DE LA CHIRURGIE
Toutes les maladies auxquelles l’organisme est soumis sont du ressort de l’art de guérir, dont le but est de préserver, guérir, ou pallier. Les moyens que nous avons pour arriver à ces buts difiérens sont hygiéniques ou thérapeutiques , ou bien consistent dans V emploi de mécanismes méthodiques , que l’on nomme moyens chirurgicaux.^ L’étude de leur emploi convenable est désignée sous le nom de chirurgie.
L’action qu’on exerce sur une partie quelconque malade de l’économie a l’aide d’instrumens ou d’appareils a reçu le nom d’opération chirurgicale . Cette action peut porter une atteinte immédiate à la forme ou à la continuité naturelle des parties : alors on l’appelle opération sanglante. Cette même action peut s’exercer par un contact momentané ou prolongé de certains appareils à la surface du corps, tels que bandages et mécaniques , par l’application de la main pour faire recouvrer aux parties leur position normale , ou par l’usage de moyens destinés à remplacer certaines parties perdues.
Il est des maladies qui réclament impérieusement l’emploi des moyens faisant partie de l’une ou de l’autre des classes que nous venons d’indiquer; cependant on peut dire que le plus souvent le but de l’art ne serait qu’incomplètement atteint si le chirurgien ne pos-
sédait une connaissance approfondie des cas qui exigent leur application , et des modifications qu’on peut faire subir à leur action par la connaissance exacte des lois qui régissent les fonctions de l’économie ; en outre il faut que le chirùrgien sache faire à propos, et d’une manière convenable, l’administration de remèdes destinés à préparer, seconder et rendre durable l’effet qu’il veut produire : aussi est-il impossible de trouver une ligne de démarcation entre les moyens médicaux et les moyens chirurgicaux. Marcus-Aureltcs Severincs était tellement persuadé de cette vérité qu’il intitula son livre des maladies chirurgicales de Médicinâ efficaci.
Le caractère physique et le caractère mo* ral du praticien peuvent Seuls trouver cette ligne de démarcation ; mais l’étude de la médecine et celle de la chirurgie ne peuvent pas être séparées ; elles doivent constamment marcher de front : c’est leur réunion qui ébranle et détruit tous les jours les erreurs sur lesquelles s’était jusqu’à présent appuyé le charlatanisme , quia été si funeste à l’humanité, et qui, pendant si long-temps, a déshonoré l’art de guérir.
L’emploi des moyens chirurgicaux exige une certaine adresse , une certaine dextérité, qui sont données par la nature, et qu’un exercice prolongé ne sert qu’à développer. Celsë
INTRODUCTION
a dit : Essenutem chirurgus débet adolescens, aut cert'e adolescentiœ propior, manu strenuâ, stabili, nec unquàm intremiscente, eâque non minus dextrâ ac sinistrâ promptus , acie oculorum acri clarâque, animo intrepidus, immisericors , sic ut sanari relit eum quem accepit, non ut clamore ejus motus vel magis quàm res desiderat properet, vel minus quàm necesse est secet : per.ndè faciat omnia ac si nullus ex vagitibus alterius adfectus oriretur. »
L’étude et l’exercice de la chirurgie ne sont point exempts de grandes difficultés. La prestesse, la dextérité , l’assurance, l’habileté et la présence d’esprit nécessaires pour bien pratiquer une opération ne peuvent être obtenues qu’à l’aide de nombreux exercices sur le cadavre. Les occasions sont rares, et plus rare encore est la persévérance indispensable pour vaincre les obstacles et les désagréments de tous genres qui viennent entraver de pareils exercices; lorsqu’on est parvenu à les surmonter, on ne tarde pas à voir que les exercices sur le cadavre laissent encore beaucoup à désirer quand on les compare aux opérations que l’on doit faire sur le vivant. Dans beaucoup de cas la vie du malade est à chaque instant dans les mains de l’opérateur; l’indocilité du malade, ses mouvements désordonnés, ses cris importuns et fatigans , un sentiment particulier et indéfinissable dont, au moment d’une opération grave , ne saurait se défendre un chirurgien quelconque , et surtout celui qui fait scs premiers pas dans la carrière, sont autant de circonstances capables d’ébranler sa fermeté, de troubler l’égalité d’esprit qu’il doit toujours conserver, et de le rendre, par l’inquiétude naturelle qu’ils inspirent, incapable d’achever avec promptitude et assurance la tâche qu’il s’était imposée. Que l’aveu public fait par le grand Haller ne nous étonne donc pas : « Etsi chirurgiœ cathedra per septemdecim annos mihi concredita fuit ; etsi in cadaveribus difficillimas administrationes chirurgiens fréquenter ostendi, non tamen unquam vivum hominem incidere sustinui, nimis ne nocerem veritus. »
L’anatomie doit seule diriger le véritable praticien dans l’emploi des moyens chirurgicaux : le médecin opérateur ne saurait
donc se contenter des connaissances anatomiques qui suffisent au médecin ordinaire; il doit connaître exactement la position de chaque organe , ses rapports avec les parties voisines, et toutes les anomalies qu’il peut présenter, afin que, dans chaque temps d’une opération , il puisse être guidé avec sûreté et avec exactitude. Le praticien ne doit point encore se borner à l’anatomie descriptive et à l’anatomie chirurgicale : l’étude de la physiologie , du développement primitif et de l’anatomie comparée doit encore fixer toute son attention , car elle peut jeter un jour très-vif sur la nature de certaines maladies.
