La Belgique en 1836, et la Sardaigne en 18/i7, ont adopté un système d'administration sanitaire qui ne diffère pas essentiellement du nôtre. La Turquie elle-même a subi l'impulsion de la France en admettant et en instituant elle-même dans les stations insalubres du Levant des médecins sanitaires chargés d'informer leurs gouvernements respectifs des vicissitudes delà santé publique, et souvent de provoquer les mesures de préservation ou les travaux d'assainissement. Un conseil de santé central fonctionne à Constantinople sous la présidence d'un haut dignitaire, avec la collaboration des délégués médicaux des diverses légations euro-

22 PH()l,li<;OMKNKS.

pôennes. Le dôléguô de la France est M. Fauvel, qu'il suffit de nommer pour rappeler d'éminenls services, et nous avons pu apprécier en Orient l'inlluence réelle que cette institution y exerce, surtout à Constantinople. En Turquie comme en Algérie, c'est par la médecine et l'hygiène que la civilisation s'insinue et se propage.

A côté des institutions permanentes, rappelons la Conférence sanitaire internationale qui, sous les auspices de notre gouvernement, et par l'utile impulsion du représentant français, M. Métier, a préparé pour un avenir peut-être prochain l'unité de législation et de réglementation en rnatièrede lazarets et de quarantaines; leCongrès d'hygiène publique qui s'est tenu à Bruxelles en 1851 et en 1852, et où toutes les grandesquestions relatives à cette science ont été posées en termes précis, discutées sobrement et résolues avec sagesse dans la mesure des connaissances acquises ; le congrès de statistique qui, cette année même, à Paris, a touché, par plusieurs discussions et rapports, aux intérêts sanitaires des populations. Il serait surtout injuste d'oublier une source de documents et de faits, les Annales d'hygiène publique et de médecine légale, où nous avons largement puisé, et qui n'ont pas peu contribué à répandre les notions justes, à encourager les administrations sanitaires. L'ouvrage récent de notre savant ami, M. A. Tardieu, leur offre la facilité des recherches et les clartés d'une judicieuse exégèse (1).

Quelle influence l'hygiène a-t-elle exercée sur nos mœurs, sur nos coutumes? Au premier abord, on serait tenté de la nier. Quoi de moins hygiénique que nos usages, et j'allais dire que nos institutions? Vêlements, nourriture, récréations, habitudes domestiques, obligations sociales, toute notre existence d'aujourd'hui, flottante et travaillée, ressemble à une gageure : on dirait que nous avons entrepris de nous conserver à l'enconlre de toute règle de conservation. La mode nous étreint de ses caprices et nous condamne à changer tous les six mois la forme de nos vêtements ; la fraude assiège nos tables et frustre nos organes des matériaux qu'ils réclament, si elle ne les convertit en poison ; les institutions publiques de l'antiquité, telles que le forum, les thermes, les palestres, les théâtres nationaux en plein air, ces institutions qui exerçaient et reposaient tour à tour, dans un ordre harmonieux, les facultés physiques et morales d'un peuple, ont fait place à des systèmes qui annulent la vie publique ou la concentrent dans une sphère de sté- [\) Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité. Paris, 1852-1854, 3 vol. iii-8°.

riles passions et d'irritantes puérilités. L'industrie, en dotant certaines classes de surcroît de jouissances et de bien-être, place une partie de nos populations sous l'atteinte permanente des causes morbifères d'un nouveau genre, multiplie dans l'atmosphère de nos cités les foyers d'insalubrité. L'éducation intellectuelle, forcée de s'élever et de se dilater avec les connaissances qui lui servent de fondement, monte le cerveau de notre jeunesse au ton d'une fiévreuse assimilation. Le génie, condamné à créer à la suite des littératures antérieures qui ont épuisé les sources de la pensée ou les nouveautés de la forme, se tourmente dans les jeux d'une maladive fantaisie, et répand sur les esprits qui lui demandent le pain quotidien de leur lecture l'ardeur de ses conceptions malsaines. Tel est le moment hygiénique de notre société, sans compter les mutations politiques et le déplacement violent des intérêts, deux conditions assez peu favorables au paisible balancement des santés Nouveau contraste ! Nous venons d'entasser, en peu de lignes, les principales causes qui éloignent notre époque de l'observance hygiénique. Or, en face de ce tableau se place un fait qui interdit le regret du passé, un fait qui projette à travers les oppositions de notre vie sociale une lueur providentielle, c'est à savoir, l'augmentation progressive de la moyenne de la vie humaine. On vit plus longtemps par ce temps de perturbation physique et morale qu'aux jours vantés de la civilisation antique, qu'au temps des athlètes et des gladiateurs, des cirques et des palestres : l'Hygiène n'est donc pas si loin de nos mœurs et de nos formes sociales qu'on serait tenté de le croire? L'Hygiène n'est donc pas morte avec les âges primitifs, avec les institutions de Sparte et d'Athènes? Chacun d'entre nous possède une meilleure chance de longévité que les sobres concitoyens de Lycurgue : et pourtant notre législation ne règle pas le nombre des plats de notre dîner ; nous ne nous débarrassons point par les noyades de nos enfants contrefaits ; tout au contraire, la médecine se fait ingénieuse pour les conserver. En un mot, bien que nous laissions subsister parmi nous les éléments de population qui peuvent faire incliner le plateau de la mort, la mesure des jours qui nous sont comptés a grandi. C'est que l'Hygiène s'est portée de l'individu à la masse. A part quelques institutions conçues dans un esprit de jalouse nationalité, plus encore que de conservation, qu'a fait l'antiquité pour la multitude? Nos règlements de voirie grande et petite, nos marchés, nos canaux, nos fontaines, nos lavoirs publics, nos hospices, nos crèches, nos asiles

24 PUOLKGOMKNES.

pour les orphriins, les enCants trouvés et les enfants des ouvriers, les mille et une inventions d'une charité qui s'attache à toutes les misères, amortit tontes les souirrances, apaise à demi tous les hesoins; ce merveilleux hudget de millions que chaque État chrétien appli(|ue annuellement aux œuvres de Dieu, et qui, fondé par des legs, s'accroit incessamment des lihéralités de la moi t, voilà des causes qui influent sur la condition des populations plus elficacement que les lutteurs frottés d'huile ou les chars roulant dans une noble poussière.

Les institutions et les usages des nations, en ce qu'ils ont de vraiment hygiénique, sont le témoignage de l'instinct de conservation qui anime les masses comme l'individu, c'est ce que nous avons appelé l'Hygiène spontanée : l'étude et l'observation pouvaient seules conduire à l'Hygiène scientifique. Nous l'avons dit, c'est d'Hippocrale que date cette dernière ; c'est dans l'encyclopédie de Cos qu'elle se présente pour la première fois avec les caractères de l'observation positive, avec la sanction de l'expérience ; c'est là que l'action des modificateurs externes est appréciée avec une certaine précision, non-seulement dans l'ordre pathologique, mais encore dans l'état de santé ; c'est là que le rapport entre les phases de l'organisme sain ou malade, et les influences que l'on a comprises depuis sous la dénomination impropre de matière de l'hygiène, est saisi dans sa généralité et suivant les nuances de l'organisation individuelle. Tandis que les Cnidiens s'enferment dans l'annotation successive des symptômes pour multiplier stérilement les variétés de leur classification nosologique, les médecins de Cos s'attachent à la prognose, prise dans sa signification la plus large; et pour mieux asseoir ce jugement médical de l'état passé, présent et futur du malade, d'une part ils reportent sans cesse leur attention vers les grands foyers d'étiologie que recèle le monde extérieur, d'autre part ils ne se lassent point d'interroger par l'observation les conditions mobiles de la santé, afin d'en déduire par comparaison la valeur des phénomènes pathologiques. Hippocratea fixé le domaine de l'Hygiène, il en a proclamé l'utilité (|uand il a écrit ces lignes dont nous avons fait l'épigraphe de notre livre : « Celui (|ui, par ses recherches, pourrait connaître la nature des choses extérieures, pourrait aussi toujours choisir ce qui est le meilleur; or le me.lleur est ce qui est le plus éloigné du nuisible (i). » Ces recherches, aux-

(l) Œuvres complètes, trad. de Litlré. Paris, 1639, t. I, P- 637.

