‹ Traité de chirurgie clinique v.2 (volume 2)Chapitre 33 sur 105 · MALADIES CHIRURGICALES DE LA RÉGION SOURCILIÈRE · texte numérisé non relu

MALADIES CHIRURGICALES DE LA RÉGION SOURCILIÈRE

Les traumatismes de la région sourcilière méritent d'attirer notre attention , car ils présentent des caractères tout à fait spéciaux en rapport avec les dispositions anatomiqucs. D'abord, cette région est recouverte de poils dont la présence dans une plaie contuseest susceptible de produire quelque complication. La peau est très adliérent(.^ par sa face profonde à la couche musculaire sous-jacen te, d'où la difficulté qu'en présente la dissection et le peu d'écartemeni des bords des plaies. La peau, doublée de sa couche musculaire, repose sur une portion osseuse saillante, presque tranchante, l'arcade orbitaire ; à ce niveau se trouve un nerf sensitif, le frontal,, exposé à être fortement contusionné en môme temps que la peau; le squelette lui-même présente une disposition toute spéciale: il renferme une largo cavité, le sinus frontal ; enfin, le sourcil répond à la première fente branchiale supérieure, ce qui imprime encoreà cette région un caractère particulier, de telle sorte que contusions^

plaies, fractures, lésions organiques du sourcil, diffèrent des mêmes affections observées dans les autres parties du corps.

L'arcade orbitaire sous-tend les téguments, si bien qu'une contusion du sourcil s'accompagne en même temps d'une contusion de Tos et du périoste, pour peu qu'elle soit intense. 11 y a donc lieu de faire quelques réserves sur la durée de la maladie, qui peut se compliquer d'une ostéopériostite, ainsi qu'on le constate si souvent au niveau de la crête du tibia, par exemple, où les conditions anatomiques sont sensiblement les mêmes.

La contusion peut porter sur le nerf frontal et occasionner plus tard des douleurs assez vives sur le trajet de cette branche nerveuse pour en nécessiter la résection ou l'élongation.

A la suite de contusions violentes sur la région sourcilière, on a vu survenir, très rarement il est vrai, une cécité complète et subite ; c'est au moins ce que racontent tous les auteurs. Le nerf frontal a été incriminé ; d'autres explications ont été fournies pour expliquer ce phénomène, dont il nous suffit de constater la possibilité.

On conçoit qu'une contusion du sourcil puisse déterminer un décollement de la muqueuse du sinus frontal, un épanchement sanguin dans le sinus, et que cet accident soit la source de douleurs de tête que l'on ne sait trop à quelle cause rattacher plus tard.

hes plaies du sourcil sont simples ou contuses. Un point bien particulier de leur histoire, c'est qu'elles sont, le plus souvent, produites de dedans en dehors, c'est-à-dire que l'arcade orbitaire tranchante est l'agent de la section. Vous pouvez comparer ce phénomène à celui qui se produit assez fréquemment au niveau des fractures bimalléolaires par abduction, lorsque la peau se coupe sur le bord tranchant de la malléole interne dont le sommet a été arraché.

Dans ce cas, au sourcil ainsi qu'à la cheville, la peau est coupée nettement comme par un couteau. On devine la conséquence qu'il faut en tirer, c'est que dans les plaies du sourcil l'os est ordinairement à nu au fond de la plaie, ce qui constitue une certaine complication dont il convient de tenir compte pour établir le pronostic. La peau et la couche musculaire sous-jacente sont tellement fusionnées que les bords de la plaie n'ont pas de tendance à l'écartement, à moins qu'il ne se soit formé un véritable lambeau ayant décollé la couche lâche et lamelleuse située entre le périoste

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et le plan musculatre, cette couche qui permet de froncer le sourcil. Dans les plaies sans lambeau du sourcil, la peau est donc comme lézardée.

Le pansement d'une plaie du sourcil doit ùtre fait avec le plus grand soin, en raison des considérations qui précèdent. Commencez par raser la région, enlevez les poils qui pourraient être contenus dans la plaie. 11 n'y a généralement pas d'hémorragies à redouter et l'hémostase se fait d'elle-même. Lavez la plaie avec une solution phéniquée forte. Si la plaie est contuse, mâchée, comme cela a lieu assez souvent à la suite des chutes sur des gravois , par exemple, ne faites pas de réunion ; si la plaie est nette, un peu longue, surtout si elle est à lambeau, réunissez immédiatement, mais placez toujours un drain à l'un des angles, dans l'hypothèse possible d'une suppuration. Recouvrez d'un pansement antiseptique.

La région sourcilière peut être le siège de /r«c/wre5. En étudiant les fractures du crâne en général, (.-'est à dessein que je n'en ai pas parlé, parce qu'elles offrent un intérêt régional tout particulier, en raison du dédoublement des os du crâne à ce niveau pour constituer le sinus frontal.

