LES NITRATES NE SONT PAS ABSORBÉS
la terre arable, ce n'est pas y placer une matière soluble, devant servir directement de nourriture aux plantes, comme ce serait le cas pour un nitrate, mais c*est introduire du phosphate sous une forme telle, qu'après avoir été répandu dans le sol plus régulièrement que s'il était insoluble au moment de l'application, il se trouve bientôt précipité sous forme gélatineuse, particulièrement favorable à la formation de nouvelles combinaisons solubles ou à la dissolution dans l'eau chargée d'acide carbonique.
II faut remarquer toutefois que le temps pendant lequel le phosphate restera à l'état acide, soluble dans l'eau, variera avec les sols sur lesquels il sera distribué. Ainsi, tandis qu'il n'y aurait vraisemblablement aucun inconvénient à répandre cet engrais sur un sol calcaire même très peu de temps avant les semailles, il n'en serait plus de même s'il devait être donné à un sol sablonneux ou granitique; dans ce cas, il sera bon d'employer le phosphate assez longtemps avant les semailles, pour que la saturation ait eu le temps de se produire, et que les graines ne se trouvent pas au contact d*une matière corrosive qui, infailliblement, déterminerait leur destruction. C^est ce qui a eu lieu notamment dans quelques-unes des expériences importantes qu'un chimiste agronome trop tôt disparu, Bobierre, a exécutées en Bretagne. Elles ont porté sur des cultures de sarrasin : le superphosphate a déterminé la perte de la récolte, tandis que les phosphates fossiles simplement pulvérisés, ou le noir animal, ont donné au contraire d'excellents résultats.
§ 438. — LkS NITRATES NE SONT PAS ABSORBÉS PAR LA TERRE ARABLE.
Conséquences.
Nous venons de voir que l'acide phosphorique, s'engageant facilement dans des combinaisons insolubles avec les bases abondantes dans le sol, est plus ou moins rapidement soustrait aux dissolutions qui sont mises au contact de la terre arable.
Nous avons vu également que la potasse et Tammoniaque sont facilement retenues par la terre, quand elles lui sont présentées à l'état de carbonate, mais qu'elles le sont moins bien quand elles sont unies à Tacide sulfurique.
Si les propriétés absorbantes sont ainsi précieuses pour retenir dans le sol quelques-uns des aliments des végétaux, il se trouve qu'une des combinaisons azotées les plus efficaces circule au
contraire dans le sol sans subir à son contact le moindre changement ; les nitrates ne sont pas retenus.
Démonstration expérimentale. — Il est facile de le faire voir, dans un cours, en opérant de la façon suivante; on dispose un appareil à dosage des nitrates par la mesure du bioxyde d'azote et tandis qu'on chauffe le mélange de chlorure de fer et d'acide chlorhydrique pour chasser l'air du ballon, on agite 50 grammes de terre avec une dissolution étendue de nitrate capable de fournir par exemple 20 c. c. de bioxyde pour 10 c. c. de dissolution; quand on a bien agité la terre et la dissolution, on jette le tout sur un filtre et pendant que la flltration a lieu, on verse dans l'entonnoir, 40 c. c. de la dissolution du nitrate qui n'a pas été agité au contact de la terre, puis lentement on les fait passer dans le ballon et on recueille le bioxyde; quand cette opération est terminée, la flltration de la dissolution agitée avec la terre a eu lieu; on prélève 10 c. c. du liquide, on les introduit dans l'appareil, et on trouve habituellement une quantité de gaz exactement semblable à celle qu'a fourni la dissolution qui n'a pas été agité avec la terre.
Les nitrates ne sont pas retenus par la terre arable^ et c'est là un fait qui entraîne des conséquences d'une haute importance.
Conséquences de la non absorption des nitrates par la terre arable. — Nous avons vu dans le chapitre précédent que les matières azotées contenues dans le sol sont la proie de divers organismes qui les transforment successivement en ammoniaque, en nitrites, puis en nitrates ; cette formation est très active quand les conditions sont favorables, et puisque les nitrates ne sont pas retenus par la terre arable, on conçoit que l'azote nitrifié est : ou bien utilisé par la plante ou entraîné par les eaux qui circulent dans le sol et perdu.
Pour compenser ces pertes continuelles, pour qu'un sol labouré, remué, aéré chaque année, conserve un stock suffisant de matières azotées, des apports continuels d'engrais riches en azote sont nécessaires ; les fumures de fumier de ferme, de débris animaux, de tourteaux, enfin de sels ammoniacaux et de nitrates que reçoivent presque tous les domaines importants ont précisément pour but de remplacer l'azote qui est constamment perdu.
La pénurie d'engrais azoté, que déplorent avec juste raison les cultivateurs, est donc due à la non absorption des nitrates par la terre arable, à leur déperdition dans les eaux de drainage et on
conçoit combien il est intéressant d'analyser les eaux qui circulent dans le sol et celles qui s'en écoulent; les résultats de ces analyses sont exposées dans les paragraphes suivants, qui vont nous montrer que ces eaux ne renferment guère : de potasse d'ammoniaque ou d'acide phosphorique, matières bien absorbées par la terre arable, tandis qu'on y trouve de l'acide azotique, de la chaux, de la soude et du chlore qu'elles n'ont pas la propriété de retenir.