HlSTUttlOUE.

quelles il convie les médecins, il en a pris l'inilialive, et s'il n'a point rempli le cadre qu'il a tracé, c'est que l'imperfection des connaissances physiques et anatomiques ne lui permettait pas de le tenter autrement que par la voie de l'hypothèse et de l'imagination. Les deux termes de cette vaste étude lui manquaient : la notion exacte de la nature des choses extérieures, celle de la structure des organes et du jeu des fonctions ; mais placé au point de contact de ces deux termes, c'est-à-dire observant les changements que l'usage des choses extérieures produit dans l'économie, il a su constater, parfois avec une sagacité merveilleuse, les traits nuancés de la réaction organique, et malgré l'insuffisance des données premières, lier les effets à leurs causes par une véridiqùe filiation. « Ce qu'Hippocrate savait le mieux, dit avec raison M. Littré, c'étaient les effets produits sur le corps par l'alimentation, le genre de vie et l'habitation ; ce qu'il savait le moins, c'était le mécanisme des fonctions. De là le caractère de son étiologie, toute tournée vers le dehors. » (T. f, p. /i^5.) Aussi son esprit se montre-t-il sans cesse préoccupé par les changements de l'atmosphère suivant les saisons et les climats : d'où l'idée des constitutions médicales, idée féconde que les travaux des Sydenham, Pringle, Stoll, Huxham, Tissot, etc., n'ont point encore épuisée. Ces grandes influences se combinent dans sa pathogénie avec la nature propre du sol ; la terre, suivant les grandes divisions qu'elle présente, imprime un cachet spécifique à ses productions, et présente à l'action des influences atmosphériques

des éléments différents : Ko.\ râXXa râ èv T?j (fuôfivj<x Travra âxôXo'jQa

ÈôvTa T/j yfi. » (T. II, p. 92.) En général, tout ce que la terre fait naître est conforme à la terre elle-même : telle est la conclusion de son ti'aité les airs, les eaux et les lieux, et pour ainsi dire, la moitié de sa pathogénie. Après les causes majeures de perturbation qui résident dans l'atmosphère et dans le sol, celles qu'il signale avec le plus d'insistance consistent dans l'administration irrégulière des aliments et des exercices; il fait ressortir en maint passage les inconvénients d'une nourriture trop abondante. « Mais on commettrait une grande faute, une faute non moins malfaisante à l'homme, si on lui donnait une nourriture insuffisante et au-dessous de ses besoins. Car l'abstinence peut beaucoup dans l'économie humaine pour rendre faible, pour rendre malade, pour tuer. Toutes sortes de maux sont engendrés par la vacuité, différents, il est vrai, de ceux qu'engendre la réplélion, mais non moins funestes. » (Hipp., Del'anc. méd., t. I, p. 539.) Et plus loin : « Qu'une abstinence in-

26 l'HOLIiUOMÈNES.

tenipestive ne cause pas de moindres soullVances qu'une intempestive réplétion, c'est ce qu'enseignera clairetneiit un rap|)rocliement avec l'état de santé. » [lùid., p. 591.) On connaît son aphorisme sur le danger d'acquérir dans les exercices gymnastiques un excès de vigueur. Joignez à ces causes de maladie l'inlluence des âges qu'Hippocrate rapproche des saisons, et celle de la chaleur innée au corps humain, l'une de ses erreurs physiologiques, vous aurez toute son Etiologie. Elle roule donc exclusivement sur l'ohservation des eiïets produits sur les organes par les modificateurs externes; elle dérive immédiatement de l'Hygiène, et c'est aussi sur l'Hygiène que s'appuie la thérapeutique d'Hippocrate ; il e.-^t le premier qui ait déterminé le régime dans les affections aiguës, régime abandonné jusqu'alors à la routine ou aux velléités du malade. Dans le premier livre du traité Utpi SiaLxr,ç, il dit, après avoir signalé l'insuffisance des travaux laissés sur ce sujet par ses devanciers : « Je ferai connaître ce que nul de ceux qui m'ont précédé n'a même entrepris de démontrer. » Dans le troisième livre, insistant sur l'efficacité du régime, c'est-à-dire d'un juste rapport entre l'alimentation et l'exercice pour combattre l'imminence morbide, il ajoute : « H ne faut pas chercher à conserver la santé par les remèdes ; à cet égard, c'est moi qui ai trouvé ce qui approche le plus du véritable but, mais personne ne l'a exactement atteint. » 11 suffit de parcourir les traités Uefi ^latTrjç oEewv etllEpt àpxaîvjç îarpi'xvîç, pour Comprendre la part qu'il faisait au régime dans le traitement des maladies. Il a fait du régime son étude constante ; sans cesse il en proclame l'importance. C'est dans le régime des hommes, tandis qu'ils sont encore en santé, qu'il fixe le point de départ de ses observations ; c'est par là qu'il recommande expressément de s'instruire d'abord : « Xpvj èï xat ^aQr,{xaT<x

-KOttToQai èv rr, Stairri twv àvGpcoirwv trt ûytajvôvrwv oïa ^v^tfipci. » Et aprCS

avoir vérifié comment agissent les aliments sur l'homme sain, il arrive à ce corollaire : « En santé, il faut savoir qu'user, avec une régularité toujours la même, d'aliments et de boissons de qualité ordinaire, est, en général, plus sûr que d'opérer en son régime quelque brusque et grand changement. » (Trad. de Littré, t. H, p. 283.) Il analyse avec sagacité toutes les circonstances qui font varier les effets de l'alimentation : « Une veille prolongée rend plus difficile la digestion des aliments et des boissons; d'un autre côté, trop de sommeil, contre l'habitude, relâche le corps, l'amollit et cause du mal de tête. » [Ibid.,^, 332-333.) Il indique les ménage-

ments qu'exige une transition de régime : « Dans le passage d'une alimentation abondante à l'abstinence, il faut donner du repos au corps ; il faut aussi, quand on fait succéder subitement le repos et l'indolence à une grande activité corporelle, donner du repos au ventre, c'est-à-dire diminuer la quantité des aliments ; sinon, il en résultera pour tout le corps de la souffrance et une pesanteur géné> raie. « (P. 329.) Dans un autre passage, il résume en quelques mots les lois de la diététique à l'égard des affections aiguës ; la médecine physiologique, gardienne inexorable de ces lois, n'aurait pu les formuler plus strictement par la plume de Broussais : « Dans l'administration des aliments, on songera beaucoup moins à ajouter qu'à retrancher, puisque même un retranchement absolu est d'une grande utilité dans les cas où le malade pourra se soutenir jusqu'au moment où la maladie, arrivée à son summum, ait subi la coction. » (P. 305.) Et pense-t-on qu'Hippocrate ordonne de nourrir le malade, toutes les fois qu'il est faible, sans tenir compte de la nature de sa faiblesse? L'école de Brown et de Broussais peut-elle revendiquer au moins l'importante distinction de la faiblesse réelle et de la faiblesse apparente, indirecte, ce voile souvent jeté sur une phlegmasie, sur une désorganisation profonde? Ecoutez le médecin de Cos : « Je ne vois pas non plus que les médecins sachent comment il faut distinguer dans les maladies les différentes espèces de faiblesse entre elles, suivant qu'elles résultent ou delà vacuité des vaisseaux, ou de quelque irritation débilitante, ou de quelque souffrance, ou de l'acuité du mal, ou des affections et des formes diverses qu'engendrent chez chacun de nous notre tempérament et notre constitution ; et cependant l'ignorance ou la connaissance de ces choses produit la mort ou le salut du malade. » (T. II, p. 317.)

