A notre avis il y a mieux à répondre
Non, les Souverains-Pontifes n'ont point combattu les progrès du droit. L'étude isolée ou prédominante des lois romaines, loin d'être favorable au perfectioimement du droit, lui fut extrêmement funeste. Aujourd'hui il n'est plus besoin d'être un champion de l'Eglise pour dire que la conservation des coutumes et des canons , en un mot , d'une législation chrétienne , valait mieux que sa destruction au profit des lois si démoralisantes et si absolutistes des Romains.
Par leurs prohibitions qui n'avaient, il est vrai , d'autre but direct que le maintien de la science sacrée, les Papes, loin de se montrer hostiles au droit , défendaient indirectement sa cause avec une admirable intuition de l'avenir.
Nous maintenons donc que le droit romain ne peut pas remplacer le droit naturel.
18. Telle fut, du reste, la pensée des auteurs de la loi du 22 ventôse an Xll qui réorganisa les écoles de droit. A l'article 2, non entièrement abrogé, il est dit :
« On enseignera, — V Le droit civil français dans l'ordre établi par le code civil, les éléments du clroil naturel et du droit des gens, et le droit romain dans ses rapports avec le droit français ; — 2^Le droit public français, et le droit civil dans ses rapports avec l'administration publique ; — 3® La législation criminelle et la procédure civile et criminelle. »
INTBODUCnOM.
19. Mais le droit naturel rencontre une jeune rivale , réconomie politique.
C*est la science des moyens par lesquels un peuple conserve et développe ses richesses, ou la science des causes de la prospérité sociale.
Elle étudie les institutions qui présentent de l'intérêt à ce point de vue, et qu'on appelle économiques, comme les banques, les sociétés coopératives et les monnaies. Bien enseignée, elle démontre qu'il est certaines lois naturelles dont la violation est nuisible à la prospérité publique : la liberté des associations honnêtes, l'harmonie entre le patron et l'ouvrier, la modération des charges militaires et des impôts, la justice internationale. On pourrait sans doute continuer cette énumération ; mais pourquoi insister ? Il est clair dès main tenant que l'économie politique ne peut pas vous faille connaître les lois naturelles, même ceUes dont elle montre la nécessité. Demandez-lui en e£fet les lois des contrats, de la propriété et des successions, elle vous dira seulement : des injustices graves et souvent répétées dans les conventions, le mépris de la propriété, le morcellement excessif du sol et l'interruption des entreprises par le décès de leui-s auteurs sont nuisibles à la prospérité. Mais un notaire ne peut se contenter de ces généralités ; il voit les choses en détail, U faut qu'il puisse les juger de môme; des règles précises lui sont indispensables. Elles ne le sont pas moins à l'avocat; et de plus, celui-ci et le juge également ont besoin de savoir les limites naturelles et surnaturelles de l'autorité civile. Ici l'économie politique parlera de modération pour conjurer des troubles désastreux, mais elle ne résoudra pas ces difficiles questions. Vous conduira-t-elle à l'idéal du gouvernement ? En ce qui concerne la prospérité, oui sans doute ; mais la partie supérieui'e du gouvernement, c'est de diriger avec les moyens qui sont à la disposition de l'autorité civile, les membres de l'État vers le bien moral.
nrrBODUcnoN*
Or, cette yérité primordiale n*est pas même du domaine de réconomie politique ; comment celle-ci en ferait-elle connaître les applications ?
L'économie politique est donc loin de nous enseigner le droit naturel. Elle lui est, du reste, subordonnée : pas plus aux États qu'aux individus, .il n'est permis de s'enrichir en négligeant l'observation des lois naturelles.
Ainsi dans aucune partie de l'enseignement actuel de nos Facultés de droit, l'étudiant ne trouvera ces principes dont la connaissance lui est indispensable.
Us doivent être l'objet d'une étude séparée.
20. Mais comment la faire ? Faut-il procéder surtout par des raisonnements ? Ou bien, la méthode d'observation estelle préférable ?
Pour ce qui regarde les lois naturelles sociales, C École de la paix sociale soutient aujourd'hui que c'est moins par des raisonnements qu'on arrive à connaître ces règles , que par l'examen des peuples paisibles et prospères. Dans la science sociale , en d'autres termes , c'est la méthode d'observation qu'il convient de suivre.
