DÉPLACEMENT DES LIGNES DE RIVAGE. FAITS OBSERVÉS
Méée générale du phénomène. — Indépendamment des brusques changements dti Jiiveau qui se produisent à la suite de quelques-uns des paroxysmes volcaniques, reçoive terrestre est sujette à des mouvements d'une intensité beaucoupmoindre, mais qui, à la longue, finissent par modifier sensiblement les conditions réciproques de la terre ferme et de l'océan. La réalité de ces mouvements nous est attestée par le déplacement que les lignes des rivages maritimes subissent en de nombreux points du globe et par suite desquels d'anciennes plages se montrent aujourd'hui sensiblement au-dessus du niveau de la mer, tandis que des plaines autrefois émergées sont maintenant ensevelies sous les flots.
Ces déplacements des lignes de côtes s'effectuent avec une grande lenteur et si l'observation nous montre, en certains points, des traces incontestables d'anciens rivages à plus de cent mètres au-dessus du niveau actuel de la mer, il n'est pas douteux que leur émersion n'ait commencé longtemps avant l'occupation par rhomme des contrées correspondantes. Or nous ne devons nous occuper ici que des phénomènes qui se sont accomplis depuis l'ouverture de la période historique et dont la réalité peut être établie à l'aide de témoignages suffisamment authentiques. Nous allons donc passer en revue, en partant des régions arctiques, ceux des mouvements d'émersion ou de submersion qui ont pu être enregistrés avec quelque certitude.
(1) K. Fuchs, op. cit., p. 125.
Contrées polaires. — C'est un fait constaté par les voyageurs que les terres voisines du pôle, telles que la Nouvelle-Zemble et le Spitzberg, ont aujourd'hui une étendue supérieure à celle que leur assignaient les anciens géographes. Des chaînes d'iles sont devenues des langues de terre ininterrompues et des détroits se sont, sur plus d'un point, transformés en isthmes.
Des preuves directes d'émersion viennent d'ailleurs confirmer le témoignage des hommes. Ainsi Ton observe, entre les rivages des îles du Spitzberg et les collines de l'intérieur, d'anciennes plages doucement inclinées, quelquefois larges de 4 kilomètres et laissant voir, à des altitudes qui atteignent une cinquantaine de mètres, des accumulations d'ossements de cétacés avec des coquilles actuelles.
Il existe de nombreuses preuves du soulèvement graduel des côtes sibériennes, dont les toundras renferment, incorporées à la vase qui en occupe le fond, beaucoup de coquilles arctiques. En môme temps on observe, bien avant dans l'intérieur des terres, des traînées de bois de dérive (bois de Noé des habitants), autrefois charriés par les fleuves et rejetés sur la côte par les vagues marines. L'île de Diomida, reconnue en 1760, était, cent ans plus tard, rattachée au continent.
Scandinavie. — L'émersion pogressive du nord de la péninsule Scandinave est connue depuis fort longtemps; seulement elle a été tout d'abord attribuée i une dépression graduelle du niveau de la mer. Telle était, en 1750, l'opinion de Celsius, lorsqu'il émettait l'idée que la Baltique s'abaissait d'environ lm,ll pai siècle. En 1745, à l'aide du repère qu'il avait placé, de concert avec Linné, a? rocher de l'île LoefFgrund, il s'assurait que la différence de niveau ava réellement atteint 0°\18 pour les 15 années écoulées depuis 1750, soit lm,3f pour cent ans. Il est vrai que, de 1750 à 1849, l'émersion verticale n'a été qr de 0m,915, soit 0m, 77 par siècle, ce qui prouve tout au moins que le mouveme ne s'accomplit pas avec une vitesse uniforme.