Ainsi, l'observation profonde des effets divers de l'alimentation sur les malades suppléait chez Hippocrate aux révélations du scalpel , et ce que les enseignements de l'anatomie pathologique ont seuls montré aux modernes, à savoir, l'existence de lésions inflammatoires là où pendant la vie la faiblesse et l'abattement avaient été les phénomènes en saillie, Hippocrate le déduisait de la réaction des organes sous l'impression des agents hygiéniques. Ainsi l'Hygiène, dans laquelle il puisait en grande partie sa thérapeutique, et en totalité les éléments de son investigation étiologique, lui fournissait encore des aperçus d'une admirable justesse sur la nature des états morbides et sur la valeur de certains phénomènes prépondérants. L'influence que l'école de Cos attribuait au régime

2o l'KOLÉGOMKNliS.

ressort aussi du nombre et de lYileiidue des écrits dont il est l'objf i dans ici collection liippocralique. Outre ceux que nous avons cité' il Tant mentionner le traité Du régime des yens en santé {X\i^\ -îiatV/,; ûyteiv^;), que M. Liltrû attribue à Polybe, ouvrage destiné particulièrement à servir de guide aux hommes qui vivent dans une condition privée et libre (liîiWTai), et contenant des conseils pour réduire ou procurer l'embonpoint ; le livre De l'usage des liquides {Wv.: ûyf-wv jfprîaioç), qui figure dans la cinquième classe de M. Littré, c'est-à-dire parmi les livres qui ne se composent que d'extraits et de notes, sans rédaction définitive. Le livre Des songes (ncoi ÈvuTTvt'wv) est rangé, parle savant traducteur d'Hippocrate , parmi les écrits qui, dépourvus d'une autorité suffisante pour élre attribués à ce dernier, portent néanmoins le cachet da son école ; il expos(î les rapports qui peuvent exister entre les songes et les varialions du régime; on a pu le considérer avec raison comme une suite du troisième livre nspt iî(aiTr,ç, qui traite des effets de la réplétion et des écarts alimentaires, cause fréquente des agitations nocturnes. Le traité De l'aliment (llîp't xpo^-^ç) est rangé par M. Litlré dans la huitième classe des écrits hippocraliques, composés vers les temps d'Aristote et de Praxagore; il traite de la nature mçme de la substance alimentaire, de ses proportions avec les âges et les tempéraments, de ses variétés et de son mode d'administration. Mais l'œuvre hippocralique qui intéresse au plus haut degré l'Hygiène, c'est, sans contredit, \e, ivd\ié Des airs , des eaux et des lieux, monument immortel du génie, et qui non-seulement offre aux méditations du praticien une substance inépuisable, mais développe avec grandeur tout un système d'anthropologie. L'excellence de ce petit livre, si fréquemment cité et si diversement jugé, nous engage à en donner brièvement une idée à nos lecteurs; il est aisé d'y suivre l'auteur dans l'examen de quatre points essentiels : 1° Quel est le degré de salubrité et quelle est l'influence patliogénique des villes, en raison de leur exposition particulière au soleil et aux vents? 2° Quelles sont les qualités des eaux de provenance diverse? 3° Quelles sont les maladies qui prédominent suivant les saisons? h° Il termine par la comparaison de l'Europe et de l'Asie, rapportant aux conditions du sol et du climat les différences physiques et morales qui dénotent les populations de ces deux contrées. Ainsi que le fait remarquer M. Littré, Hippocrate se contente d'énoncer les résultats de ses observations , sans nous apprendre comment il les a obtenues, ni par quels moyens il serait possible

HISTOIllQUE. 29

He les contrôler. Mais si le laconisme des indications que fournit Hippocrate contraste avec la multiplicité des données que l'on exige aujourd'hui pour fondement d'une bonne topographie, on entrevoit bientôt, en les méditant, la grande portée des préceptes qu'il émet; on sent que chacun de ses axiomes concentre la substance d'une observation aussi minutieuse que multipliée, et qu'il. use du style aphoristique, non pour affirmer sans preuves, mais pour réduire par la généralisation l'immense détail de son expérience. La physionomie pathologique qu'il assigne aux villes ouvertes aux vents chauds et aux villes accessibles aux vents froids est pleine de vérité; et telle est, suivant Hippocrate, l'énergie de cette influence topographique, que les villes exposées à l'orient l'emportent en salubrité sur celles qui sont exposées au nord ou au midi, ne fussentelles séparées les unes des autres que par un intervalle d'un stade {9U toises et demie). (T. II, p. 23.) Ne voyons-nous pas, en etfet, se déployer en quelque sorte la vérité de cet axiome sur les deux versants de ces montagnes du Piémont ou de la Suisse, dont l'un nous présente une population saine et belle, tandis que l'autre est habité par des goitreux, bénéfice et détriment de deux expositions contraires? Il est facile d'appliquer à la plupart des énonciations d'Hippocrate le contrôle de l'observation actuelle; mais, pour en reconnaître la justesse, il faut souvent écarter des interprétations accessoires qui émanent des vues erronées ou incomplètes sur la structure et le mécanisme fonctionnel des organes. Certains passages de ce livre et des autres productions hippocratiques ont une vérité locale, et sollicitent, pour être appréciés, l'expérience même du climat oii ils furent écrits. Nous qui avons séjourné en Grèce, nous admirons sans réserve la courte description qu'il donne des maladies engendrées par les marais. Après avoir peint l'état cachectique des individus qui vivent dans les contrées paludiques, il ajoute : « En outre, les hydropisies y sont très fréquentes et très dangereuses; car, pendant l'été, les habitants sont affligés par dés dysenteries, par des diarrhées, par des fièvres quartes de longue durée, maladies qui, prolongées, se terminent dans de pareilles constitutions par des hydropisies et causent la mort. ); (T. II, p. 29.) Voila bien les phases pathologiques que déroule, dans des pays chauds à marais, la saison pyrétique (1), C'est encore ainsi, sous

(1) En se plaçant au point de vue local, et pour ainsi dire dans l'horizon physique de la médecine hellénique, M. Littré a jeté une lumière nouvelle sur les épi-

l'horizon do la Grèce, que l'on peut apprécier la justesse de la corrélalion (ju'il établit entre les maladies et les saisons. Mais, sou^ toutes les latitudes, il est donni- de reconnaître tout ce qu'il y a (l< philosophique dans la marche suivie par Hippocrate pour l'étude des constitutions médicales et des climats. Il commence par noter l'intluence que chaque saison exerce sur la constitution physiqu<; et sur le caractère moral de l'homme dans le pays môme où il pratique; et, convaincu que les climats se caractérisent comme lesaisons par la prédominance d'une température donnée, il en conclut que les peuples placés sous un climat quelconque doivent présenter le développement des facultés morales et physiques qui sont excitées spécialement par la saison dont la température correspond à ce climat : climats et saisons ne diffèrent donc, dans la conception hippocratique, que par la permanence ou la fugacité des effets. Qui nierait les modifications profondes que chaque saison imprime à l'homme et à toutes les productions de la nature? Or les climats froids ou chauds représentent en quelque sorte des saisons continues; par la stabilité de leurs conditions ils doivent agir avec une invariable énergie, non-seulement sur les productions du sol, mais sur les populations qui l'habitent. L'anthropologie de Cos n'isole point l'homme de ce qui l'entoure, elle ne le considère pas comme un être d'une nature distincte ; il est fds du sol qui l'a vu naître ; il porte, comme tous les autres produits de la nature, le cachet de son origine locale : « Ce que la terre engendre est conforme à la terre elle-même, et l'homme ne déroge point à cette loi commune. » Toutefois l'omnipotence du climat ne va point jusqu'à neutraliser l'action d'autres causes moins générales; en esquissant à grands traits le caractère physique et moral des habitants des montagnes et des plaines, Hippocrate déclare qu'il faut tenir compte

démies d'Hippocrate, épidémies que répètent encore aujourd'hui les mômes climats avec une saisissante identité de nature et de phénomènes. Nous regrettons seulement que M. Littré, au lieu d'éclairer ses rapprochements par la seule pratique des médecins d'Afrique, n'ait pas interrogé celle des médecins mililairos qui, pendant plusieurs années (de 1827 à 1833), ont observé sur cette même terre où Hippocrate a observé et écrit. Dans le nombre de ces derniers, la justice veut que nous mentionnions M. le docteur Raymond Faure, qui, dès 1829, adressait au Conseil de santé les lignes remarquables qu'il a reproduites depuis dans son Trailé des fièvres inlermUlenles et continues (Paris, 1833), lignes oîi le caractère des pyrexics locales est bien apprécié, et l'emploi du sulfate de quinine largement indiqué.

