VI. Des cornes
1971. Des corps durs ayant quelque ressemblance avec les cornes des animaux peuvent se développer sur la peau de l’homme. Nous ne voulons pas parler de ces cas où une matière cornée, développée sous la forme d’écailles ou d'aiguillons, recouvrait la totalité ou une grande partie du corps ( icthyose ), mais de ceux-là seulement qui, par cela même que la production morbide est solitaire, ou ne se fait qu’en un très-petit nombre de points, deviennent accessibles aux stecours de la chirurgie. — Ces cornes peuvent s’élever sur le cuir chevelu, sur le front, le nez, les joues. On en a encore vu 6ur les parties antérieures et postérieures de la poitrine, sur les épaules , les bras, les mains, les pieds ; Corradoie et Dcmoncead (1) en ont vu sur les cuisses de plusieurs femmes. Breschet en a vu sur la langue et la conjonctive; il en a encore rencontré sur le gland d’un vieillard (2), et il paraît que cette dernière circonstance n’est pas trèsrare , puisque Caldani (3), Ebeus, Richond- Desbrü (4) , en ont vu , ainsi que Meckel , qui a fait un travail sur ce sujet (5). Le volume de ces productions peut varier ; on en a vu de onze pouces de long sur trois de large à la base (Dümonceau, Home). — Quanta leur nature, les opinions sont très-partagées ; on s’accorde cependant assez généralement à les regarder comme étant identiques à la substance des ongles, des sabots et de l'épiderme ; i quelques personnes les ont même considérées comme une agglomération de poils. Ce serait, suivant ces auteurs, un produit de sécrétion. Sans nous prononcer sur ce point, nous passerons à la description de quelques faits qui ont été présentés à la société anatomique (6). Cruveileier fit voir une corne de la grosseur du poing qui avait été
(1) Jorirn. de méd., ctiir. et pharm. de Vandermonde, T. xiv, 1761.
{2) Dict. de méd., 2» édit., T. IX, pag, 1 13, 1835.
(3) Mem. délia Soc. ilal., x. XVI, Pag. 124.
(4) Arcb. gén. de méd., x. XV, pag. 216, 1827.
(5) Journal compiém. des sciences médicales, T. IV, pag. 91,1819.
(6) Buliet. de ia Société anatomique de Pari», année 1835, pag. 98, 114 et 131.
extirpée à la région lombaire d'un nègre. Cette production était noirâtre à l’extérieur, et d’autant moins foncée à l’intérieur qu’on s’approchait plus des parties centrales. Elle était composée de fibres parallèles, très-dures et très-serrées à la périphérie , beaucoup plus rares au centre, où elles étaient bien moins dures, et séparées par une matière graisseuse assez abondante. Il en était à peu près de même d’une autre corne présentée par Landotjzy , qui, à l’analyse chimique , l’avait trouvée composée des mêmes élémeus que les cornes des animaux, excepté toutefois les cornes de cerf, qui contiennent plus d’un quart de leur poids de gélatine, ce qui les rapproche beaucoup des os. Mercier fit voir une autre production de ce genre ayant un pouce en hauteur et un pouce et demi de circonférence à la base. Elle se terminait en pointe ; et, plus on s’approchait de sou sommet, plus sa couleur devenait brune et sa densité grande. Elle datait de cinq mois quand on l'enleva. Coupée verticalement, on voyait de la manière la plus évidente qu’elle était formée de filamens qui convergeaient de sa base vers son sommet. Ces filamens étaient séparés en bas par une espèce de suif, et n’avaient que l’apparence d’un tissu fibreux ordinaire; mais, à mesure qu’on s’approchait de la pointe, la graisse diminuait, les fibres se rapprochaient, de blanches devenaient grises, noirâtres, et prenaient en même temps une grande dureté. Elles étaient d’autant moins blanches et molles qu’on se rapprochait plus de la circonférence. A la base de la tumeur ses fibres étaient faciles à séparer, et se continuaient évidemment avec les fibres du derme, ce qui, jointà la présence de quelques vaisseaux, donnait lieu de croire que ce n’était pas une véritable corne, mais une simple dégénérescence du tissu fibreux. Mercier pense qu’elle était continue avec le derme, et qu’elle devait sa dureté à l’évaporation de la graisse et des fluides intermédiaires à ses fibres. Suivant lui, certaines cornes ne sont pas des produits de sécrétion, mais de véritables transformations : celle qu’il présentait n'était que la reproduction d’une autre corne qui avait été enlevée , et qui avait toutes les apparences extérieures d’une griffe de chien , et sur la nature de laquelle ii n’y avait aucun doute possible. Nous avons insisté sur ce point parce qu’il ne nous semble pas sans importance pour le traitement. S’il était démontré que ces tumeurs se continuent avec les fibres du derme, on s’expliquerait plus facilement leur récidive après l’extirpation. Il semblerait en effet que, si elles résultaient de l’altération d’un ou de plusieurs follicules sécréteurs, elles ne devraient plus pouvoir se reproduire du moment que ces follicules auraient été enlevés.
1972. Si on consulte les observations où le début de ces productions a été noté avec le plus de soin, on remarquera que, quelquefois sans cause connue, d’autres fois à la suite d’une irritation quelconque , il se manifeste une légère saillie à surface farineuse, et qui est le siège de démon-
TUMEURS DES OS
geaisons assez vives, ou seulement d'élancemens passagers. A la chute des pellicules apparaît une petite tumeur dure, blanche ou grise, plus ou moins convexe. Ces tumeurs s’accroissent plus ou moins vite ; elles acquièrent parfois un volume considérable de manière à gêner le jeu des organes au voisinage desquels elles se trouvent ; mais il est rare qu’elles contractent des adhérences aveo les parties sous-jacentes : aussi jouissent-elles presque toujours d’une certaine mobilité. — Quelquefois il arrive que l’irritation quelles entretiennent à leur base devient assez vive pour en déterminer la chute, et alors on a vu ou bien les cornes se reproduire , ou bien la guérison s’opérer. Mais ce n’est pas le plus ordinaire, et presque toujours les secours de la chirurgie deviennent nécessaires. On pourrait, lorsqu’on a affaire à des personnes pusillanimes, se contenter d’en couper, d’eu limer le sommet avec des instrumens appropriés ; mais, pour obtenir une cure radicale, il faut recourir-à des moyens plus efficaces. Si la production cornée ne paraissait pas très-adhérente , on pourrait en opérer l’arrachement; mais, dans la plupart des cas, cette méthode serait peu efficace et surtout très-douloureuse. L’ablation avec l’instrument tranchant nous paraît préférable ; on cernera donc la tumeur au moyen de deux incisions semi-lunaires. Il faut alors avoir bien soin d’en enlever la base; on risquerait sans cela de voir l’affection se reproduire; peut-être, dans quelques circonstances, serait-il bon d’ajouter à cette opération l’emploi de quelque caustique pour prévenir d’une manière plus sûre toute récidive.