‹ Traité d'hygiène publique et privée v. 2 (volume 3)Chapitre 110 sur 111 · V. — Habitude · texte numérisé non relu

V. — Habitude

D'un repos prolongé ou d'occupations sédentaires, il ne faut point passer immédiatement à table; un exercice modéré doit précéder le repas; mais poussé jusqu'à la fatigue, il peut empêcher l'appétit et rendre la digestion pénible. Le calme moral n'est pas moins nécessaire : on ne doit point faire usage d'aliments aussitôt après avoir éprouvé une forte agitation de l'esprit. Les stomachiques pris en guise d'excitants de L'appétit (absinthe, graine de moutarde blanche, etc.) ont souvent pour effet de lémousser. Le vin apaise la faim, a dit Hippocrate; on peut appliquer cet axiome à tous les stimulants; ou quand ils provoquent l'appétit, c'est dans une mesure excessive et factice ; la surexcitation de l'estomac porte alor* à manger plus que ses forces réelles ne lui permettent de digérer. L'appétit légitime se manifeste spontanément; il est j>eu de cas où il faille vaincre l'aversion pour les aliments ou seulement l'inappétence; cet état, aussi bien que les irrégularités de l'appétit, dénote la souffrance, l'altération des organes digestifs. L'appétit qui s'annonce franchement veut ôtre satisfait; il ne faut pas attendre qu'il s'exagère jusqu'à la sensation d'une faim incommode ou douloureuse; celle-ci doit être modérée d'abord par un verre d'eau sucrée, par un bouillon, avant que l'on ingère des aliments solides; de môme, après une abstinence ou des privations de quelque durée, un repas très excitant et réparateur ne serait pas sans danger. En vertu de ses rites, l'Israélite ne peut manger qu'après avoir procédé à une ablution de ses mains; usage bon à imiter : la propreté doit régner non-seulement sur nos tables, mais sur nous-mêmes et sur tout ce qui nous environne.

Les heures de repas ne doivent être ni trop rapprochées ni trop éloignées : dans le premier cas, un travail trop répété fatigue l'estomac et les digestions ne s'achèvent point ; dans le second cas, la faim ne peut être apaisée que par l'ingestion d'une masse d'aliments trop considérable en un seul repas. Cet abus a pour effets immédiats des digestions laborieuses, accompagnées d'assoupissement et d'imminence congestion nel le vers l'encéphale ou les poumons; pour effets consécutifs, l'ampliation morbide de l'estomac, l'hypertrophie ou l'amincissement de ses parois, des troubles dyspeptiques, etc. Le

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temps nécessaire à la digestion des aliments varie datdeux à cinq heures; c'est en général a près ce dernier terme que l'appétit renaît; celte périodicité de nos sensations concorde à merveille avec celle des affaires communes de la vie, et dans notre état social l'intervalle le plus convenable à observer entre les repas est de six heures : ce qui porterait à trois le nombre des repas journaliers. Cette distribution convient aux sujets qui sont dans la vigueur de l'âge, qui se livrent à des travaux pénibles ; les personnes sédentaires qui digèrent plus lentement se contentent de deux repas et s'en trouvent mieux; les individus faibles et délicats, les vieillards, les enfants, mangent moins et plus souvent ; il n'y a donc pas de précepte absolu sur ce point, en dépit du vieux dicton : Semel comedere, angelorum est ; bis eodem die, hominum ; frequentius brutorum. L'essentiel est que les repas, petits et fréquents, rares et plus copieux, se ré* pètent journellement avec régularité, que l'habitude ramène la faim aux mômes heures, afin que, tout étant disposé d'après cette périodicité convenue, nos besoins puissent être satisfaits au moment où Us se font sentir. Les heures de repas une fois distribuées, il faut s'abstenir de manger dans les intervalles, l'appétit qui se manifeste alors étant le plus souvent illusoire et prompt à se dissiper.