Ide la configuration du sol et de son exposition , comme d'une influence majeure; il reconnaît avec une égale libéralité le pouvoir des institutions, modératrices des effets du climat; sa pensée sur ce point respire tout entière en ces lignes : « La cause en est (de la pusillanimité et du défaut du courage des Asiatiques) surtout jdans les saisons qui n'éprouvent pas de grandes vicissitudes, ni de jchaud ni de froid, mais dont les inégalités ne sont que peu sensi- Ibles. Là, en effet, ni l'intelligence n'éprouve de secousses, ni le jCorps ne subit de changements intenses, impressions qui rendent le caractère plus farouche et qui y mêlent une plus grande part d'incilité et de fougue qu'une température toujours égale. Ce sont les changements du tout au tout qui, éveillant l'intelligence humaine, la tirent de l'immobilité. Telles sont les causes d'où dépend, ce me semble, la pusillanimité des Asiatiques. Il faut encore y ajouter les institutions : la plus grande partie de l'Asie est, en effet, soumise à des rois ; or là où les hommes ne sont pas maîtres de leurs personnes, ils s'inquiètent, non comment ils s'exerceront aux armes, mais comment ils paraîtront impropres au service militaire, etc. » (T. II, p. 62 et 66.) La doctrine de l'influence souve- ! raine des climats, des localités et des institutions, a manifestement inspiré un autre ouvrage non moins admirable que le traité Des nirs, des eaux et des lieux ^ nous voulons parler de V Esprit des lois par Montesquieu. Vainement l'auteur se tait sur la source où il a puisé le principe de ses magnifiques développements ; vainement d'Alembert inscrit au frontispice de ce monument littéraire et philosophique du xviii" siècle cette épigraphe empruntée d'Ovide : Proktn sine matre creatam, la filiation est évidente. Et pourquoi le jénie, se retournant contre les siècles accumulés, renierait-il sa orieuse généalogie? L'idée fondamentale de Y Esprit des lois est (ians la nécessité d'accorder la législation des peuples avec la forme lie leurs gouvernements et dans le rapport de cette forme avec la nature particulière du climat. Sans doute le publiciste français, dans le développement de son idée, s'attache principalement à laire ressortir et à apprécier les causes essentiellement morales qui liavaillent les hommes réunis en société; mais il a préalablement marqué dans le climat la cause déterminante des dispositions morales des peuples, et la doctrine de Cos a si largement transpiré dans son ouvrage, que des critiques lui ont reproché d'attribuer lout au froid et à la chaleur. Dans le 17» livre, intitulé hippocraliquement : Comment les lois de la servitude politique ont du rapport

32 PRULK(;OMiCNKS.

avec la nature du climat, il va jus(|u'à élaycr, comme Hippocrate, la (lémonslration de ses promisses sur le parallèle des peuples de l'Asie et de l'Europe. Admirable virlualilé d'un écrit de quelques pages, rédigé il y a plus de deux mille ans, et qui dépose, en traversant les siècles, ici l'idée des conslilulioris médicales, boussoh éternelle de toute pratique, là le germe d'une des productions le plus considérables de l'esprit liumain; opuscule que toute main vraiment médicale a feuilleté avec respect, ébauche d'une climatologie tentée sans le secours des notions exactes que fournissent en foule aujourd'hui les sciences physiques et naturelles, et devant laquelle, lecture faite, on s'écrie involontairement : « Que savonsnous de plus? »

L'histoire de l'Hygiène tire des ouvrages d'Hippocrate deux faits importants : 1° H existait de son temps, et même avant lui, d( médecins attachés aux gymnases, avec l'office spécial d'étudier les effets de l'alimentation sur les exercices, d'établir sans doute le régime le meilleur pour exceller dans les différentes branches de la gymnastique, etd'en diriger les applications au rétablissement de la santé. 2° Sous le rapport pratique, l'Hygiène se confondait avec la Médecine, et, soit dans le traitement des maladies, soit dans la recherche de leurs causes productrices, soit même dans l'interprétation des phénomènes morbides quant à leur valeur et à leur gravité, les médecins de Cos ont accordé à l'Hygiène une importanr première, médiocrementimitésen cela par les modernes, qui se montrent plus enclins à la thérapeutique et à l'éliologie systématiques.

Les bornes qui nous sont imposées nous obligent à glisser rapidement sur les travaux dont l'Hygiène a été l'objet depuis l'école de Cos. Les premiers auteurs qui se présentent après elle sont Dioclès de Caryste, connu par son épître prophylactique adressée à Antigone, l'un des successeurs d'Alexandre, et Celse, qui a condensé dans un cadre analytique les notions médicales de son époque {A.CorneliiCelsidere medica librioctd). Celse, qui (lorissait l'an 30 de notre ère,ne s'estpoint contenté, comme on l'a répété, de traduire Hippocrate : plus d'une page de son livre porte l'empreinte d'une observation personnelle, et, dans son ensemble, il est mieux ordonm'; que la plupart des écrits hippocratiques. Après avoir esquissé dans une préface les origines et les progrès de la médecine, il consacn^ le premier chapitre du I" livre (1) à l'indication des règles liygié-

(I) C'est par erreur que, dans le Dictionnaire des sciences médicales, on mon

niques qui conviennent aux différentes constitutions. Osons le dire, il est peu d'ouvrages modernes qui nous offrent en un si petit nombre de pages plus de réflexions judicieuses, plus de préceptes utiles. Que chacun étudie son tempérament, dit-il, car là est le principe des différences individuelles; il n'est guère de corps qui n'ait sa partie faible, un organe plus susceptible que les autres (1). Ailleurs il exprime clairement la loi des sympathies morbides et des idiosyncrasies : Quoties offemum corpus est, vitiosa pars maxime sentit. N'est-ce pas dans l'organe malade que retentit toute impression trop forte que perçoit l'économie? Il devient en quelque sorte le centre auquel aboutissent toutes les sensations, tous les ébranlements communiqués à la machine; mais cet important corollaire de physiologie pathologique n'a pas été énoncé par les modernes avec plus de netteté que par Celse. La susceptibilité plus grande de l'estomac chez les citadins et les gens de lettres ne lui échappe point (2). Il ne ressemble pas à ces médecins qui mettent la santé au prix d'une observation minutieuse de soi-même, et qui instituent sous le nom d'hygiène la plus misérable des servitudes. Pour l'homme sain et bien constitué, point de règle inflexible ; la variété du régime et des exercices, les alternatives inégales de travail et de repos, tel est à bon droit l'ordre de vie qu'il lui conseille : « Sanus homo qui et bene valet, et suce spontis est, nullis obligare se legibus débet ^ ac neque medico neque iatralipta egere. Hune oportet varium habere vitœ genus; modoruri esse, modo in urbe, sœpius in agro ; navigare, venari, quiescere interdum, sed fréquent ius se exercere ; siquidem ignavia corpus hebetot, labor firmat ; illa maturam senectutem, hic longam adolescentiam reddit. » Ce langage sera toujours vrai, fût- il d'une latinité moins élégante, car il est celui du bon sens. Les partisans de la lempéranceabsolues'offusquerontdecet axiome de Celse, quirésume cependant les conseils qu'il adresse aux hommes sains et robustes : Modo plus justo, modo non amplius assumere (tantôt satisfaire simplement le besoin, tantôt en dépasser la stricte mesure), et ils répé-

lionnc le premier livre de Celse comme élant consacré à l'hygiène; le deuxième chapitre de ce livre appartient à la pathologie.