Toutes les difficultés, tous les travers que présentent l’étude et l’exercice de la chirurgie , sont compensés par les avantages et les moments heureux que sa pratique peut offrir. Dans le plus grand nombre des cas où le secours de la chirurgie est nécessaire la possibilité d’une guérison repose tout entière dans ses soins. Aussi a-t-elle besoin, dans des cas désespérés , de faire des tentatives audacieuses; et les progrès de la chirurgie, dans les vingt dernières années , doivent exciter notre admiration pour l’héroïsme de l’art autant que pour les moyens salutaires, nombreux et incroyables qu’emploie la nature.
La séparation de la médecine et de la chirurgie paraît encore plus impossible lorsqu’on cherche à définir cette dernière partie de l’art de guérir , et à faire la classification des maladies qui rentrent dans son domaine; car jamais ces maladies ne peuvent être renfermées dans un cercle sur lequel la médecine ne viendra pas empiéter : ainsi on a désigné sous le nom de maladies chirurgicales toutes celles qui peuvent être guéffies par des moyens mécaniques; mais il est évident qu’une pareille sphère est trop étendue, et à la fois trop restreinte ; car beaucoup de maladies qui resteraient dans le domaine de la médecine ne pourraient être guéries que par des moyens chirurgicaux, tandis que des maladies qui sont évidemment du ressort de la chirurgie ne pourraient être guéries que par des moyens thérapeutiques employés à l’intérieur ou à l’extérieur. — La distinction des maladies internes et des maladies externes , qui a également servi de base à des traités de mé-
INTRODUCTION
decine et de chirurgie , ne repose point sur des fondements plus solides.
Examinons donc s’il ne serait pas possible de trouver quelques caractères généraux qui pourraient servir de base à une division nosologique, et tâchons de désigner quelles sont les maladies que nous devons qualifier du nom de maladies chirurgicales.
Les phénomènes de la vie nous présentent un côté dynamique, potentiel et organique, c’est-à-dire un côté matériel représenté par la puissance relative des forces et des organes : c’est sur leur harmonie intime qu’est basée la santé. Lorsque l’organisme est malade , nous trouvons que tantôt les forces, tantôt les organes, s’éloignent de leur mode d’action normale. C’est là ce qui sert de limite entre les maladies dynamiques et les maladies orgàniques. Cette différence ne peut cependant désigner qu’une affection relative prédominante de l’un ou de l’autre côté de la vie de l’individu; car tout corps organisé représente en lui un ensemble dont toutes les parties se tiennent par une communauté d’actions et une communauté de sympathies.
Les maladies organiques sont en général celles qui sont basées sur une altération de formes , de structure et de propriétés des tissus organiques; elles peuvent en général être déterminées 1° par une altération dans la continuité des tissus ; 2° par une adhérence anormale des parties; 3° par la présence de corps étrangers; 4° par la dégénérescence des tissus organisés et la formation de nouveaux tissus; 5° par une perte complète de substance; 6° par l’existence des parties organiques surnuméraires.
Les maladies organiques peuvent être divisées en celles qui ont leur siège dans les parties exerçant des fonctions mécaniques et étant hors delà portée de nos sens: leur guérison ne peut être tentée que par des moyens hygiéniques ou thérapeutiques ; et en celles dont le siège permet l’emploi de moyens externes , d’appareils méthodiques, quine peuvent être guéries , dans la majeure partie des cas, que par ces moyens soutenus par l’hygiène et la thérapeutique. Nous pouvons donc regarder comme du domaine de la chirurgie toutes les maladies organiques qui ont
leur siège dans des parties accessibles à nos sens, ou qui permettent, pour leur guérison, l’emploi de moyens mécaniques.
Quoique, d’après ces données générales, l’inflammation doive être exclue de notre programme, cependant nous devons la considérer et en général et en particulier, en tant qu’elle attaque des parties externes ; car, dans ces cas , plusieurs raisons doivent nous la faire regarder comme étant du ressort de la chirurgie. L’inflammation en effet détermine le plus souvent, dans son cours et dans ses terminaisons, des altérations organiques qui exigent , lorsqu’elle a affecté une partie externe , l’emploi des moyens dits chirurgicaux; et d’ailleurs il n’existe aucune maladie chirurgicale dont la cause ne soit point l’inflammation, ou qui, dans son cours , ne détermine l’inflammation , ou enfin dont la guérison ne puisse être obtenue que par une inflammation portée à un certain degré.
Guidé par ce que nous venons de dire, nous adopterons la division suivante des affections chirurgicales, qui, quoique laissant encore quelque chose à désirer, nous paraît cependant assez en rapport avec la nature de ces affections.
CHAPITRE 1er. — De l’inflammation. — 1° De l’inflammation en général ; 2U de quelques espèces particulières d’inflammation : érysipèle , brûlure, congélation, etc.; 3° de l’inflammation dans divers Organes.