Depuis l'époque de Celsius, on a cru reconnaître que les changements obser devaient être imputés à une sorte de mouvement de bascule, par suite du que fond du golfe de Bothnie s'élèverait d'environ lm,60 par siècle, tandis qu pointe terminale de la Scanie s'enfoncerait graduellement sous les eaux, sieurs des rues des villes de Trelleborg, Ystad, Malmoe, ont déjà disparu; d( les observations de Linné, Malmoe s'est abaissé de lm,50 et la côte vois perdu, en moyenne, une zone de 50 mètres de large. A Trelleborg, M. N s'est assuré qu'en 1856 une grosse pierre était à 120 mètres plus loir mer que quand Linné l'avait observée, 87 ans auparavant. Sur la côte Ystad et Falsterboe, la mer recouvre aujourd'hui des couches de tourbe i de lm,20 à 2m et dont la masse, formée de plantes terrestres, contient quilles d'eau douce et des pointes de lance en silex. L'axe du mouvej bascule passerait un peu au sud de l'archipel d'Aland, aux environs de
Le mouvement est moins accentué sur la côte occidentale, où d'aillei
pas été l'objet de mesures aussi précises. On sait seulement, suivant Forchhammer, que la pointe terminale du Jutland parait s'exhausser de0m,50 par siècle et que, au nord de Christiania, près de Trondhjem, la ligne de rivage s'est abaissée, depuis mille ans, d'un peu moins de 6 mètres. Plus loin, des amas en place de coquilles modernes se montrent à 150 et même à 200 mètres d'altitude et, dans le voisinage des cimes, on voit dépérir les forêts de pins que l'émersion du sol, plus rapide à mesure qu'on remonte vers le nord, rapproche peu à peu de la région des neiges persistantes.
Divers indices portent à croire qu'un bras de mer réunissait autrefois la Baltique à la mer du Nord en passant par la dépression qui contient aujourd'hui les lacs Màlar, Hjelmar et Wenern ; car des amas d'huîtres se rencontrent en plusieurs endroits des collines qui dominent ces lacs, ainsi que dans les Kjœkkenmôddings ou débris de cuisine des anciens Danois. Or la Baltique, dans ses conditions actuelles de salure, ne peut plus nourrir d'huîtres. D'ailleurs, lors de la construction du canal de Trolhatta, on a trouvé, à 12 mètres au-dessus du Cattégat, des débris marins. M. de Baer estime que la fermeture de ce détroit remonte à environ 5000 ans.
Si le Danemark émerge dans sa partie septentrionale, au point que plusieurs débris de cuisine sont aujourd'hui à 10 kilomètres de la mer sur le rivage de laquelle ils avaient été formés, il y a du moins, dans la partie centrale et méridionale de la région, des traces d'immersion, ce qui concorderait avec les faits observés en Scanie (1).
Bravais (2) avait reconnu dans l'Altenfjord deux terrasses marines superposées, s'étendant depuis le fond du fjord jusqu'à Hammerfcst, sur 30 à 35 kilomètres de longueur. Or la différence d'altitude de ces deux terrasses, qui est de 39m,70 au fond du fjord, ne lui avait plus semblé que de 14m,50 à Hammerfest et ni Tune ni l'autre ne demeuraient horizontales. Le mouvement aurait donc été plus prononcé dans l'intérieur que sur le rivage et se serait fait sentir avec plus d'intensité la seconde fois que la première.
Mais les observations de Bravais semblent en désaccord avec celles de M. Mohn (3) , pour qui, à Tromsœ comme à Bergen, les anciennes lignes de rivage se tiennent à une hauteur, tout à fait constante, de 10 à 12 mètres au-dessus du niveau de la mer. D'après M. Pettersen, depuis Varanger jusqu'à Bergen, les lignes se montrent remarquablement horizontales et tout indique un mouvement d'émersion lent et uniforme, dont l'amplitude serait seulement plus considérable dans le nord de la Scandinavie que dans le sud.
On voit donc que, si le fait de l'émersion des parties septentrionales de la péninsule Scandinave demeure hors de toute contestation, il s'en faut de beaucoup qu'on soit aussi bien fixé sur la nature des changements de niveau qui s'accom-
(1) Valdemar Schmidt, le Danemark en 1867.
(2) Voyages en Scandinavie, t. I.
(3) Pettersen, in Geotogical Magazine, juillet 1879.
