‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 7 sur 107 · III. — L'ORDRE HUMAIN ET L'ORDRE CHRETIEN · texte numérisé non relu

III. — L'ORDRE HUMAIN ET L'ORDRE CHRETIEN

L'ordre chrétien c'est l'ordre humain, mais illuminé des clartés nouvelles répandues dans le monde par

l'Evangile, c'est l'ordre naturel, mais précisé, élargi même, par les enseignements du christianisme sur les véritables vaileurs de vie, sur les rapports des hommes entre eux, sur la destinée, c'est l'ordre humain et naturel, mais expliqué, complété, et défendu contre les défaillances d'une pensée laissée à lelle-même, par la divine autorité d'un magistère, qui a le droit dte parler au nom du Christ.

Les bases de cet ordre chrétien sont, avant tout, dans un certain nombre de notions, ou mieux de réalités, dont la méconnaissance met la pensée et la vie en dehors du christianisme.

Ces réalités sont :

1^ — L'Unité de Dieu ; 2*". — La conscience ; S**. — La fraternité humaine ; 4". — La catholicité de la société chrétienne ; 5". — La Divinité de Jésus-Christ, non seulement rédempteur, mais législateur du monde.

Or deux faits s'imposent à l'observation :

A. — Avant le christianisme, V ordre humain n'a jamais été pleinement réalisé.

Sans doute, à en juger par les dehors, l'ordre social païen n'a pas manqué de splendeur, soit qu'on le contemple à Rome, à Athènes, en Egypte, dans la Chaldée ou dans la Chine antique... Mais sous ces dehors, que de corruption, que de servitudes, que de déchéances!

Il aurait fallu pour que l'ordre humain fût pleinement réalisé dans le monde antique (1), que fût respectée la

(1) « Le christianisme a transformé le monde en transformant la conscience. C'est dans le cœur de l'homme, dans ses replis les plus cachés qu'il pénètre ; il ne s'applique qu'à sauver les âmes.

personne humaine, que fût reconnue l'égalité de nature entre les hommes, leur solidarité, il aurait fallu surtout que la notion du vrai Dieu, unique créateur du monde, éclairât les principes sur lesquels reposait la Cité et se substituât à l'absolutisme d'un Pouvoir politique, dont la volonté faisait la loi, et fondait la souveraineté du Droit.

Or ce respect fut souvent absent de la Cité antique, ou il y fut rare et fragile, cette reconnaissance fut encore plus rare et plus fragile ; quant à la foi en Dieu, ce fut précisément sa grande erreur que de l'avoir abandonnée (1).

Il n'y eut donc que d'une manière fort imparfaite et fort restreinte, la réalisation de l'ordre humain dans le monde pré-chrétien.

En pratique, déclare Cicéron, les exigences de l'Etat sont et demeurent la règle suprênie de toute activité humaine (2). Aussi le Code romain applique-t-il à tous les membres de l'Etat, dans tous les cas, comme règle unique d'après laquelle ils doivent être traités et se conduire euxmêmes, le funeste principe que « oe que le chef d'Etat a décrété doit, comme loi, avoir une valeur juridique (3).

On peut bien le dire, la vie de l'antiquité et sa manière d'envisager les choses se mouvaient tout entières dans ce cercle de pensées, comme dans un cachot sombre et sans isisue, d'où l'on ne peut jeter un regard à l'extérieur. Avant

Mais, par un admirable enchaînement, par une voie indirecte, quoique infaillible, ce qu'il opère dans l'individu réagit sur la société tout entière. C'est ainsi que le christianisme, sans affecter d'être politique, n'a jamais cessé de se montrer civilisateur. » (M»»e ScHvvETCHiNE : Christianisme, progrès, civilisation, t. II, p. 229.)

(1) S. Paul, Ro, II, 21 ; voir A. Valensin, Jésus-Christ et VEtude comparée des religions, p. 140. (Gabalda, 1912.)

(2) Cir.ÉRON, Offic. 2. 2-i.