(1) '< Ante omnia autem norit quisque naturam sui corporis, quoniam alii gra- » cilcs, alii obcsi surit; alii calidi, alii frigidiores; alii humidi, alii sicciores; .. alios adstricla, alios resoluta alvus exercet. Raro quisquam non aliquam parlera » corporis imbecillcm habet. n (Lib. I, cap. \, sect. xi.)

(2) « At imbecillis stomacho, quo in numéro magna pars urbanorum omnesque » penecupidi litterarum sunt » {Ibid., sect. n.)

3* ÉDIT. I. g

3/» l'UOliGOMÈNEK.

teronl avec Saiiclorius : t'elsi sententia non omnibus tuta est. h Mais sans généraliser ce |)récepte de lacile hygiène à tous les leinpéraiiieiils, soulieiulra-t-un que les niouveineiils de la vie doivent ressembler aux oscillations isoclirones du pendule, et quelle volonté, toujours en éveil, répondra à l'organisme d'une mesure toujours égale d'activité, d'une dose invariable de slimulaiion ? 11 ne pouvait d'ailleurs prêcher les excès débilitants, le praticien "proCond qui a recommandé de ménager dans la santé les ressources de la maladie (1), censurant ainsi, dix-huit siècles à l'avance, les aberrations thérapeutiques de celle médecine qui, s'absorbant dans les localisations morbides, perd de vue le tout vivant, et, par l'aveugle énergie du traitement, eidève d'emblée au malade les ressources de réaction qu'il a thésaurisées dans la santé.

Quoique séparée justement de la médecine par Hippocrale, la philosophie n'a point divorcé avec elle, et, à certaines époques, elle intervient utilement pour la vulgarisation de ses préceptes. Plutar(iue leur a prêté les charmes de son style dans un traité d'hygiène (ûyicivâ TrapayyeVaTa) : il y recommande, entre tous les autres exercices, celui de la lecture à haute voix ; il s'élève contre l'abus des bains froids, contre le sirmaïsme ; quant à ses éloquentes déclamations contre la sarcophagie (nourriture animale), reproduites par Rousseau, il suffit, pour les juger, de rappeler que le philosophe ancien et le philosophe du xvui" siècle n'ont pas exclu la viande de leur régime. Un autre philosophe, Aulu-Gelle, établit dans ses Nuits altiques (liv, xii. Cl) un dialogue entre Favorinuset une dame romaine sur les inconvénienis des nourrices mercenaires, et fait valoir l'allaitement maternel par des arguments que ne désavouerait pas enlièremeni la physiologie moderne; imitateur de Plutarque dans la proscription des viandes, Jean-Jacques s'est inspiré de ce passage d' Aulu-Gelle pour ramener les jeunes mères au devoir le plus doux que la nature leur ait confié (2).

La collection de Cos n'est pas plus riche en traités relatifs à l'Hygiène que la collection galénique; il n'y a pas lieu d'en donner ici l'énumération, La fécondité de Galien, on pourrait dire sa prolixité, défie la patience de l'analyse; ses productions originales

(1) « Cavpndum ne in seconda valeludine advcrsœ prœsidia consunianlur. u

(2) En 1746, Déparcicux [Essais sur les probabilités de la durée de la vie humaine) signale aussi comme cause de morlaliié chez les nouveau-nés la funeste coutume de les mettre en nourrice.

sur l'Hygiène, jointes à ses nombreux commentaires sur Hip|X)crate, i forment une encyclopédie de cette science, dans les proportions de lepoque, encyclopédie où l'Hygiène morale, que l'on a cru inventer de nos jours, a son rang, car il a fait, ou du moins on lui attribue un livre sur la manière de connaître et de guérir les passions de l'âme. Il partage la société en trois classes auxquelles il adapte ses prescriptions conservatrices. La première se compose des hommes naturellement vigoureux et sains, ayant d'ailleurs le loisir de la culture personnelle ; la deuxième comprend les organisations délicates; dans la troisième, il range la plèbe des travailleurs dont la journée appartient aux occupations publiques ou privées. Les points qu'il a mieux approfondis, sous le rapport hygiénique, que ses prédécesseurs, sont l'enfance, la vieillesse, les tempéraments, les habitudes, les affections morales. H prohibe les bains froids jusqu'après la période révolue de l'accroissement: «L'eau glaciale saisit trop ceux qui n'y sont pas faits et les refroidit profondément, » plus sage en cette exagération que Rousseau dans l'exagération inverse. C'est Galien qui a mis en circulation l'expression de choses non naturelles, appliquée à la matière de l'Hygiène; il en distinguait six: l'air, l'aliment et la boisson, l'inanition et la réplétion, le mouvement et le repos, le sommeil et la veille, les affections morales; par opposition aux choses naturelles, qui sont les éléments, les complexions, les humeurs, etc., et aux choses extra-naturelles, qui sont la maladie, la cause et les concomitances. La doctrine du chaud et du froid, du sec et de l'humide, déjà combattue par Hippocrate dans le traité de l'ancienne médecine, se retrouve dans Galien avec la division de chacun de ces éléments en quatre degrés, et c'est sur l'échelle fantastique de ces divisions qu'il prétend classer les propriétés des substances alimentaires et médicamenteuses. Il aperçoit les difficultés de cette classification, mais il l'entreprend dans la pensée de fournir un guide sûr aux pas du médecin: « Ce sera l'œil à l'aide duquel il fixera et discernera la vérité! » (Lib. \\\, De medicam. S2w?p/.) Singulière similitude ! Il semble que l'erreur tourne comme la vérité dans un cercle éternel ; l'homœopathie affirme que la puissance dynamique des médicaments se développe par les dilutions et croît en raison inverse de la quantité matérielle; elle affirme, won àpriori, mais avec preuves et expériences. Ainsi fait Galien; il exécute sa'rénovation de la matière médicale et hygiénique « non d'après des probabilités et des conjectures, mais d'après des expériences piécise