518 s DYNAMIQUE INTERNE.
plissent dans la région méridionale. Aussi a-t-on senti la nécessité de soumettre cette question à une étude méthodique et, depuis 1852, des observations régulières ont été entreprises sur 13 points différents de la côte de Suède ainsi que sur les bords des grands lacs. Ce qui en ressort de plus net jusqu'ici, c'est que la valeur de la composante verticale du déplacement varie beaucoup avec les points observés. Ainsi se confirmerait l'assertion émise dès 1856 par Erdraann (1), que le mouvement des côtes suédoises a un caractère ondulatoire, au lieu de se réduire à un simple balancement antour d'un axe unique.
Éeosse. Paya-Bas. — Les falaises de l'Ecosse présentent à divers niveaux des lignes parallèles de plages marines avec coquilles actuelles; au-dessus des estuaires de la Forth, de la Clyde et de la Tay, on trouve, dans ces anciennes berges, des poteries romaines. Le port que les Romains avaient créé à Alaterva •est aujourd'hui à une assez grande distance de la mer et l'émersion totale du sol n'y est pas inférieure à 7œ,50. Ailleurs, il y a des preuves que l'émersion a atteint 8 mètres d'amplitude (2) et c'est justement à cette même hauteur au-dessus des hautes mers actuelles que s'arrête la muraille d'Antonin, qui servait autrefois de barrière contre les Pietés. L'exhaussement relatif aurait donc été de 0œ,005 par an ; mais depuis 1810 sa valeur annuelle paraît s'être élevée à 0m,014.
Le sol de la Hollande est évidemment en voie de submersion et il est probable que, si les digues n'existaient pas, personne aujourd'hui n'aurait l'audace d'en •entreprendre la construction.
A l'époque romaine, les Pays-Bas formaient de grands marécages, entrecoupés de forêts et que la mer visitait fréquemment. Mais le sol y était plus haut qu'aujourd'hui, comme le prouvent les fondations du temple de la déesse Néhalennia, en Zélande, lequel, bâti au troisième siècle dans l'île de Walcheren, fut exhumé en 1647 des grèves où il était enfoui, une tempête exceptionnelle l'ayant mis A découvert. De même le château de Catwyk qu'on a pris, sans raison paraît-il, pour YArx britannica, a son soubassement dans la mer, qui en détruit peu à peu les débris. L'évacuation des eaux des polders, qui se faisait autrefois à marée basse par les portes des digues, ne se fait plus qu'à l'aide de machines. Enfin le sol de la Hollande iepose sur une tourbe qui certainement ne s'est pas déposée à son niveau actuel.
La submersion du littoral des Pays-Bas atteint son maximum à l'embouchure des grands fleuves tels que le Rhin, la Meuse, l'Escaut ; c'est au voisinage de l'Artois qu'elle est le moins prononcée. La zone qu'elle embrasse a 800 kilomètres de long et au moins 50 de large. Le mouvement n'est d'ailleurs pas uniforme et il y a des points où le niveau des plages paraît n'avoir pas subi de changements.
Flandre, Picardie, Calvados. — Le littoral de la Flandre française, aux environs d'Ardres et de Nortkerque, est formé par des alluvions marines qui,
(1) Mém. de VAcad. des teienecs de Suède, 1856.
(2) A. Gcikie, Editiburgh new philot. Journal, new séries, XIV,
d'après les observations recueillies par M. Debray (1), recouvrent une couche de tourbe contenant des poteries et des monnaies gallo-romaines. La dernière en date des médailles recueillies à la surface de cette tourbe est de Posthume, c'est-à-dire du milieu du troisième siècle; c'est donc à cette. époque qu'a du se produire la submersion de la contrée. L'histoire proprement dite n'a pas conservé le souvenir de celte catastrophe; mais des recherches archéologiques ont établi que, précisément à l'époque de Posthume, le nord de la Flandre, jusqu'alors bien cultivé, avait dû être tout d'un coup privé de sa population.
