CHAPITRE VI RELIEFS VOLCANIQUES
Intérêt géographique du volcanisme. — Nous avons étudié dans le chapitre précédent les influences tectoniques, créant des reliefs que l'érosion se charge d'aplanir peu à peu. Le volcanisme est aussi un créateur de reliefs, mais de reliefs postiches, dus à une expansion, généralement violente, des matières internes. La rapidité avec laquelle naissent ces reliefs s'oppose à la lenteur avec laquelle semblent se former les reliefs tectoniques, et leur permet de braver en quelque sorte les attaques de l'érosion. Le volcan du Jorullo, haut de 500 mètres, s'éleva en moins d'un mois dans une vallée du Mexique méridional au xvme siècle, le Monte Nuovo naquit en une nuit sous les yeux effrayés des Napolitains. Les volcans géants des Andes et du Mexique (Sorata 6 600 m., Chimborazo 6 310, Pic de Orizaba 5 560) ont tous été édifiés depuis le quaternaire. S'il élève les édifices les plus grandioses avec une rapidité qui défie l'érosion, le volcanisme est aussi capable de détruire en très peu de temps des reliefs dont l'érosion n'aurait raison qu'après des siècles de travail. L'explosion du Krakatoa en 1883 fît disparaître en un moment les deux tiers d'une île de 33 kilomètres carrés.
L'empreinte du volcanisme n'est pas, il est vrai, sensible sur tous les points de la surface du globe, comme celle des mouvements tectoniques. La surface couverte par les volcans et les produits des éruptions volcaniques est cependant assez considérable (v. figure 252). Des régions très étendues sont entièrement noyées sous les produits éruptifs. Les champs de laves des Montagnes Rocheuses dans l'Ouest des États-Unis s'étendent sur une surface qui n'est pas encore entièrement reconnue, mais qui dépasse 300 000 km2; ceux du Dekkan ont plus de 50 000 km2.
Les régions volcaniques ne sont pas seulement intéressantes au
point de vue physique. Par les formes créées et la nature de leur sol, les appareils éruptifs sont, malgré les dangers que présente leur voisinage, des points d'attraction pour l'homme. Le pourtour des cônes est un lieu de sources abondantes ; les cendres récentes sont une terre légère, facile à travailler et d'une fertilité extraordinaire; les coulées de laves basiques décomposées donnent un sol possédant par lui-même tous les éléments qu'on est obligé d'ajouter aux sols granitiques ou schisteux. Aussi, dans les régions méditerranéennes particulièrement, les districts volcaniques sont-ils les plus peuplés. Le Vésuve est entouré d'une couronne de villes (fig. 240). Les flancs de l'Etna nourrissent une population dont la densité atteint 300 habitants au km2. Dans la Basilicate, le vieux volcan du Vulture est trois fois plus peuplé que les plateaux sur lesquels il s'élève. Même dans le Massif central français l'influence du volcanisme sur la vie économique est frappante. Les coulées de la chaîne des Puys sont des réservoirs de sources, attirant à leur extrémité les villages. C'est au mélange des tufs avec des alluvions anciennes que la Limagne doit sa merveilleuse fertilité. Les plateaux basaltiques du Cantal et de l'Aubrac sont, dans leurs parties basses, des terres à céréales réputées; dans leurs parties élevées, des riches pâturages préférés aux plateaux granitiques pour l'élevage du bétail.
Les documents abondent sur les volcans. Les effets désastreux de leur activité ont depuis longtemps attiré l'attention. Les premiers géologues s'en sont tout particulièrementoccupés(Humboldt, Léopold de Buch,Poulett- Scrope). Chaque manifestation violente du volcanisme a donné lieu à une œuvre monumentale, qui a illustré son auteur et éclairci un point important. L'étude des éruptions de Santorin a permis à Fouqué de ruiner la théorie des cratères de soulèvement [2]. Le Krakatoa est étudié par Verbeek [28], qui étend ses recherches à tout l'ensemble des volcans de Java et de Sumatra [27]. L'Etna est l'objet d'une monographie importante [9]. Le désastre de la Montagne Pelée inspire le bel ouvrage de Lacroix [3].
Malgré tous ces travaux la théorie du volcanisme est loin d'être fixée; son origine reste encore quelque peu obscure. Nous disposons cependant d'un ensemble de documents, tel qu'il n'en existe pour aucune autre famille de formes du relief. L'évolution et le changement d'aspect des volcans les plus importants ont été suivis année par année, parfois même jour par jour, au moyen de dessins, photographies, mesures d'altitude et levés topographiques. Aussi n'y a-t-il guère d'étude plus propre adonner le sentiment de l'instabilité des formes et de leur incessante transformation.
Vue générale d'un appareil volcanique, le Vésuve. — Les volcans sont des appareils plus ou moins. compliqués, produits par l'entassement de matières arrachées à l'intérieur du globe autour de l'orifice
RELIEFS VOLCANIQUES
par où elles sont sorties. Les produits éruptifs s'accumulant en plus grande abondance au voisinage de l'ouverture, la forme normale la plus commune du volcan doit être celle d'un cône plus ou moins régulier, qui s'accroit en hauteur ou en largeur, tant que dure l'activité éruptive. Le sommet du cône est aussi celui de la cheminée, par où sortent les matériaux. Cet orifice, généralement de forme circulaire, est ce qu'on appelle le cratère, ce nom désignant à la fois l'ouverture et les parois qui l'entourent comme les bords d'une
Fig. 240. — Le Vésuve, d'après la carte topographique italienne au 1 : 100000. En carton, le cône terminal, modifié par l'éruption de 1906.
coupe. Il peut y avoir plusieurs cheminées s'ouvrant latéralement sur les flancs du cône; les matières qui s'en échappent forment alors de petits cônes ou cratères adventifs.