36 PIIOLÉGOMKNES.

et exactes. » Ln doctrine dfs qnalre degrés s'appuie donc aussi sur l'expérience, comme celle des doses inlinilésimales ; nniis le succès qu'elle obtint n'a pas encore été égalé par cette dernière. Continuée par Oribasc, Aétius, Paul d'Egine, Alexandre de Tralles, elle passa des médecins appelés Grecs anciens aux trois écoles à peu près contemporaines des Arabes d'Orient, des Arabes d'Occident et de Salerne; elle défraya la science des médecins européens du xiu« et du xiv siècle qui ne connaissaient que les Arabes, et, par ces derniers seulement, Galien. Elle domina ainsi sans partage le monde médical; mais ce que Descartes fut pour le despotisme pbilosophique d'Aristote, les savants du Bas-Empire le devinrent pour la médecine galénique; en apportant à l'Europe les manuscrits de l'antiquité, ils en firent naître le goût, et les livres d'Hippocrale apparurent dans les écoles d'Italie, de France et d'Angleterre. Dans la longue période qui aboutit à la Renaissance, un seul monument bislorique s'offre à l'Hygiéniste : c'est le recueil versifié de Salerne. Dès le milieu du vu' siècle, cette école s'était rendue célèbre par la culture des lettres; mais ce n'est que vers la fin du xi« siècle que Constantin de Carthage, dit l'Africain, y importa le premier la médecine grecque et arabe. Remarquez le siège de cette école, entre l'Europe et l'Afrique; c'est là, dans une ville placée sur la limite de deux civilisations issues, l'une du Coran et l'autre de l'Évangile, que le génie arabe dépose, en se retirant, une vase féconde d'où naît, sous la faveur de Frédéric II, la première institution que la médecine ait possédée dans l'Europe cbrétienne. L'importance de l'école de Salerne réside moins dans l'unique ouvrage qui nous en reste que dans les résultats historiques de sa fondation • elle n'a guère d'autre mérite que celui de sa date, mais ce mérite 'est immense ; elle succède dans l'ordre des temps aux écoles des Grecs et des Arabes, dont elle est l'expression combinée- elle servira de tvpe aux institutions analogues qm s élèveront plus tard dans les gnmdes villes de l'Europe; elle ressuscite 1 enseignement médical, et provoque, par le seul fait de son existence, une législation qui contient les fondements de la police médicale : le roi Roger décerne à ses adeptes le privilège exclusif de 1 exercice de l'art, et établit la pénalité de la confiscation des biens contre ceux qui osent pratiquer sans l'autorisation de l'école. Il appert de là que notre société, si infatuée de ses progrès, peut envier quelque chose à la Sicile du xr siècle. Quant au recueil connu sous le litre de Mnximos dp l'école de Salerne, il se compose dune suite de

I UISTORiyUE. '

stances en vers léonins, plus remarquables par la précision que par l'élégance de l'expression et la correction de la facture prosodique. La forme aphoristique, adoptée par l'auteur (Jean de I Milan?), n'exigeait entre les préceptes qui se succèdent aucune liaison méthodique ; on y découvre cependant un certain ordre ; au début, quelques axiomes généraux sur l'entretien de la santé qui sont, avec les vers suivants, la plus saine portion de l'ouvrage:

Si tibi deflciant medici, medici libi fiant

Ha;c tria : menshilaris, requies moderata, diœta.

Les conditions d'une atmosphère salubre, les avantages de la propreté, sont indiqués plutôt qu'exposés. Les règles relatives aux. boissons, aux aliments, aux assaisonnements, les propriétés alimentaires, curatives ou prophylactiques d'une foule de plantes, fournissent ensuite un grand nombre de stances et absorbent j presque la moitié du texte. C'est dans cette partie que sont agglomérées en vers sibyllins les erreurs les plus grossières , logique émanation des doctrines de l'époque ; c'est là que des faits pathologiques mal observés font naître d'absurdes interprétations, et provoquent les conseils de la plus étrange thérapeutique. Cicéron a dit des philosophes, qu'il n'est si énorme absurdité qu'ils n'aient soutenue. Les philosophes le cèdent aux médecins, et, par une aggravation inhérente à leur ministère, ceux-ci appliquent sur le corps humain les témérités que ceux-là se contentent d'agiter en leur cervelle. Après ce petit traité de diététique, le lecteur passe à l'hygiène particulière de quelques organes; quelques maux qui affectent la tête, les yeux, les oreilles, la poitrine, sont examinés étiologiquement et donnent lieu à des préceptes curatifs Vient ensuite une dissertation sur les tempéraments, sur les quatre humeurs qui les constituent, sur le mélange ou l'excès de ces éléments, etc. Enfin, quelques vers sur les effets delà saignée, et les précautions qu'elle nécessite après coup, terminent le recueil.

Si l'on se place dans la perspective des progrès accomplis depuis cinq ou six siècles pour juger ce livre qui résume l'esprit d'une école célèbre, on n'y verra qu'un fatras indigeste de médecine et de diététique, un lambeau de galénisme cousu aux receltes de la polypharmacie arabe, les dictons de la sagesse antique, et les échos accrédités des superstitions populaires. Mais ne jugeons pas les travaux des siècles antérieurs avec les connaissances d'aujourd'hui ; le testament médical de Salerne est un document historique, non

3R l'HOI.IÎCOMBNKS.

une source à coiisullei- pour le travail actuel de la science. Toutefois, l'école lie!léni(jue semble se réilécliir sur (pielques pages, et plus d'un axiome de salubre liygiène vous y frappe comme une réminiscence hippocrali(pje. Cette observation, fécondée par un simple rapprocliement de dates, permet de fixer le moment du premier réveil des lettres grecques en Europe; ce moment est bien antérieur au voyage de Chrysoloras (1393) auquel Hallé (1) attribue l'initiative de la révolution qui répandit les lettres grecques en Europe. Nous reconnaissons avec M. Malgaigne (2) combien ce savant grec a contribué à cette restauration. Venu en Italie pour réclamer le secours des princes chrétiens, l'envoyé de l'empereur Emmanuel Paléologue condescendit à enseigner le grec aux disciples qui l entourèrent avec une suppliante curiosité, et, par cet humble labeur de grammairien, il rétablit entre l'Orient et l'Occident la communion intellectuelle, scelléo soixante ans plus lard par la prise de Constaiilinople (1/153). Mais comment l'opuscule de Salerne, que l'opinion la plus générale rapporte vers l'an 1100, s'est-il déjà coloré en maint endroit d'une teinte hellénique, dénotant ainsi dans l'école qui l'a rédigé l'influence mixte des Arabes et des Grecs? C'est (|ue ce livre dédié à un ancien croisé, cette école fondée sur une terre récemment arrachée par les chevaliers normands à la domination des Sarrasins, correspondent fi l'époque des croisades : or, les migrations armées qui ont précipité vers l'Orient serfs et feudataires ne furent pas seulement les vains épisodes d'une chevalerie dévote, une odyssée d'aventures glorieusement inutiles; dans la plèbe guerroyante se confondaient clercs, artisans, moines, médecins, et cet essaim bigarré devint, entre les ignorances de la vieille Europe et la tradition scientifique du B.is-Empire, un véhicule de communication. D'une [lart, l'iiilluence arabe fixée sur plusieurs points de l'Europe, et de là rayonnant sur elle avec énergie; d"autre part, le souffle de l'Orient glissant sur les esprits et les inclinant vers l'ar.tiquité, voilà la double raison du mouvement civilisateur qui, noté sous le nom de renaissance, a commencé dès le xii'' siècle, mais qui n'acquit toute sa force que pendant la durée du xv'^ siècle, marqué tout à la fois par l'exhumation successive des manuscrits grecs et latins, par la découverte de l'imprimerie et par celle de l'Amérique.

(1) Dicl. des se. méd., t. XXII, p. SSt.

(2) Œuvres d'Amb. Par^, édition Malgaigne. Paris, 184t, t. 1, p. 108.

HISTORIQIIK.