Plus tard, la mer a abandonné le terrain qu'elle avait conquis ; ainsi le sol de la Flandre a vraisemblablement subi, depuis le début de l'ère chrélieune, plusieurs mouvements en sens contraires. Ce qui vient a l'appui de cette hypothèse, c'est qu'à Lille, sur les bords de la rivière, aujourd'hui dormante, de la Deule, on observe une couche de tourbe recouverte par une sorte de gravier contenant, -avec des galets roulés de craie, des médailles gallo-romaines. Cela signifie que, postérieurement au troisième siècle,- la contrée a dû être affectée par un exhaussement brusque qui a momentanément imprimé à la Deule un régime torrentiel. Sans doute c'est cet exhaussement qui a entraîné la retraite définitive de la icr. On sait d'ailleurs très bien que, du temps de César, la configuration du littoil de la Flandre et de l'Artois était très différente de ce qu'elle est aujourd'hui. La mer remontait autrefois jusqu'à Abbeville; plus tard, les vaisseaux abordèrent à Grand-Port; de nos jours, ils ne dépassent pas Sainl-Valery. Le Marq^xenterrey avec ses cordons littoraux en retraite les uns sur les autres, est un ancien estuaire comblé et M. de Mercev évalue à une vingtaine de mètres la composante verticale de l'émersion qui s'est produite depuis l'époque romaine. Il est hors de doute que les rochers du Calvados ont autrefois fait partie de la terre ferme. On voit encore, au-dessous des falaises de Longues, deux roches, formant les îles dites des Fillettes , qui n'étaient que la continuation de ces falaises avant que la mer les en eût séparées. On a d'ailleurs découvert, sur les côtes du Calvados, des aqueducs qui conduisaient à des centres de population aujourd'hui submergés, les- eaux venant de Port-en-Bessin et d'Arromanches.
Cotentln. — D'après les traditions et les histoires locales, recueillies par
M. Quenault (2), il y avait au cinquième siècle, entre les îles Chausey et le
mont Saint-Michel, une vaste forêt qui portait le nom de Scicy ou Scissy. A la
même époque, Jersey n'aurait été séparé du territoire de Coutanees que par un
ruisseau.
Dès le sixième siècle, la forêt de Scissy n'avait plus qu'une demi-lieue de
large du côté de la Normandie et autant du côté de la Bretagne. En 709, elle fut
presque entièrement détruite avec la plupart des monastères qui s'y trouvaient;
cependant, quelques-uns subsistaient encore en 817 autour de flaques d'eau ou
mares. Mais, en 860, la mer inonda les marais du mont Saint-Michel et la cata-
(i) Mémoires de la Soc. des sciences, de l Agriculture et des arts de Lille , 1873. (2) I<cs Mouvements de la mer, Coutanees, 18G9.
strophe se reproduisit, plus violente encore, en 1224; les vagues marines pénétrèrent jusqu'à sept lieues de profondeur, faisant disparaître, avec les campagnes environnantes, les deux voies romaines de Valognes à Rennes et de Rennes à Rayeux. Peu de temps auparavant, en 1203, le vaste marais qui séparait Jersey de la foret de Scissy avait été également envahi par les eaux, et le point culminant de ce marais, dit les Écrelumsy s'étant trouvé isolé, fut doté d'un monastère et d'une église, « attendu, dit la charte de fondation, que les habitants ne peuvent plus venir entendre la messe à Portbail en Cotentin. » Il ne reste plus aujourd'hui de cette île qu'un amas de rochers, laissant voir à mer basse les ruines de la vieille chapelle.
M. Quenault a publié, d'après M. Deschamps-Vadeville, une carte copiée, paraît-il, sur un manuscrit de 1406, reproduisant lui-même une carte plus ancienne. Ce document attribue aux îles Chausey une étendue de 2 myriamètres. A la place des rochers des Minquiers s'étendait une île de 25 kilomètres sur 8, dont la forme correspondait exactement à celle du plateau actuellement submergé dans ces parages. L'île d'Àurigny faisait alors partie du Cotentin, ainsi qu'une bande de 10 kilomètres entre Aurigny et Jersey. L'isthme reliant Jersey au continent aurait eu alors plus de 20 kilomètres.