§ 139. — Composition de l'eau qui circule dans la teare arable.
Les observations précédentes démontrent que l'eau ne se charge pas indifféremment de toutes les matières solubles que le sol renferme, et bien que les racines ne s'emparent pas exclusivement des matières préalablement dissoutes, on doit admettre qu'elles y puisent la majeure partie des éléments qu'elles absorbent, par suite, il est intéressant de connaître la composition de l'eau que renferme normalement le sol, de savoir quels sont les principes qu'elle contient.
Cest ce qu'a recherché M. Schlœsing(l), qui opère le déplacement des principes solubles en déversant lentement, à la surface d'une terre humide, de l'eau en pluie fine. On arrive ainsi, d'après le savant professeur du Conservatoire, à chasser complètement l'eau primitivement contenue dans la terre sans la mélanger avec la pluie artificielle ; et, en effet, en recueillant le liquide qui s'écoule, M. Schlœsing s'assure que des prises de 50 centime* très cubes, faites successivement, conservent pendant un temps assez long une composition constante, ce qui n'aurait pas lieu si l'eau ajoutée venait se mêler à celle qui était primitivement renfermée dans le sol. Cette méthode a permis à M. Schlœsing de déterminer la composition des eaux contenues dans différents sols, et de voir que les matières utiles aux plantes s'y rencontrent en quantités très inégales : ainsi l'acide phosphorique est toujours très peu abondant tandis que l'acide nitrique, au contraire, s'y trouve en proportions notables.
Les nitrates, ainsi qu'il vient d'être dit, ne sont pas absorbés par la terre arable, on conçoit par suite que si on fait filtrer sur un sol sec, une dissolution de nitrate, cette dissolution puisse s'enrichir, non en dissolvant les nitrates du sol, mais en perdant de
(1) Comptes rendus, t. LXUI, p. 1007, 1866.
Teau ; la concentration étant due à l'absorption de Teau est naturellement d'autant plus grande que la terre est plus sëche. C'est ce que démontre clairement Texpérience suivante : Une terre a été dépouillée par lavage de toute trace d'acide nitrique, puis elle a été séchée sur du chlorure de calcium à la température ordinaire et enfermée dans une allonge ; elle a été ensuite arrosée d'une dissolution étendue de nitrate de chaux. Si la terre pouvait opérer la séparation prévue, la dissolution devait se concentrer en descendant, et les premières prises devaient montrer une richesse en acide nitrique plus grande que celle qu'on obtiendrait plus tard ; en effet, une fois la terre saturée d'eau, le liquide devait couler avec sa composition normale.
Le poids de la terre étant de 1^",15Ô et la quantité d'acide azotique de 7""**^', 38 dans 10 centimètres cubes, on a trouvé les poids suivants d'acide azotique dans 10 centimètres cubes recueillis successivement :
14mmgr^0; 11,9; 11,9; 11,0; 10,9; 10,6; 10,1; 9,9; 9,7.
et ce ne fut qu'après avoir recueilli 430 centimètres cubes qu'on trouva, dans 10 centimètres cubes, 7°'"*^8^25.
Dans une autre expérience, l'eau de lavage d'une terre renfermant 17 p. 160 d'eau a donné un résidu de 22 milligrammes pour 10 centimètres cubes, et celui-ci est devenu 27 milligrammes quand la terre ne contenait que 15 p. 100 d'eau. On a encore observé des résidus de 23, 29 et 103 milligrammes pour la même terre renfermant respectivement 14,3. 12,4 et 8 p. 100 d'eau.
On voit donc, ainsi qu'il a été dit, que la terre a non-seulement une certaine tendance à retenir les bases de certains sels, mais qu'elle peut aussi parfois concentrer les dissolutions qui y circulent. Pendant les sécheresses, la terre renferme donc des dissolutions de nitrates concentrées qui pénétrant dans les plantes y créent ces réserves parfois nuisibles aux animaux nourris avec ces végétaux. On sait notamment que les grosses betteraves très aqueuses, destinées au bétail, renferment souvent des quantités énormes de nitrates.
M. Schlœsing ne s'est pas contenté de déterminer les modifications que la terre arable pouvait occasionner dans une dissolution à un titre connu ; il a voulu savoir exactement quelles étaient les substances dissoutes dans l'eau contenue dans la terre arable : il a
déplacé ces eaux par la méthode indiquée plus haut, légèrement perfectionnée (1), et il en a fait une analyse complète. Enfin, pour fixer rigoureusement toutes les conditions de l'expérience, il a donné les indications précises sur les terres employées que nous transcrivons dans les tableaux suivants :
Nature des terres d*où proviennent les eaux analysées.
a. Champ de Boulogne (Seine) cultivé sans engrais . I en tabac depuis dix ans.
i b. Même champ, même culture, engraissé avec nil trate de potasse, cendres, terreau.
i a. Champ à Issy (Seine); récolte de 1869 : 39 hectolitres de blé.