Depuis cette époque jusqu'à Sanctorius (1571), les publications assez nombreuses dont l'Hygiène est l'objet se font remarquer tout naturellement par une connaissance plus exacte des anciens, quoique la double superstition de l'astrologie et des panacées, introduite par les Arabes, se prolonge jusqu'au commencement du xvi" siècle. Quelques-unes ont un caractère propre; tels sont : le traité Des aliments de la Bruyère de Champier, cité par Boerliaave, les quatre discours de Louis Cornaro sur les avantages de la sobriété, dont il présenta lui-même un exemple mémorable, puisqu'on se contentant de douze onces d'aliments solides et de quatorze onces de liquide par jour, il vécut au delà de cent ans; enfin, VHistoria morbi et vitœ du chancelier Bacon. Ce grand homme, en ramenant les esprits du culte exclusif des anciens à l'exploration directe de la nature, substitua l'autorité de l'expérience à celle de la tradition, et prépara les progrès ultérieurs des sciences physiques. Sanctorius entra largement dans cette voie nouvelle; son nom seul est une époque dans l'histoire des trois sciences congénères, la physique, l'hygiène et la physiologie ; il eut la première idée d'un instrument à point fixe pour l'évaluation de la température; six ans plus tard, le thermomètre fut inventé en Hollande, et il sert aujourd'hui, entre les mains de la médecine exacte, au but que poursuivait Sanctorius, à la mesure de la chaleur fébrile. Ses expériences sur la transpiration insensible, contrôlées depuis par tant de nouveaux essais, pèchent sansdoute par quelques-uns de leurs résultats ; mais conçues avec génie, continuées avec persévérance, elles jettent une vive lumière sur les connexions fonctionnelles des organes , et livrent à l'hygiène une ample veine de déductions pratiques. Scrupuleux à constater l'influence qu'exercent sur la transpiration cutanée tous les états par où passe l'économie, il grandit son sujet jusqu'aux limites d'un traité d'hygiène. Comment se comporte cette fonction éliminatoire aux différentes heures du jour, aux saisons diverses, à l'air, dans le bain, par l'alimentation et la diète, pendant le sommeil ou la veille, etc.? Les répon%es faites à ces questions par Sanctorius demeurent encore vraies dans leur généralité : les expériences faites depuis ont montré seulement que la température extérieure influe plus que la vigueur de la constitution sur la quantité du fluide exhalé par la peau.

En glorifiant la marche imprimée an travail scientifique par François.Bacon, et si utilement suivie par Sanctorius, soyons justes envers un cordelier du xui" siècle, qui faillit expier au prix de sa

^lO PROLÉGOMÈNES.

liberté, et peut-ôtre de sa vie, la tentative qu'il lit pour secouer !<■ joug de l'autorité scolastiquc. Ce cordelior s'appelle Koger Bacou, professeur à Oxford, et qu'on surnomma le docteur adinirablf. 11 avait reconnu la nécessité de fonder la science sur l'observation , d'interroger directement la nature. Il trouva môme des élèves qui se cotisèrent pour faire les frais des expériences projetées; il n'en fallut pas davantage pour le désigner aux persécutions de ses supérieurs religieux, condamné à la prison perpétuelle, au pain et à l'eau. Il n'en sortit qu'à la condition de renoncer à la pbysique. Sept ans avant Sanctorins, était né à Pise cet autre martyr de la vérité, Galilée (156/4), qui osa démontrer par des expériences péremptoires la vérité du système de Copernic , déclaré hérétique en 1515 par l'inquisition. L'année même où Sanctorius vint au monde vit naître Keppler, ce révélateur des trois grandes lois qui régissent les mouvements des corps célestes. Le xvi" siècle, après avoir donné ces grands hommes, produit à son déclin le génie français qui, à l'âge de vingt ans, imagine l'application de l'algèbre à la géométrie, jette les bases de la dioptrique, et prépare, si l'on peut ainsi dire, Huygens (161>9) et Newton (16/i2) : le lecteur a nommé Descartes. Galilée, par la découverte de la pesanteur, avait conduit Torricelli à celle de la pression atmosphérique; Descartes suscita l'idée à Pascal de mesurer les hauteurs par le baromètre; ce dernier résolut en même temps les principaux problèmes de l'équilibre des liquides, A ces découvertes Newton en ajoute d'autres plus grandioses : la loi de la gravitation univer elle, la décomposition de la lumière, prémices d'un génie de vingt-quatre ans. C'est encore Newton qui posa les premiers fondements di3 la chimie mécanique en montrant que les combinaisons dépendent de l'action moléculaire. La physique générale reçut de ses travaux une grande impulsion; en appliquant le calcul aux phénomènes naturels. Newton apprit à vérifier par ce contrôle analytique les résultats de l'expérience. Il institua l'étude des forces auxquelles on doit rapporter tous les phénomènes (1) ; il n'observait, il ne classait ceux-ci que pour arriver à celles-là ; enfin , en considérant l'attraction , nonseulement entre les masses à de grandes distances, mais encore entre les particules des corps, il créa la philosophie naturelle. ^ La liaison étroite qui existe entre les sciences physiques et l'hy-

(1) « La méthode la plus sûre qui puisse nous guider vers la recherche de la vérité consiste à sYlever par induction des phénomènes aux lois, et des lois aux forces. » (Laplace, E^sai phihsoiihiqm sur les pfobabUUcs, p. 258.)

giène nous obligeait à indiquer rapidement les progrès accomplis par celles-là dans les xvi« et xvii" siècles, progrès qui se sont continués jusqu'à nos jours et qui ont élargi le domaine de la physique, au point de constituer en autant de sciences particulières ses principales branches, telles que l'électricité, la lumière, la chaleur, le magnétisme, l'acoustique, etc. Plus tardive, la chimie se dégage cependant des erreurs de l'alchimie , grâce aux efforts de Becker, de Stahl, de Boerhaave; Geoffroi expose la théorie des affinités et procure à Scheele et à Bergmann de puissants moyens d'analyse. Venel, et ensuite Black, constatent le principe qui caractérise les eaux minérales acidulés; Beccari sépare de la farine de froment l'amidon et le gluten; Cartheuser applique aux médicaments l'analyse par l'eau et par l'alcool. La découverte des gaz, entrevue par Van-Helmont au commencement du xvu'= siècle , immortalise les noms de Priestley et de Lavoisier et ouvre à la chimie une carrière nouvelle qu'elle parcourt avec autant d'ardeur que de succès. L'atmosphère dans laquelle l'homme est plongé lui livre le secret de sa composition , et les rapports qui lient les êtres vivants avec l'air se manifestent sous un nouveau jour ; l'identité des phénomènes de la respiration et de la combustion est proclamée, presque démontrée ; le calorique est mesuré par l'instrument de Laplace et calculé par Lavoisier ; l'art de propager, de retenir ou de distribuer la chaleur dans les habitations est développé par Thomson ; Berlhollet, Fourcroy, Vauquelin, font concourir l'analyse chimique à l'étude des maladies; Coulomb soumet l'électricité au calcul , établit les lois de sa répartition à la surface des corps : entre ses mains la balance accuse les moindres degrés de cet impondérable; Volta le condense; enfin, Galvani dote le chimiste d'une puissance nouvelle, la science d'un ordre de faits inattendus.

Cependant les connaissances médicales , qui sont avec la physique et la chimie l'indispensable appui de l'hygiène, tendent aussi à une exactitude de plus en plus grande, là du moins où l'exactitude est possible. Les belles expériences de Harvey sur la circulation du sang (1619), la découverte des vaisseaux lactés par Asellius, les recherches de Rudbeck et de Barlholin sur les diverses portions du système lymphatique, recherches couronnées longtemps après par celles de Hevvson, de Hunter, de Mascagni -, les notions anatomiques perfectionnées par Malpighi, Ferrein, Winslow, Cowper, Valsalva, Scarpa, etc. ; l'anatomie pathologique instituée par Morgagni, les résultats de la pratique féconde des grands observateurs, tels que

^'^ l'UOLÉGUMiîNKS.

Sydenham, Boerhaave, Vaii-Swinteii , Mead , Hoffmann , Torti , Baglivi, de Haen, Stoll, oto.; la physiologie éclairée par les vivisections et par l'anatomie comparée, telles sont, avec tant d'autres travaux dont l'énumération serait longue, les acquisitions de la médecine jusque vers le déclin du xviii" siècle; elles se réfléchissent sur l'Hygiène, ainsi que les progrès des sciences physiques et chimiques. Dès le commencement du xvni» siècle, on s'efforce de trouver les causes de l'altération de l'air et les moyens d'y remédier (Boyle, Haies, Sutton); Locke écrit sur l'éducation physique, Winslow démontre le danger des corps baleinés duns rhabillement des femmes, Tissot vulgarise les préceptes de l'Hygiène (1). Nous ne pouvons que mentionner les expériences de Duhamel et de Tillet, celles de Fordyce et de Blagden sur les variations de la température humaine, les écrits de Vicq d'Azyr sur le méphitisme et de Thourel sur les inhumations ; les commentaires de Lorry sur la statique de Sanctorius, son traité célèbre des aliments, celui de Zuckert (2), le traité des maladies des artisans par Ramazzini (3), ouvrage dont la seule idée honore le xvu" siècle. Le xvin* inscrit encore avec orgueil les noms de Pringle, de Lind , d'Hillary, de Poissonnier, de Coock , de Parmentier , de Jean-Pierre Frank (U), de Michaelis (5). Hallé établit par ses travaux un lien de continuité entre le xviii" et le xix" siècle; en soumettant à une révision sévère un certain nombre de questions fondamentales, telles que les tempéraments, les climats, etc., il a fait pour l'hygiène générale ce que Parent-Duchâtelet a tenté de nos jours pour l'hygiène publique, à laquelle ce dernier a fait, de plus, avec succès une large application de la statistique.