((3) Dig. 1. 4. 1. — Instit. I. 1, 6.

l'apparition du Christianisme, la liberté de conscience donnée par la loi ne s'est trouvée nulle part dans le paganisme. En dehors du Judaïsme, pour lequel nous faisons une exception malgré sa loi sévère, l'humanité d'alors ne fut même pas capable d'y penser. Contrainte de la consaience, renoncement à sa conviction propre et soumission aveugle à une loi purement extérieure, rejet de tout lien extérieur et destruction de la loi au lieu de faire cesser l'abus, quand la raison et la conscience se soulevaient contre ce joug indigne, ce fut tout ce dont le paganisme se montra capable. Il ne savait que choisir entre une légalité extérieure, morte qui, pour lui, devait faire office de justice ou de vertu, ou entre l'absence complète de lois et la contravention aux lois. Qu'entre la légalité, la probité, Thonnêteté civile et la moralité, il y ait un écart formidable, qu'on puisse et qu'on doive observer une loi par un sentiment intérieur de vertu, qu'il y ait une différence entre la loi et le droit, qu'il n'y ait aucune loi dans le monde qui permette une action défen(%ie, qu'à plus forte raison, la force seu'le ne puisse pas rendre un droit juste, l'antiquité ne savait rien de cela. Le seul fait d'émettre une l^en-sée de ce genre eut semblé une tentative de bouleversement contre l'ordre public tout entier.

C'est pourquoi, malgré la perspective de voir couler des torrents de sang, il fallut un combat à la vie et à la mort, fx>ur décider la victoire en faveur de meilleurs principes de droit... (i).

B. — Depuis le christianisme, V ordre humain est ébranlé, toutes les fois que les hommes refusent d'en faire V ordre chrétien.

U pfif ébranlé d'autant plus que la négation porte sur un point plus fondamental de l'ordre. Tel est le cas de la négation de Dieu, de ce Dieu dont le Christianisme protège et développe la véritable notion. L'athéisme érigé

^! Weiss, 0. P., Institutions de Sociologie, t. I, p. 160, seq.

en système social, conduit au suicide de la société et à la destruction de l'ordre humain :

Le fait de certaines désagrégations nationales en est une preuve. Ne voit-on pas sous l'influence d'un athéisme envahissant les fondements de la société ébranlée, la notion du droit obscurcie et le sentiment religieux, toujours au fond du cœur humain, exploité par une idéologie, tantôt nationaliste, tantôt humanitaire, au profit de l'intérêt égoïste des partis ?

Pourrait-il en être autrement ? Le système de l'athéisme social est manifestement contraire à la raison (i). Il méconnaît la nature de la société comme celle de la religion : la nature de la société, car celle-ci étant essentiellement un groupement d'êtres moraux, ne saurait se maintenir sans s'apjpuyer sur le principe de tout l'ordre moral, donc sur Dieu (2) ; la nature de la religion, car le système de l'athéisme social suppose au moins implicitement que la religion est une affaire purem^t individuelle, qui ne doit se traiter que derrière l'impénétrable retranchement des consciences privées. Or il est de l'essence de la religion d'avoir un rayonnement social. Ce qui paraît encore plus clair quand on tient compte du fait de la Révélation chrétienne, qui nous montre dans l'Eglise catholique la forme sociale de la religion voulue de Dieu (3).

L'ordre humain est encore ébranlé, quand l'Eglise

(1) Auguste Nicolas, L'Etat athée.

IÎ2) F. Le Dantec, U Athéisme. « Dans une société dont tous les membres seraient de purs athées, allant jusqu'au bout des conclusions logiques de leur athéisme, la conscience morale de chacun perdrait toute valeur en tant que sentiment social ; chaque athée se soumettrait aux ordres de sa conscience pour Je seul plaisir de sa satisfaction personnelle, mais les croyances de ses voisins ne lui imposeraient pas de devoirs : une telle sociét»^ finirait naturellement par une épidémie de suicide anesth<felque » {p. 113.)

(3) Le Play, La Réforme sociale, t. I, Im Religion ; De Torqueville, L'Ancien Régime et la Révolution.

catholique, en qui réside le Christianisme intégral, se trouve contrecarrée en son action libératrice et vivifiante.

Car, non seulement l'Eglise promulgue et applique les principes sur lesquels repose l'ordre humain, mais elle les explique et les vivifie par son esprit, les protège par ses institutions, les répand par son apostolat et tempère, pour le plus grand bien de tous, les rivalités particulières des individus et des nations, par l'universalisme de la charité qu'elle inculque et de l'idéal qu'elle propose.

