D. CHENAL EN VOIE D'ÉLARGISSEMENT
Sur les parois, traces des cloisons séparatrices
des marmites.
Plus haut, marmites aux bords rongés de lapiez.
Planche VII.
E. de Martonne. Géographie Physique.
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Puisque c'est sur le bord des gradins correspondant aux ruptures de pente que l'érosion travaille le plus rapidement, c'est là qu'il convient de se placer si l'on veut saisir les procédés dont elle use pour creuser le thalweg. On observe que le fond du lit est attaqué avec une vigueur extraordinaire, comme un bloc rocheux sur lequel on projetterait un jet d'eau mêlée de sable. Des trous arrondis, produits par le mouvement giratoire des eaux qui tombent par paquets dans les cataractes ou se précipitent en tourbillons dans les rapides, peuvent être creusés dans les roches même les plus dures. Ce sont les marmites torrentielles. Au pied de la cataracte du Niagara le fleuve est profond de 50 mètres. Le lit du Danube aux rapides de Kasan présente un creux de 53 mètres, indiquant l'existence d'une cataracte qui a précédé le rapide. La cataracte du Nil à Assouan permet d'observer sur les îlots émergés aux basses eaux une multitude de marmites, criblant la roche de perforations, qui rongent peu à peu le sol granitique. Les mêmes observations peuvent être faites sur les lits des torrents à sec et particulièrement dans les gorges de montagne [Brunhes, 15].
La forme des marmites montre nettement qu'elles sont produites par la corrosion des eaux, entrai- Fig\ 185. — Schéma montrant la transforma.-. nées dans un mouvement giratoire tion d'une chute en raPide et la formation et chargées de particules solides. consécutive d'une gorgre. Les marmites se développent en
s'élargissant; lorsqu'elles sont assez rapprochées, les cloisons qui les séparent sont trouées, puis s'écroulent en donnant un chenal profond à parois courbes. On peut suivre facilement le processus de formation d'un chenal torrentiel au Pont des Ouïes, sur la Valserine (pi. VII). Mais il n'est presque aucune gorge des Alpes où l'on n'observe à chaque pas des surfaces polies et régulièrement courbées, qui sont les traces de marmites plus ou moins complètes. On en trouve parfois jusqu'à plus de 50 mètres au-dessus du thalweg. Cette observation permet de se faire une idée de l'énergie et de la rapidité de ce procédé de creusement, employé par l'érosion partout où elle a un gradin à franchir.
Captures. — L'élaboration du profil d'équilibre n'a pas seulement comme conséquence un rapide approfondissement de la vallée aux endroits où ce profil présente une brisure, mais un recul graduel de l'origine du fleuve, comme le montre la figure 184. Ce recul de la tête de source accompagne le creusement du cours supérieur. Ainsi toutes les rivières ont une tendance à élargir leur bassin. Elles peuvent le faire sans se nuire réciproquement, lorsqu'elles s'attaquent à des régions privées d'écoulement régulier, comme il en existe à l'intérieur des grands continents, particulièrement en Asie,
et comme il y en a toujours au début de la formation du réseau hydrographique. Mais quand toute la surface du sol est drainée, il faut que les cours d'eau entrent en lutte. Forcément les plus puissants prendront l'avantage et élargiront leur bassin aux dépens des autres, capturant leurs affluents secondaires. On peut quelquefois saisir sur le vif ce phénomène, car la rivière détournée de son ancien cours garde pendant quelque temps son orientation. L'examen d'une carte détaillée du réseau hydrographique suffit à faire reconnaître ainsi bien des captures probables. La rivière détournée fait souvent un coude brusque {coude de capture)', parfois elle coule en sens inverse de la pente du terrain, dans une vallée encaissée évidemment creusée depuis peu; souvent des marécages s'étalent à l'endroit où a eu lieu la dislocation, et l'écoulement des eaux peut même s'y faire indifféremment dans un sens ou dans l'autre. Une rupture du profil longitudinal marque toujours le point où s'est faite une capture récente.
Outre ces témoignages topographiques, il y a lieu de tenir compte des témoignages géologiques. Lorsque les alluvions anciennes d'une vallée renferment des cailloux de roches inconnues dans le bassin de la rivière qui y coule, on est forcé d'admettre, pour expliquer leur présence, que cette rivière recevait jadis un affluent venant de la région où affleurent ces roches. C'est ainsi que la présence de cailloux vosgiens dans la vallée de la Meuse avait permis au géologue Buvignier de reconnaître ses relations anciennes avec la Moselle, bien avant que les arguments topographiques qui militent en faveur de cette hypothèse aient été mis en lumière par Davis (cf. chap. vu). Toute une série de captures ont été ainsi mises en lumière dans l'Artois et le Boulonnais par l'étude des alluvions anciennes [Briquet, 16].
L'étude de la lutte des cours d'eau, et des rapines qui en résultent, paraît exciter de plus en plus la curiosité; on ne compte plus les exemples de ces phénomènes récemment mis en lumière.
Un des plus typiques est celui de l'Aire, ancien affluent de la Meuse détourné par l'Aisne (fig. 186). Le coude de capture est frappant; la rupture de pente du profil longitudinal de l'Agron est très forte et utilisée depuis longtemps pour l'industrie. La présence de cailloux de gaize, venant du bassin supérieur de l'Aire dans les terrasses de l'Agron et de la Bar, confirme l'hypothèse de l'ancien écoulement vers le Nord. Le drainage est encore si indécis sur le partage des eaux actuel qu'on a détourné au xvme siècle les sources de la Bar pour alimenter les forges établies sur l'Agron [Cap. Vidal de la Blache, 17].
Ce n'est pas le seul exemple de captures se poursuivant pendant la période historique. La bordure orientale du Massif Central offre à chaque