Voici un acte volontaire
Pour en saisir la réalité, il convient de soumettre à l'analyse ce qui fait sa substance et ce qui constitue ses accidents :
lo) La substance de l'acte volontaire.
Elle est une inclination consécutive à une forme de connaissance, comme l'acte des agents naturels est consécutif à une forme d'être.
D'où il suit,
A. — Que l'acte volontaire ne saurait jamais être forcé, c'est-à-dire que ce qui est fait par la volonté ne saurait l'être par violence, le volontaire exclut le violent, et le violent exclut le volontaire en sorte qu'il serait contradic-
toire de penser qu'un acte pût être tout ensemble l'un et l'autre.
Et en effet ce qui est volontaire procède du dedans, tandis que ce qui est violent procède du dehors. Il faudrait donc que le volontaire cessât d'être ce qu'il est par essence, pour pouvoir être forcé; il faudrait, en d'autres termes, que le volontaire devînt l'involontaire.
Si donc, nous disons d'un agent moral, qu'il est violenté, cela ne veut pas dire que l'acte qui lui est arraché, procède de son inclination volontaire, mais seulement que son être physique subit une contrainte en quelqu'un des pouvoirs normalement soumis à la volonté, qui en commande les actes (1).
Ainsi se révèle une des plus nobles caractéristiques de l'homme, en tant qu'agent moral. Sa volonté est une puissance, dont le domaine propre ne saurait être envahi par une agression extérieure.
En vain objectera-t-on les cas de suggestion. Car les actes suggérés sont des actes voulus par l'expérimentateur, sinon par le sujet. Le cerveau de ce dernier exécute, sans que son possesseur n'approuve, ni à proprement ne délibère. Le suggestionné est mené, il n'est pas son maître, il ne se meut pas lui-même. Il subit un combat d'images motrices ou représentatives, il n'en dirige pas la série. Sa volonté est liée, elle n'est pas à proprement forcée (2).
B. — Mais si l'acte volontaire ne peut sans contradiction, être forcé, il suit néanmoins de ce qui constitue sa substance, qu'il peut être influencé :
a) Par l'ignorance.
Non pas concomitante : Car cette ignorance encore que
(1) Aristote, III Eth., c. I. — S. Thomas, II, ii, q. 6, a. 4 et 5; De Veritate, q. xxi, a. 5 et 8.
(2) Sertillanges, La Philosophie morale de saint Thomas d'Aquin, p. 20. Note.
liée à l'acte n'en est pas la cause : telle l'ignorance de celui qui croyant tuer un lièvre à la chasse, tue son ennemi; il le tue en ignorant, mais non par ignorance, puisque dans l'hypothèse, l'ignorance écartée, l'acte n'aurait pas été supprimé. Si le volontaire est ce qui est posé par la volonté et l'involontaire ce qui lui répugne, il faut dire qu'à l'égard de cet acte ignoré, précisément en tant qu'ignoré, il n'y a ni volontaire, ni involontaire. Tout au plus peut-il rester à la charge de l'agent une volonté habituelle, qui devient cause interprétativement de l'acte et fonde une responsabilité. (I-II, q. 76, à 8.)
Mais ANTÉCÉDENTE.
Non pas invincible, car cette ignorance étant innocente, elle ne saurait moralement influencer l'acte dont elle est la cause. Celui-ci reste simplement involontaire.
Tel l'homicide de celui qui ayant pris toutes les précautions requises par la prudence, tue un passant en tirant sur une cible. (I. II. q. 6 à 8.)
Mais VINCIBLE.
Et donc coupable, en ce sens que, quoique antécédente par rapport à l'acte qu'elle cause, elle est conséquente à un acte de la volonté qui la produit elle-même, et cela de deux manières : directement, le sujet voulant ignorer afin de se préparer une excuse, et alors c'est l'ignorance dite affectée (afîectata). Indirectement, quand la volonté tout en ne choisissant pas positivement l'ignorance, la veut néanmoins avec ses conséquences, parce qu'elle néglige d'envisager, au moment d'agir, ce qui devrait diriger son acte :
a') ses lois et les devoirs correspondants, c'est alors l'ignorance de droit.
V ) ses circonstances et c'est l'ignorance de fait.
Par cette ignorance volontaire, l'acte volontaire peut être diversement influencé, car il reçoit :
Une aggravation de responsabilité de l'ignorance affectée.
Une atténuation de celle qui ne provient que de la négligence. Car le volontaire est alors relatif, mixte, indirect.
En d'autres termes, l'influence de l'ignorance sur l'acte volontaire varie suivant qu'elle est elle-même coupable ou innocente.
Or elle est coupable quand elle suppose le pouvoir et le devoir de connaître; elle est innocente dans le cas contraire (1).
b) Par les passions (2).
Il y a lieu d'en observer deux spécialement, dont l'une pousse au bien qu'elle fait désirer ardemment, et l'autre repousse du mal qu'elle fait redouter. Par suite la volonté, peut être influencée.
a) par la concupiscence.
Car son attrait augmente l'intensité du volontaire tout en en diminuant la liberté. Paradoxe à première vue étrange, mais qui s'explique par la nature psychologique de notre vouloir.
Celui-ci est d'autant moins libre que l'idée, dont il suit la direction, est moins objective.