Le mémoire de M. Deschamps-Vadeville, publié en 1726, mentionne comme particulièrement désastreuses les grandes marées de 541, 605, 709, 817, 860, 1151, 1224, 1244, 1540 et 1560. C'est cette dernière qui détruisit les villages de La Paluelle et de Rourgneuf. Il est donc à présumer que le territoire de la baie du mont Saint-Michel, autrefois protégé par un cordon littoral, £ l'abri duquel la lagune était devenue habitable, a été peu à peu envahi, l'affaissement du cordon laissant de plus en plus de prise à l'attaque des grandes marées.
En 1735, pendant l'ouragan du 7 janvier, l'agitation de la mer fut si grande dans la baie du mont Saint-Michel, qu'elle fit sortir des grèves une quantité prodigieuse de billes de bois de l'ancienne forêt. On distingua en même temps les vestiges de la paroisse de Rourgneuf et jusqu'aux ornières des chemins.
Bretagne. — Le phénomène des vallées sous-marines, que nous avons signalé comme caractéristique des régions affaissées (1), se présente, d'après Jean Reynaud (2), au débouché de la rivière de Pontrieux. Cette rivière prolonge son lit jusqu'à 10 kilomètres en mer par un estuaire immergé qui, sur 50 ou 40 mètres de profondeur, entame le fond plat de la Manche. Ce lit sous-marin est bordé par deux plateaux, dont l'un forme l'île de Rréhat, caractérisée par une formation d'eau douce, épaisse de 10 à 12 mètres et contenant, avec des ossements des mammifères actuels, des fragments de poteries.
En 1811, on découvrit sous le sable de la plage de Morlaix, à la suite d'une violente tempête, des troncs d'arbres entrelacés, reposant sur une ancienne
(1) Voy. anle, p. 220.
(2) Comptes retulus, XXVI, p. 218.
prairie, avec feuilles, insectes et coquilles. H. de Fourcy mentionne des forêts semblables sur les grèves au nord de Lesneven.
L'anse Sainte-Anne, à l'entrée du goulet de Brest, après la pointe de Portzic, laisse apercevoir, au pied des rochers, de nombreux troncs de chênes, de bouleaux, d'ifs, reposant sur 0m,'20 d'une terre noire qui recouvre une argile grise. On y trouve des noisettes et quelques débris d'insectes (1).
Les signes de submersion sont manifestes dans le sud du département du Finistère. La baie de la Forest renferme de nombreux troncs de bois engloutis. Les îles des Glénans ont de nos jours une étendue sensiblement moindre que celle qui leur est attribuée sur les anciennes cartes et, au dire des pêcheurs, VHaliotis, qui se tient fort au-dessous des basses eaux, arrive plus près qu'autrefois du phare de l'île de Penfret (2).
La baie de Douarnenez, où la profondeur de l'eau est aujourd'hui de 14 ou 15 mètres à marée haute, masque l'emplacement d'une ancienne cité florissante, la ville d'Ys, qui était, du quatrième au cinquième siècle, la capitale du roi Gradlon. Non loin de la pointe de Plogoff, lorsque le vent pousse au large, on distingue encore à basse mer, sous 5 ou 6 mètres d'eau, des pierres druidiques et des ruines diverses. Au seizième siècle, le chanoine Moreau a pu suivre sur cet emplacement les lignes d'une vaste enceinte en maçonnerie et extraire quelques urnes funéraires. Il afûrme en outre avoir reconnu deux voies pavées, dont l 'une se dirigeait vers Quiraper et l'autre vers Carhaix. Du reste, plusieurs anoiennes routes encore faciles à reconnaître aboutissent de l'intérieur, sans motif apparent, à divers points de la baie et, si l'on prolonge leurs traces, on reconnaît qu'elles viennent converger en un même point situé sous les eaux, à plusieurs kilomètres de la côte.
D'après les anciennes chroniques bretonnes, la ville d'Ys, constamment menacée par les eaux et défendue à l'aide de digues, aurait été détruite par la mer au cinquième siècle.