Accumuler des noms d'auteurs et d'ouvrages, ce n'est point tracer l'histoire d'une science, et pourtant, vu les limites de cette esquisse, comme à cause des matériaux immenses que ces dernières cinquante années ont apportés à l'hygiène, notre rôle se bornerait forcément à lesénumérer. Ai rêtons-nousdonc ici, et dans l'impos-

(1) Avis au peuple. — De la santé des gens de lettres, nouvelle édition. Paris, 1826, etc.

(2) Allgemeine Abhandlung von den Nahrungsmitlcln. Berlin, 1775.

(3) Traité des maladies dos arlisans, d'après Ramazzini, par Ph. Pâtissier. Paris, 182i, in-8.

(i) System ciiwr voUslœndigcn mcdizinischen Polizei. Manheim, 1779-1817, 6 volumes in-8. — De tuenda repubUca per mcdicorum consiUa, 1745. (5) De principum ralione in conservanda subdilonm sanitale, 1760.

HISTORIOIE. *10

sibilité de résumer les travaux de ces derniers temps, essayons d'analyser l'esprit qui les a dirigés. Envisagée comme un ensemble de lois et de règles, l'hygiène est solidaire des théories qui se succèdent dans la médecine ; et celle-ci , à son tour, à quelque époque qu'on la considère, marche à l'ombred'une doctrinephilosophique. Chaque école qui s'élève, obéit, sans le vouloir, à une tendance qu'elle n'a point créée et glisse sur la pente du siècle qu'elle prétend régenter. C'est qu'il en est dos sciences comme des êtres vivants : elles subissent la loi du milieu dans lequel elles se développent ; tout en .se repliant sur un ordre spécial de faits, elles reproduisent dans l'élaboration de ces faits l'esprit général de l'épo* que. Ce qu'il y a de plus général dans chaque période de l'humanité, c'est la conception philosophique qui lui sert pour ainsi dire d'encadrement. Des noms propres aideront à faire ressortir la dépendance où la philosophie retient la médecine,et par conséquent l'hygiène, car les noms propres résument les phases de la science comme en politique ils résument les partis, et pour que la démonstration soit plus évidente, nous l'appuierons sur les modernes. Les travaux de l'Académie de chirurgie et de la Société royale de médecine ressortent de l'esprit de critique et de révision universelle dont Voltaire, d'Alembert, Diderot, sont les promoteurs, et qui, par Rousseau, par Hallé, se propage dans l'hygiène. Si le spiritualisme prolonge son influence à Montpellier et nous fait souvenir de Malebranche dans Barthez, s'il jette une dernière lueur à Paris dans la nomenclature nosologique de Pinel, voici venir Bichat avec ses procédés d'analyse exacte ; Locke et Condillac répandront sur la science, satellite de la philosophie, les clartés de leur système. Les travaux de Broussais continuent cette ère : le rôle départi à la sensation dans la métaphysique de Condillac, l'irritation le remplira dans la médecine physiologique ; ici la sensation réfléchie explique tous les phénomènes intellectuels ; là l'irritation, modifiée suivant les tissus, devient la clef de la pathologie. Cependant des doctrines nées au delà du détroit commencent à s'irradier en France. L'Empire avait vécu d'une vie factice entre le christianisme officiel et la tradition voltairienne, distrait d'ailleurs de la spéculation par le fracas des événements. Le calme rétabli, Royer-Collard rend à la philosophie son domaine. Cousin interroge l'Allemagne, Jouffroy commente l'école écos!?aise. De ces efforts et de beaucoup d'autres naît l'éclectisme ; sa valeur, ses services, nous n'avons pas à les discuter, nous déclarons sa naissance. Laissez s'écouler quelques années, laissez;

ilU IMIOLÉUUMÈNES.

mûrir les germes qu'il dépose dans les esprits, et bientôt quelque chose se remuera dans la médecine : influence mixte, négative, conciliante, comme on voudra la qualifier, mais réelle. La pratique devance l'enseignement et use de ressources empruntées à tous les systèmes, avant que la théorie songe à en extraire les parcelles de vérités qu'ils recèlent. C'est l'éclectisme qui fait entrer dans la médecine contemporaine les faits disparates, les résultats contraires, les interprétations multivoques. Toutes les doctrines s'y installent : au vitalisme, ce qui reste encore d'atîeclions indéterminées dans le cadre nosologique; à l'organicisme, les fièvres ramenées à l'altération folliculeuse du tube digestif; l'humorisme est réhabilité par une chimie de bon aloi ; on ne conteste plus les services rendus par l'école de Broussais; enfin le microscope, manié avec une savante industrie, commence une série nouvelle de découvertes dont les unes éclairent l'éliologie et dont les autres deviennent une base d'indications curatives. Ainsi l'éclectisme convoque autour de la médecine toutes les méthodes d'investigation, tous les systèmes, toutes les conceptions ; ainsi la philosophie aboutit à la médecine et l'entraîne dans ses vicissitudes. L'hygiène s'en est ressentie, et dans les traités spéciaux dont elle a été l'objet depuis le commencement de ce siècle, on démêle l'influence qu'elle a reçue de l'idée systématique des auteurs. Les ouvrages qui ont eu le plus de succès en France sont sans contredit ceux de Tourtelle et de MM. Rostan et Londe. Le premier, où des chapitres sont consacrés aux forces vitales et au principe vital, est à l'hygiène ce que la Nosographie philosophique de Pinel est à la médecine. Le livre de M. Rostan, très supérieur par le détail et par l'ensemble, représente l'organicisme appliqué avec verve et talent à l'hygiène ; composé pendant la période guerroyante de l'école physiologique, il se ressent naturellement de l'esprit de lutte et d'agression, et, comme le célèbre ouvrage de Richerandsurla physiologie, il corrige, par le charme d'un style aussi élégant que pur, l'aridité des détails didactiques. M. Londe, le dernier venu en cette carrière, y apporte un jugement sobre et droit, il débrouille avec netteté les erreurs et les vérités accumulées sur le terrain de l'hygiène; mais son livre n'accuse pas moins la tendance dogmatique de ses études; Gall et Spurzheim dominent dans le premier volume, sons l'enseigne d'hygiène de l'encéphale; et la dichotomie de Broussais est le point de vue qui préside à l'appréciation des modificateurs externes (1).

(1) Cette ai.prccialio.i s'appliquait à la pieinière et à la deuxième édition de

DÉFINITION DE l'hYGIKNË. h5

Il n'est, qu'un moyen de soustraire l'hygiène à toute influence systématique : c'est delà circonscrire dans la limite rigoureuse des faits et de laisser aux taits leurs liaisons naturelles. Établir les conditions qui font varier la puissance réactionnel le de l'organisme, déterminer la nature et les effets des modificateurs ; déduire ensuite, de cette double notion, les règles conservatrices de l'individu et des hommes réunis en société, tel est le plan que nous essaierons de remplir sous les seuls auspices de l'expérience et de l'observation.

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