C'est ce que rappelait en termes solennels le Pape Benoît XV au lendemain de la guerre mondiale, quand après avoir dit les conditions du rétablissement de l'ordre de la justice et de la charité, il ajoutait :

({ Il est bien à souhaiter, vénérables Frères, que tous les Etats, écartant de part et d'autre tout soupçon, se réunissent en une association, ou plutôt en une sorte de famille apte aussi bien à conserver la liberté de chacun qu'à protiéger l'ordre de la société humaine. Ce qui, entre autres choses, appelle cette association des pyeuples, c'est la nécessité communément reconnue de faire tous les efforts pour supprimer ou diminuer les dépenses militaires dont les Etats ne peuvent plus porter le poids énorme, et conjurer ainsi ces guerres désastreuses ou du moins en éloigner le plus possible le danger : de cette façon, chaque peuple verrait assurée, avec son indépendance, l'intégrité de son territoire, enfermé, bien entendu, dans de justes limites.

L'Eglise ne refusera pas son concours zélé aux Etat«i, unis sous la loi chrétienne, pour toutes leurs entrepri.ses inspirées par la justice et la charité. En même temps qu'elle est un modèle parfait de société universelle, elle possède, par son organisation même et par ses institutions, une merveilleuse force pour unir les hommes non seulement en vue de leur salut éternel, mais aussi pour l'acquisition du bien-être en ce monde : elle les conduit par les biens temporels à l'acquisition sure des biens étemels.

L'histoire I-e dit, les anciens peuples de l'Europe, barbares et cruels, dès que l'esprit de l'Eglise pénétra parmi eux, sentirent peu à peu s'atténuer leurs nombreuses et irréductibles oppositions et s'éteindre leurs querelles ; ils se fondirent enfin en une société homogène, et ainsi naquit l'Europe chrétienne qui, sous la conduite et les auspices de l'Eglise, tout en maintenant la diversité des nations, tendait à une certaine unité favorable à sa prospérité et à sa gloire. Saint Augustin dit très bien à ce propos : <( Cette cité céleste, dans la vie de ce monde, appelle à soi de toutes les nations des citoyens, et de toutes les langues elle forme une société variée : elle n'est pas embarrassée par les diversités de leurs mœurs, de leurs lois et de leurs institutions, qui servent à leur conquérir ou à leur garder la paix de ce monde ; elle n'en déchire ni n'en détruit rien, mais plutôt elle garde tout, s'adapte à tout : et tout cela, quoique différent selon les nations, concourt fort bien cependant à une même fin, celle du bonheur terrestre, pourvu qu'il ne fasse pas obstacle à la religion qui enseigne le culte du Dieu vrai et souverain » (i). Et le isaint Docteur s'adresse -ainsi à l'Eglise : « Citoyens et citoyens, nations et nations, tous des hommes, en leur rappelant leur communauté d'originci tu en fais non pas seulement une société, mais comme une fraternité. » (2)

Ainsi V ordre humain trouve son achèvement dans t' ordre chrétien. Quand il prétend se suffire à lui seul, et que, pareil à un système clos, il exclut comme un luxe superflu, l'esprit nouveau qu'a fait passer dans le mond^ l'Evangile, il cesse d'être pleinement humain : il se désagrège, et ayant voulu n'être que lui-même, il cesse peu à peu d'être lui-même. Mais si l'ordre chrétien est moralement nécessaire à la société présente, il ne faut pas en conclure que l'ordre humain n'ait point sa solidité relative, et ses exigences propres.

-1) S. AuGusTTiN, De Civitate Dei, L. xix, c. 17. (2) Id. De Morihus Ecclesirc caih. I., c. 30.

Du point de vue du Droit naturel, c'est cette solidité même, ce sont ces exigences qu'il s'agit d'apprécier.

Et en faisant notre œuvre de philosophe, si nous constatons que déficiente ou incertaine, la raison hésite devant la complexité de quelque problème social particulier, ce ne sera pas renier la philosophie, que d'accueillir le surcroît d'une parole autorisée, venant de cette Eglise, dans laquelle notre foi chrétienne reconnaît le magistère vivant de la vérité divine.

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