Poitou, Auni», Gironde. — Les côtes du Poitou, de l'Àunis et de la Sainlonge paraissent n'avoir cessé de s'élever depuis l'époque historique (3). Guérande, Le Croisic, Bourgneuf, les Sables-d'Olonne, offrent sur leurs plages des traces incontestables de soulèvement récent. L'ancien golfe du Poitou, dont l'entrée, il y a 2000 ans, n'avait pas moins de 50 à 40 kilomètres de largeur, ne forme plus aujourd'hui que la modeste baie connue sous le nom d'anse d'Aiguillon. La Rochelle, qui doit son nom à la position qu'elle occupait jadis sur un rocher isolé au milieu des flots, ne communique plus avec la mer que par un chenal étroit, souvent obstrué par les vases. Brouage, autrefois port de commerce important, n'est plus qu'une ruine éloignée de la mer. La péninsule d'Arvert, entre la Seudre et la Gironde, a cessé depuis le moyen
(1) Delavaud, in Quenault. op. cit., p. 17.
(2) Lebour, in Geol. Magazine, 1871, p. 302.
(3) E. Reclus, lez Continent*, p. 771.
âge d'être un archipel et le sol de Rochefort s'est exhaussé de 1 rnètre depuis le temps de Louis XIV.
En 1818, la pointe de Grave s'avançait dans le golfe de Gascogne à 720 mètres au N. 0. de sa position actuelle. De 1818 à 1850, son recul moyen fut de 15 mètres par an, pour s'élever à 50 mètres dans la période comprise entre 1850 et 1842, enfin à 48 mètres de 1842 à 1846. Une carte de 1650 indique, entre la tour de Cordouan et la côte du Médoc, une distance de 5400 mètres; on en compte aujourd'hui environ 7000. La plage de Soulac est constamment rongée par les vagues, qui ont mis à découvert, au niveau de la basse marée, des bancs d'alios, dont la formation n'a pu avoir lieu qu'à une certaine hauteur au-dessus de la mer.
Région» méditerranéenne». — M. de TchihatchefT estime que, depuis les temps historiques, les rivages de l'Anatolie ont gagné sur la mer une superficie de 480 kilomètres carrés.
Tous les auteurs anciens donnent à l'antique océan d'Hyrcanie une étendue beaucoup plus considérable que celle de la Caspienne actuelle et la plupart d'entre eux considéraient cette mer comme le prolongement de l'océan Glacial.
Le littoral de la Svrie et de la Palestine offre une sorte d'indécision dans les mouvements du sol. Tandis que les plages du golfe d'Iskanderoum gagnent incessamment en largeur, on montre à Beyrouth une tour qui s'enfonce de plus en plus : au sud, l'ancienne île de Tyr est rattachée au continent. Enfin Kaisarieh et d'autres villes de la Palestine sont comprises dans une aire d'affaissement. 11 en est de même du delta du Nil et des environs d'Alexandrie, ainsi que de la partie de l'île de Crète la plus voisine de l'Egypte. L'aire de dépression s'étend jusqu'au fond de l'Adriatique, où les environs de Venise, aussi bien que ceux de Tricsfe et de Zara, laissent apercevoir au-dessous du niveau de la mer des travaux exécutés de main d'homme, tels que pavés, mosaïques et sarcophages.
Amérique dn Sud. — Les cotes du Chili laissent voir, en beaucoup d'endroits, une succession de terrasses marines parsemées de coquilles de l'époque actuelle et s'élevant jusqu'à 106 mètres à Chiloe, jusqu'à plus de 500 mètres à Valparaiso. Les terrasses qui dominent d'anciennes baies ou des embouchures de vallées ne paraissent pas exactement horizontales ; leur altitude est d'autant plus forte qu'on l'observe plus loin des côtes actuelles. Le soulèvement serait donc plus marqué sous les Andes Chiliennes que sous le littoral voisin. On a calculé que de 1817 à 1854, le sol de Valparaiso s'était élevé de 5m,20, soit environ 0m,19 par an (\ ). Mais de 1614 à 1817, l'élévation totale de la plage n'avait pas dépassé lm,80, en sorte que le mouvement est certainement irrégulier.
On remarque de plus que le phénomène des terrasses ne commence à se manifester, dans l'Amérique du Sud, qu'au delà du 25° degré de latitude méridionale et qu'il est de plus en plus prononcé à mesure qu'on s'éloigne du tropique.