Rappelez-vous que la fracture peut n'intéresser que la lame antérieure du sinus, et que vous serez tenté de croire à la pénétration de la fracture dans la cavité crânienne, alors que celle-ci n'est nullement ouverte. Pour donner de ce genre de fracture une idée exacte, je rapporterai le fait suivant :

Je fus appelé auprès d'une jeune fille de vingt ans, qui venait de tomber en tenant à lamam un cruchon en grès. Le cruchon était brisé en mille pièces, et la jeune fille présentait, au niveau du soutcil droit, une plaie béante dans laquelle le doigt pénétrait largement; le frontal était fracturé, un fragment complètement découvert faisait sous la peau une saillie d'environ 2 centimètres. Je cherchai à réduire ce fragment en l'abaissant et trouvai une résistance invincible; l'exploration attentive de la plaie m'en fournit bientôt l'explication : à la profondeur d'au moins 3 centimètres, siégeait un fragment du cruchon gros comme une forte noisette, qui, enclavé dans l'épaisseur du frontal, faisait office de cale. Cette large cavité béante au niveau du sourcil, limitée en avant par la table externe du frontal relevée, fermée en arrière par la lame vitrée, que je pus sentir avec le doigt,

n était autre, en définitive, que le sinus frontal lui-même, dont la base avait été défoncée, et dont la paroi antérieure, fracturée très loin en haut, au niveau du sommet du sinus, était maintenue relevée et calée par le morceau de grès. Le foyer de la fracture était rempli de sang agité par des battements isochrones à ceux du pouls : aussi avais-je pensé, à première vue, que le cerveau luimême était mis à nu dans cette large étendue. Le corps étranger fut extrait etlaguérison s'opéra rapidement.

Je ne mets pas eu doute que la lésion ait été limitée au sinus frontal, ce qui diminuait singulièrement la gravité du pronostic. Cette jeune fille avait, d'ailleurs, les bosses frontales remarquablement développées.

La région sourcilière peut être le siège de tumeurs variées, au même titre que les autres parties du corps, mais on en observe une toute spéciale, le kyste dermoïde. Je rappelle que ce genre de kyste a pour caractère anatomique d'être constitué par une poche dont la paroi interne contient les éléments de la peau : cellules épithéliales, glandes sébacées, poils, glandes sudori pares, ce qui le distingue des kystes sébacés ordinaires résultant de la distension d'une glande sébacée. Un kyste dermoïde est formé par la peau retournée. On suppose, ce qui n'a rien que de très vraisemblable, qu'une portion du feuillet cutané de l'embryon a été pincée entre les deux lèvres de la fente branchiale supérieure au moment de la fermeture de cette fente. Le dermoïde a pour siège à peu près constant la queue du sourcil.«En raison de son mode de développement, il est congénital, recouvert par toutes les couches dont se compose la région, etadhérentausquelette. Cependant, avec le temps, il peut être légèrement mobilisé sur le frontal.

Il n'apparaît habituellement que plusieurs années après la naissance et arrive lentement au volume d'une noisette. Il peut toutefois acquérir un volume beaucoup plus considérable ; j'en ai observé qui égalaient une mandarine, se prolongeaient dans la région temporale, ou s'abaissaient au-devant de l'œil, qu'ils recouvraient en partie.

Le diagnostic découle aisément de cet ensemble de signes. — La difficulté serait plus grande si le dermoïde occupait le grand angle de l'œil. Rappelez- vous, en effet, ce que j'ai dit plus haut à propos des tumeurs du crâne : lorsqu'une tumeur est congénitale, médiane, lorsqu'elle siège au niveau ou au voisinage d'une suture.

songez àuncencéphalocèle. Mais, lorsque le kyste répond à l'apophyse orbitaire externe, ce qui est la règle, il ne saurait être confondu avec aucune autre tumeur.

En ne consultant que les troubles apportés par le dermoïde du sourcil dans la santé générale du sujet, on serait tenté de ne faire aucun traitement : aussi, certains malades préfèrent-ils garder leur tumeur, qui n'occasionne pas la moindre gùne. Toutefois, conseillez toujours Textirpation (seule opération indiquée), à cause du développement que le kyste peut prendre ultérieurement ; la gravité du traumatisme étant, en général, en rapport avec son étendue, mieux vaut enlever une tumeur lorsqu'elle est petite que d'attendre qu'elle ait atteint un volume qui rend l'opération urgente et plus sérieuse.

L'opération sera pratiquée de la façon suivante : rasez les sourcils, aseptisez le champ opératoire, incisez parallèlement à l'arcade orbitaire au milieu des poils, de manière que la cicatrice soit dissimulée autant que possible. Rappelez-vous (et c'est le point le plus important) que, pour arriver sur la poche, le bistouri doit traverser les trois plans qui constituent la poche musculaire rorbiculaire, frontal, sourcilier. Arrivé surlapoche, énucléez en faisant écarter les deux lèvres de l'incision. Ayez grand soin d'extraire la poche entière, pour éviter la persistance d'un trajet fistuleux. Aseptisez la plaie ; réunion par première intention; enlevez les sutures le troisième jour.

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