Pendant le repas, on doit respirer un air pur et qui se renouvelle: rien de plus insalubre que l'entassement des convives dans des salles à manger étroites, où la température s'élève rapidement, et dont l'air se charge des émanations de la table et des hommes. Point de vêtements qui compriment, qui gênent la respiration et s'opposent à I ampliation abdominale. Les contentions trop fortes de l'esprit, les discussions animées, les sensations tristes nuisent beaucoup pendant les repas. Fréd. Hoffmann voulait que tout convive eût L'esprit gai et libre de passion; car, dit il, la digestion souffre beaucoup sous l'empire de quelque passion que ce soit « Ce que l'on mange au sein de la joie, dit spirituellement M. Réveil lé- Par ise, produit à coup sûr un sang pur, léger et nourrissant; que le poison de la vanité ne gâte pas les mets les plus sains; mats surtout laissez voguer en paix le vaisseau de la chose publique. » Ce serait aller trop loin que de défendre à l'homme qui mange seul une lecture dont son esprit ne se préoccupe pas trop. Les repas pris en compagnie délectent plus; l'excitation agréable qui règne parmi les convives sollicite l'appétit, facilite les digestions. Hais il est une gourmandise par imitation : des personnes sobres, quand elles mangent seules ou en famille, engloutissent d'énormes

quantités dg nourriture dans les réunions d'un autre genre où Ton contracte l'habitude de trop manger.

La répartition de la ration journalière ne se fait pas d'une manière égale sur les repas; la quantité et la nature des aliment* que Ton prend en une fois varieut nécessairement suivant l'emploi do temps, les coutumes de chaque pays, les exigences des intérêt! privés ou publics. Les Romains prenaient leur repas le plus copieux après la clôture des affaires du jour, et telle est encore la coutume à Paris, tandis qu'en Allemagne il se prend vers le milieu du jour. On a dit que le déjeuner est le repas de l'amitié, le dîner celui de l'étiquette, le goûter celui de l'enfance, le souper celui de l'esprit et de l'amour. La table se dresserait ainsi tour à tour simple, voluptueuse, frugale et délicate, a 11 est des gens qui se trouvent bien do ne fairequ'un repas; et parce qu'ils s'en trouvent bien, ils s'en sont imposé la règle; d'autres font, de plus, un repas le matin ; par la même raison, à savoir parce que leur santé l'exige: exigences qui n'existent pas pour ceux qui, par plaisir ou par toute autre circonstance, adoptent l'une ou l'autre habitude. Il est, en effet, indifférent à la plupart de s'accoutumera faire ou un seul repas, ou un repas de plus le matin. Mais il en est qui ne pourraient, se dérangeant du régime qui leur est salutaire, supporter facilement cet écart; et chez eux, d'un changement eu plus ou en moins, pour une seule journée, pas môme entière, naîtraient de graves incommodités (1). » Les enfants font quatre ou cinq repas par jour, les adultes trois, les vieillards deux ou même un seul. Dans beaucoup de localités, comme à Paris, les adultes ne mangent que deux fois par jour, et leur sauté s'en trouve bien. Les citadins oisifs ont moins besoin de nourriture que les travailleurs; et tandis que ces derniers éprouvent, comme les enfants, le besoin de manger dès leur réveil, les premiers ne doivent déjeuner que plusieurs heures après. Dans les contrées basses où l'air est peu vif, l'appétit se manifeste moins souvent que dans les pays de montagnes; dans les climats chauds où la diète doit être légère, les heures de repas peuvent être plus éloignées que dans les climats froids, où l'assimilation est plus active et la, dépense plus forte. Les mêmes règle* s'appliquent aux saisons. « Pendant l'été et l'automne, la nourriture est supportée le plus difficilement, le plus facilement pendant l'hiver; en second lieu pendant le printemps (2). »

(1) Hippocrate, édition Littré, De l'ancienne médecine, t. I, p. 591.

(2) Hippocrate, Aphor. 18, seet.2.