Les éruptions du Vésuve, qui ont été suivies depuis longtemps, représentent le type le plus répandu d'activité volcanique. La dernière phase active forme une sorte de cycle commençant en 1875, pour se terminer en 1906 par un paroxysme éruptif [Lacroix, 10].
Après la violente éruption de 1872, le volcan s'était reposé comme il arrive généralement. Des fumerolles, vapeurs sortant de l'orifice du cratère, étaient le seul reste d'activité. A plusieurs reprises, les laves en fusion s'élevaient lentement dans la cheminée et débordaient en donnant des cou-
lées (1881-1883, 1891-1894, 1895-1900, 1903-1904) ; de petites explosions lançaient des jets de vapeur avec cendres retombant au voisinage de l'orifice et contribuant à élever le cône. Mais la poussée interne devenait plus forte : en 1905, on notait une sorte de soulèvement orogénique de certains points de la montagne, semblant donner un nouvel appui à la vieille théorie des cratères de soulèvement. La pression augmentant encore, on voit en 1906 s'ouvrir sur les flancs du cône des bouches, d'où sortent des coulées de lave, en même temps que des projections violentes se produisent au sommet. Le 7 avril, à 10 h. 45, une bouche située à 600 m. livrait passage à une grande quantité de lave fluide, qui s'écoulait rapidement, en suivant comme toujours les inégalités du sol, et, après avoir anéanti une partie du bourg de Bosco Trecase, parvenait aux portes de TorreAnnunziata. Le même jour on voyait du sommet du cône s'élancer des projections de lave en fusion, s'élevant en l'air comme des jets incandescents. Ce mode d'activité, plus rare au Vésuve, est commun au Stromboli, d'où le nom de projections stromboliennes. La lave se solidifiant pendant sa projection en l'air, retombe sous forme de paquets ressemblant à une amande aux deux pointes tordues. C'est ce qu'on appelle des bombes volcaniques. Des fragments de roches, arrachés aux parois du cratère, forment souvent le noyau de ces bombes. Des cendres peuvent être mêlées à la lave et former des scories.
Mais aux projections stromboliennes succédaient bientôt les projections de vapeurs et de cendres habituelles au Vésuve et qu'on appelle projections volcaniennes. Au lieu de jets incandescents, on voit sortir du cratère une énorme colonne d'épaisses volutes sombres, comme des nuages d'orage sillonnés d'éclairs. Ce sont des vapeurs chargées de cendres provenant de la pulvérisation des roches et de blocs de toutes tailles arrachés à la cheminée ou à l'extrémité du cône. Ces vapeurs sortent en jets verticaux presque continus, les cendres retombant tout autour de l'orifice. A minuit 1/2 et à 2 h. 40, se produisent les deux dernières grandes explosions, marquées par une détonation effroyable et un tremblement de terre. Des masses énormes de cendres fines sont projetées, ruinant toutes les campagnes autour d'Ottajano, où l'on compte 250 morts ou blessés. L'ensevelissement de Pompéi fut dû à une explosion de ce genre. A partir du 8, les explosions diminuent d'intensité, pour cesser au début du mois de mai : les forces éruptives étaient assouvies pour un temps.
Cette phase avait donc donné, comme toutes les phases antérieures, des coulées de laves, des projections de cendres et hlocs formant des couches de cendres (lapilli ou tufs) et des entassements cahotiques de blocs de toute taille (brèches). Un appareil volcanique doit être constitué par une alternance de coulées et de produits de projection. C'est ce qu'a permis de vérifier la formidable explosion du Krakatoa, qui, en un jour, fit sauter dans les airs la moitié d'un volcan couvrant 30 km2, et offrit ainsi aux yeux la coupe naturelle la plus grandiose d'un appareil volcanique (fig. 241).
Divers types d'appareils volcaniques, dômes acides. — Il n'y a
pas toujours à la fois épanchement de laves et expulsion violente
RELIEFS VOLCANIQUES
de débris. Suivant que prédomine l'une ou l'autre de ces formes d'activité volcanique, les reliefs surajoutés sont d'une nature tout à fait différente. L'absence complète de projections est assez rare, mais nous connaissons plus d'un exemple d'appareil volcanique presque entièrement formé par l'accumulation de coulées de laves abondantes. La nature chimique du magma a dans ce cas une très grande importance. Les laves acides, riches en silice, se refroidissent en effet généralement plus vite que les laves basiques, pauvres en silice. Aussi s'écoulent-elles plus difficilement; il se forme très vite une croûte épaisse, qui obture la cheminée ; ou bien de courtes coulées s'empilent tout autour de l'orifice, en constituant une bosse arrondie en forme de cloche ou de dôme à pente raide. Les sucs phonolithiques du Velav, quelques-uns des volcans de la chaîne des Puys (Sarcouy, v. fig.
246) ont cet aspect très facilemement reconnaissable, déjà noté par Pou-