Bassin dn Pacifique. — D'après M. de Richthofen, le nord de la Chine est (1) Darwin, in Reclus, les Continents, p. 787.
en voie d'émersion, tandis que le sud est affecté de submersion. 11 y aurait un axe neutre à la hauteur des îles Tschusan. De même, M. Brough a constaté h submersion des côtes de l'Australie du nord et l'émersion des rivages méridionaux du môme continent, avec une ligne neutre par 30° de latitude (1). Enfin les terrasses marines émergées sont, paraît-il, bien caractérisées dans la Nouvelle-Zélande.
Le Pacifique offre un remarquable exemple de submersion, dont nous avons fait connaître les circonstances en traitant des récifs coralliens (2). Nous rappellerons que, dans l'ensemble, il paraît y avoir mouvement de bascule, avec immersion au nord et relèvement au sud, dont l'axe ou ligne neutre court des îles Pitcairn aux îles Pelew, sur près de 10,000 kilomètres de longueur. Mais la zone affaissée, dont la largeur est de plus de 3,000 kilomètres, ne s'enfonce pas d'une manière uniforme et certaines parties sont moins affectées que les autres par ce mouvement, qui d'ailleurs parait avoir atteint sa plus grande intensité à une époque antérieure à la nôtre.
INTERPRÉTATION DES FAITS OBSERVÉS Nécesulté d'écarter certain» phénomènes locaux. — Pour interpréter
cmme il convient les indications fournies par le déplacement des lignes de rivage, il importe tout d'abord d'écarter certains accidents purement locaux, à l'explication desquels l'intervention d'une cause générale n'est aucunement nécessaire. C'est ainsi qu'au voisinage de l'embouchure des grands fleuves, là où le sol peut être considéré comme le résultat du comblement d'un estuaire, il est permis d'invoquer le tassement progressif des sédiments pour expliquer des phénomènes de submersion. De même, il ne suffit pas qu'un dépôt de gravier et de coquilles s'observe, en quelques points, à plusieurs mètres au-dessus du niveau actuel de la mer, pour qu'on soit pleinement autorisé à admettre qu'on a sous les yeux un ancien rivage. Certaines tempêtes exceptionnelles parviennent quelquefois à jeter des sables et des coquilles à des hauteurs qui dépassent notablement celles des plus hautes marées. De plus il ne faut pas oublier que l'amplitude même des marées dépend, à un très haut degré, de la configuration des côtes. Tandis qu'en pleine mer elle se réduit à quelques décimètres, on la voit atteindre 15 ou 14 mètres dans certaines échancrures en forme de cul-de-sac. Supposons, par exemple, qu'au lieu d'être séparées par un détroit, l'Angleterre et la France soient réunies par une langue de terre. Le même phénomène qui produit l'exagération de la marée à Saint-Malo se fera sentir sur le côté occidental de l'isthme et la haute mer s'y élèvera certainement beaucoup plus haut
(!) Suess, Yerhandluncjen der k. k gcol. Reichsanslalt, 1880, p. 171. (2) Voy. ante, p. 360.
qu'elle ne fait aujourd'hui sur les plages voisines. Il suffit qu'un tel isthme ait existé autrefois pour que d'anciens dépôts littoraux puissent être observés maintenant au-dessus de la ligne des plus hautes mers, sans qu'on ait le droit de conclure à une émersion de la côte.
Ce n'est donc pas assez de cataloguer avec soin tous les cas d'émersions ou de submersions apparentes, il faut encore, autant que cela est possible, mettre à part ceux dont les circonstances locales peuvent rendre un compte suffisant.