S'il en est ainsi , l'importance de ce traité se trouve bien diminuée , puisqu'il faut alors lui refuser plus ou moins la solution des questions les plus graves. Mais telle n'est point notre jnanière de voir. La méthode d'obsei-vation est utile , sans doute , pour stimuler les peuples par l'exemple de la vertu récompensée et du vice puni. Elle s'impose môme en quelque sorte aux gouvernements , lorsqu'il s'agit d'une loi à établir , afin que par les effets déjà produits ailleurs , on juge de la cause. L'homme d'étude ne peut non plus la négliger : elle le préserve des utopies. Elle sert enfin à prouver par le consentement général des hommes , l'existence de quelques lois comme celles de la soumission à Dieu, au père de famille et à l'autorité politique. Mais il ne faudrait point Caire de l'observation des peuples pai-
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sibles et prospères le critérium de la science sociale , et dire que le bien pour un État , c'est ce qai , d'après l'observation des autres peuples, est indispensable à sa paix et à sa prospérité. Ce serait là une erreur qu*on pourrait appeler Tutilitarisme politique. Le bien pour les sociétés comme pour les individus, est dans Taccomplissement des volontés divines. Tout ce que Dieu exige des nations et de leurs gouvernements, ils doivent le faire 5 tout ce qu'il leur défend, ils doivent l'éviter, tandis que dans le système que je combats, ces conséquences seraient inadmissibles. Ainsi , dans ce système que je n'impute à personne, juge-t-on que la Grande-Bretagne est paisible et prospère , on ne demandera rien de plus à la France que d'imiter sa voisine. Celle-ci est égoïste ; mais on fermera les yeux sur ce défaut , puisqu'il n'empêche ni la prospérité ni la paix. Elle ne rend point un culte vrai au divin Rédempteur, roi des sociétés, elle ne se fait point l'auxiliaire de l'Église pour le bien des âmes ; dès lors rien de cela n'entrera dans le plan de la réforme. Il faudrait donc repousser la méthode d'observation ainsi entendue. 21. Je me hâte, du reste , d'ajouter que les économistes dont je combats l'opinion relativement à la part de l'observation dans l'étude des lois sociales , ne tombent pas dans l'erreur qui vient d'être réfutée : pour eux , l'observation n'est pas le critérium unique , . c'est seulement le meilleur. Ils ne sont pas exclusifs. M. Le Play n'a-t-il pas écrit : « Je ne cesserai pas de le redire à mes concitoyens : la force des peuples est dans la pratique de la vxaie religion ; c'est donc nous, catholiques , qui sommes responsables de l'avenir de la France.» ? { Réforme sociale , I , p. 151 en note , 5* édit.) Un politique utilitaire ne tiendrait pas ce langage. L'expérience , du'ait-il , prouve qu'un peuple n'a pas besoin d'être catholique pour jouii* de la prospérité ; la France, par conséquent, ne doit point pratiquer la vraie religion. D un autre côté d&s le Programme de gouvernem^U publié avec
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rapprobation de ce savant maître , ne voit-on pas ( article XXIX] raffirmation de l'autorité de l'Église? Enfin dans la Revue La Réforme sociale ( 1*' mars 1882 , La Science sociale et les Eptlres de saint Paul), n'avons-nous pas Ju ces remarquables paroles : «En ce qui touche Tordre moral, la vérité sociale se confond avec la vérité théologique. »?
22. L École de la paix sociale a donc su éviter Tesprit d'exclusion, et l'étendue du débat est bien celle que j'ai indiquée tout d'abord : il s'agit de savoir, non si la méthode d'observation en matière de science sociale est la seule bonne , mais simplement si elle est la meilleure. M. Le Play et ses disciples adoptent ce dernier parti ; pour moi , je ne saurais être de leur avis : je crois que c'est le raisonnement qu'il faut premièrement employer. La méthode d'observation , en effet , contrairement, sans nul doute, à la volonté de ceux qui l'ont mise en honneur, doit faire tomber dans cet utilitarisme que nous repoussons unanimement, les intelligences peu vastes et toujours promptes à s'enfermer dans le cercle de leurs investigations. Surtout on arrive facilement à l'oubli des droits déjà si peu connus de la puissance spirituelle, lorsqu'on se laisse absorber par les études expérimentales, au lieu de cultiver principalement, selon les conseil de Léon XIII , la philosophie et la science sacrée.
23. Auprès de certaines personnes la méthode d'observation est , il est vrai , la seule qui puisse être employée avec succès : il y a , en eflFet , dans un exposé rationnel complet de la science sociale , des vérités chrétiennes que certains ne peuvent porter. Mais comme cette neutralité que l'on garde pour gagner ces hommes en se bornant aux vérités d'observation , est plus funeste qu'avantageuse ! Il faut témoigner d'une indifférence peu exemplaire et peu généreuse entre l'Église et ses ennemis. U faut s'exposer à diminuer la vérité dans certaines âmes en les attachant à une méthode restrictive , quand elles auraient pu aller plus loin.
On se prive de cette force sarnaturelle de persuasion réservée à la doctrine de Jésus-Christ et à ceux qui la professent. Dès lors la perte ne dépasse-t-elle pas immensément le gain ? Pour moi , cette différence est si palpable , que je ne puis m'empêcher de le demander : a-t-on fait ce calcul? A-t-on senti Tamour dû à la sainte Église V A-t-on réfléchi à la crédibilité des vérités de la foi?
24. A bien examiner, Le Play lui-même ne jugeait pas ici autrement que nous. Il disait toute la vérité , à mesure qu'elle se dévoilait à lui. « Il n'y a , écrivait-il en 1865 , d'autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser sans réserve , quoi qu'il aiTive. Je conçois qu'un homme prudent se taise momentanément sur le vrai , bien que je condamne cette prudence ;..> (Cité dans La Réforme sociale du 1** février 1884, p. 120).
C'est donc principalement dans la raison et dans les clartés surnaturelles auxquelles elle conduit, que nous devons chercher les lois naturelles et surnaturelles des Etats. Et cette étude une fois achevée, on pourra avec beaucoup plus de succès observer les mœurs des diflFérents peuples ; l'on saura , en effet , distribuer d'une main plus sûre l'éloge et le blâme , et la vue de la paix et de la prospérité qui peuvent cacher bien des vices , n'éblouira plus. '