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Manger de peu et peu est la règle universelle; elle est dictée par l'instinct, et tous les animaux la suivent, excepté l'homme. L'intempérance dégrade le coq» et l'esprit. « L'âme d'un gourmand, dit J.-J. Rousseau, est tout entière dans son palais ; dans sa stupide incapacité, il n'est à sa place qu'à table; il ne sait juger que des plats. » Toutefois, c'est une exagération que de vouloir réduira l'alimentation humaine à la plus stricte limite du nécessaire; la nature autorise, non-seulement l'usage, mais encore le plaisir; elle lie condamne et ne punit que l'excès et l'abus, Il ne convient pas plus de soumettre la muqueuse digestive à l'uniformité d'un régime très sobre, que d'abriter avec une extrême sollicitude la surface cutanée coutre les vicissitudes de l'air. « 11 faut se faire une mesure; mais cette mesure, vous ne la trouvera ni dans un poids, ni dans un nombre où vous puissiez rapporter et vérifier vos appréciations; elle réside uniquement dans la sensation du corps (i). a Au delà du besoin commence l'excès ; si par circonstance on mange plus qu'on ne doit, Réveil lé- Parise conseille avec raison de se restreindre le lendemain. Vespasien faisait diète un jour par mois. Les jeûnes religieux, bien distribués, sont utiles aux gens qui ont habituellement une nourriture succulente. Le choix des aliments est subordonné à la tolérance gastrique de chacun ; le meilleur est celui que l'on digère le mieux. « On supporte bien les aliments et les boissons auxquels on est accoutumé, même quaud la qualité n'en est pas bonne naturellement, et l'on supporte mal les aliments et les boissons auxquels on n'est pas habitué, même quand la qualité n'en est pas mauvaise (2). • Les mets réchauffés se digèrent moins bien que lorsqu'ils sont apprêtés nouvellement, sauf les idiosyncrasies ; les aliments froids sont moins digestibles que ceux qui se mangent chauds; l'usage des aliments d'une température très élevée est nuisible; ceux qui sont à la glace ne doivent pas être pré* cipitamment introduits dans l'estomac. Une mastication complète prépare une bonne digestion. Comme les liquides jouent un rôle important dans le phénomène de la digestion, c'est une mauvaise pratique que de ne point boire ou de boire trop peu en mangeant. La proportion normale des nliments aux boissons a été estimée par Cornaro, de 1 : 1,16; par Rye, de 1: 1,33; par Robinson, de 1 : 2,50 ; par Sanctorius, de 1 : 3,33. Mais encore ici les évaluations

(1 ) Hippocrate, toc. cit., t. I, p. 589.

(2) Hippocrate, édition Littré, Du régime dans les maladies aiguës, t. II, p. 299.

numériques n'ont guère de valeur. La boisson doit être plus ou moins abondante, suivant que lu déperdition en liquide a été plus considérable tant par les urines que par les deux transpirations pulmonaire et cutanée ; que l'absorption par ces deux surfaces est plus ou moins active; que l'atmosphère est plus ou moins hygrométrique ; que la constitution de l'individu tend plus ou moins à li sécheresse ou à l'humidité; que les aliments renferment plus ou moins d'eau. H. Barrai a démontré qu'en moyenne les aliments ingérés chaque jour par l'homme contiennent trois quarts environ d'eau (voy. Boissons).

Après le repas, il est avantageux de rester assis quelques moments, ou de se promener à pas lents, et ensuite de faire un exercice modéré. Que l'on se garde, en sortant de table, de se livrera des travaux pénibles, à des courses précipitées, à des contentions d'esprit, à de vives sensations ; il faut éviter encore l'exercice de la voiture, qui provoque souvent le vomissement, celui de &scarpolette, les éclats de rire, le coït, les bains, l'impression subite des changements de température. Le sommeil après le repas, ou ta sieste, est sans danger pour les personnes affaiblies parles maladies, épuisées par les fatigues ou par l'influence d'une température très élevée, pour les petits enfants, pour les vieillards parvenus à l'âge de caducité; mais l'habitude de la sieste est nuisible aux sanguins, à ceux qui font bonne chère ou qui mangent beaucoup. Le besoin de dormir après le repas indique le plus souvent une digestion laborieuse, et l'on se trouve bien alors de le satisfaire; mais à la longue, il en résulterait une disposition aux congestions cérébrales, a l'apoplexie, etc. On peut le prévenir en diminuant la quantité des aliments, en les choisissant très digestibles et moins nutritifs, et eu favorisant la digestion par un peu d'exercice uu sortir de table. C'est à cause des inconvénients du sommeil, pris aussitôt après le repas, que l'on doit souper légèrement et attendre ensuite une heure avant de se mettre au lit.

Ce que nous avons dit de la convalescence, de l'imminence morbide, de l'acclimatement, nous dispense de revenir ici sur le régime qui convient à ces situations.

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