Or l'idée efficacement pratique, qui détermine un acte volontaire, est toujours plus ou moins inadéquate, et quand la passion s'en mêle, cette idée participe nécessairement de l'incertitude et du subjectivisme des sens; elle descend dans
(1) De Malo, q. III, a. 8 in fine.
(2) Aristote, Eth. 2, c. 5; — S. Thomas, I, II, q. 22-48; de Veritaie, q. 26.
les puissances sensibles; elle subit le sort de l'organisme, qu'elle informe, comme toute passion.
Il est donc naturel que la volonté n'ait plus son jeu normal en face de l'objet particulier vers lequel la porte la concupiscence. Si elle choisit, ce ne pourra être que sous l'influence du motif le plus fort, c'est-à-dire du motif qui correspond à la tendance la plus forte. Son option sera une résultante. Parlons d'automatisme psychologique. Ne parlons plus de liberté sinon peut-être dans la cause.
Elsi motus volimtatis sit intensior expassione incitatus, non tamen ita est voluntatis proprius sicut si sala ratione moveretur ad peccandum (1).
b) par la crainte.
C'est-à-dire par l'appréhension anxieuse d'un mal menaçant et grave.
Car ce que l'on fait sous l'influence de cette crainte est mélangé de volontaire et d'involontaire. Sans ôter ni la connaissance à l'intelligence, ni la faculté de choix à la volonté, elle fait faire ce que l'on répugne à faire, et ce que cependant, le cas étant donné, on veut faire.
Tel le marchand qui pour éviter le naufrage jette à l'eau ses marchandises qu'il voudrait bien ne pas jeter, mais qu'il veut jeter pour éviter un plus grand mal. D'un côté un vouloir absolu, de l'autre un vouloir relatif, mais relatif à un autre cas qu'à celui dans lequel se décide l'action, ce qui revient à opposer une velléité à un vouloir (2).
Ce qui est donc voulu par crainte, reste absolument parlant (simpliciter) volontaire. Mais la liberté de l'acte en est diminuée et par suite la culpabilité.
Une conséquence morale de cette influence de la crainte sur le volontaire devra notamment être observée en matière
(1) S. Thomas, I, II, q. 77, a. 8.
(2) I, II, q. 6, a. 6.
de contrats. S'agit-il, par exemple, du contrat de mariage, s'il est accepté par crainte, il sera considéré comme invalide invalidum matrimonium initum ob vim vel metum gravem ah extrinseco et injuste incussum a quo ut quis se liberet, eliger cogaîur matrimonium (canon 1087) non que ce contrat soit involontaire, mais parce que, étant perpétuel, il y a lieu de ne considérer comme volontaire, que celui qui exclut les germes de division. De même dans divers contrats de droit
2°) Les accidents de l'acte volontaire.
Ce sont ses circonstances. Car ce sont elles qui permettent de juger si, au singulier, dans tel cas particulier, l'acte est, oui ou non, proportionné à sa fin; cette proportion dépendant de mille à-côtés qui chacun pour sa part contribuent à orienter ou à dévier l'opération. Aussi, après la considération spécifique de la moralité, il faut en aborder la considération individuelle.
Aristote compte huit circonstances de l'acte moral et qui en mesurent la valeur. Cicéron les ramène à sept. Et l'on peut, systématiquement, les grouper en trois séries, suivant la relation qu'a la circonstance avec l'acte qu'elle affecte : car elle peut l'afîecter :
A) EN SOI, et il peut alors être question de temps, de lieu ou de qualité, ubi, quando, quomodo.
B) dans son effet, et il est alors question de ce qui est agi : quid.
C) DANS SA cause,
finale (propter quid); matérielle (circa quod); efficiente (quis); instrumentale (quibus auxiliis) (1).
Ne confondons pas l'objet qui spécifie un acte, et celui
(1) S. Thomas, I, II, q. 7, a. 3.
qui n'en est que la circonstance plus ou moins déterminante. Le bien d'autrui pris par le voleur est ce qui constitue la substance même du vol. Mais le vol fait pour obtenir tel bien, voilà un objet circonstanciel.
Par ces circonstances, le volontaire est évidemment affecté; il peut l'être au point d'en recevoir un nouvel objet, une nouvelle spécification, ou tout au moins des responsabilités singulièrement aggravantes.
De là, en ascétisme, la nécessité des examens de conscience (1).
« QuiSt quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando. »
De ce que tout acte dans son individualité concrète, est toujours déterminé par ses circonstances et notamment par la fin de l'agent, il suit que aucun acte humain individuel ne saurait être moralement indiiïérent. (2).
Il ressort de l'analyse précédente que le volontaire coïncide donc pratiquement avec le moral et en détermine les conditions individualisantes. Mais ce volontaire enfermant un grand nombre d'actes, dont les uns sont émis par la volonté (actus eliciti) les autres seulement commandés (imperali) et l'ultime achèvement de ces actes, au point de vue de la moralité, dépendant de la fin dernière, c'est tout un processus d'activité qui se révèle à l'observateur, et dont on peut déjà dire, qu'en lui se résume la vie intérieure de l'homme.
C'est la suite des mouvements alternes d'intelligence et de volonté, dont le résultat est un acte moral complet, que met sous nos yeux le schéma ci-contre, par lequel est synthétisée l'activité morale de l'homme d'après la psychologie thomiste.
(!) De Leiien. n. 102, seq.
(2) De Lehen, n. 111; — Cathrein, n. 160.