Définition exacte des déplacements constatés. — Cela posé, il est facile
de voir que la plupart, sinon la totalité, des déplacements relatifs signalés dans le paragraphe précédent appartiennent à une tout autre catégorie de phénomènes et offrent une généralité qui oblige à les faire dépendre d une cause profonde et universelle. Celte cause, plusieurs savants ont cru la trouver dans des déplacements d'ensemble de la masse océanique. Mais cette manière de voir ne concorde pas avec les faits observés. En effet, si l'écorce terrestre était immobile, il faudrait, pour que la mer cessât d'affleurer au môme niveau, qu'il se produisit une augmentation ou une diminution dans la grande masse liquide de l'Océan. Mais alors, en vertu des lois de l'hydrostatique, la surface s'élèverait ou s'abaisserait partout en même temps. Or le seul fait que, dans une réçion donnée, certaines côtes sont envahies par l'Océan, tandis que d'autres voient le rivage s'éloigner de plus en plus, indique avec certitude qu'il ne s'agit pas là de mouvements de la mer et que cette dernière se borne à fournir la surface de repère à l'aide de laquelle l'intensité et le sens des mouvements de l'écorce peuvent être déterminés.
Il importe donc peu que la masse océanique soit, en elle-même, invariable ou non et nous n'avons pas à rechercher si, comme l'admettent quelques auteurs, cette masse diminue constamment par suite des infiltrations qu'elle envoie dans l'écorce solide. Si cela était, le résultat de cette diminution serait d'abaisser partout, d'une même quantité, le niveau de la surface de repère en exagérant la valeur des émersions. Mais il n'en resterait pas moins la discordance signalée entre les parties en voie de submersion et celles que la mer abandonne, discordance qui ne peut trouver d'explication que dans la mobilité du support dont l'Océan se borne à occuper passivement les dépressions.
Cela étant, on a coutume de donner à ces mouvements le nom d'oscillations et de dire qu'une côte qui émerge se soulève, tandis qu'une côte envahie s'affaisse. Relativement au niveau de l'Océan, ces expressions sont justifiées; mais, en toute rigueur, il est permis de leur adresser un reproche, celui de laisser croire que les mots de soulèvement et d'affaissement ont un sens absolu et signifient que les points correspondants se sont éloignés ou rapprochés du centre du globe. En outre ces expressions ont l'inconvénient de ne s'appliquer qu'à des mouvements exécutés de bas en haut ou de haut en bas, alors que les déplacements constatés à l'aide de la surface marine de repère n'expriment en réalité que la composante verticale d'un mouvement qui peut être très complexe.
ONDULATIONS DE I/ÉCORCE TERRESTRE. s$5
Pour ces molifs, uous admettrons la manière de voir récemment exposée par M. Suess (1), pour qui il n'y a ni soulèvements ni affaissements, mais bien des déplacements des lignes de rivage, que l'auteur appelle positifs quand la mer envahit la terre ferme (c'est-à-dire quand cette dernière semble s'affaisser), et négatifs dans le cas contraire. Et comme les nombreuses alternatives qu'on observe entre les déplacements de ces deux catégories ne peuvent s'expliquer que par des plissements qui font naître dans l'écorce des parties saillantes et d'autres parties rentrantes, nous réunirons tout l'ensemble de ces mouvements dans une même formule en les appelant les ondulations de la surface terrestre.
Ces ondulations, partout où elles se produisent, entraînent, par leur composante horizontale, un déplacement, en longitude et en latitude, des points qu'elles affectent, tandis que, par leur composante verticale, elles modifient l'altitude de la terre ferme. L'un et l'autre de ces déplacements influent sur la situation des lignes de rivage, absolument comme un liquide contenu dans une enveloppe variable traduit, par le mouvement de sa surface libre, les modifications sur- Tenues dans la forme du récipient. Quant à savoir si, en un point donné, il y a eu réellement un changement d'altitude ou un déplacement horizontal, cela dépend d'observations extrêmement délicates en raison de la petitesse habituelle et de la lenteur de ces mouvements. Il peut d'ailleurs arriver que la ligne de la mer change de place sans qu'une modification quelconque se soit produite dans la situation absolue de la côte qui en subit l'effet. Il suffît pour cela qu'à une certaine distance la courbure de l'océan vienne à changer, le fond s'affaissant ou s' exhaussant de manière à entraîner un déplacement correspondant de la surface libre. On comprend donc que rien ne soit plus délicat que l'appréciation du caractère intrinsèque des déplacements observés. Aussi, jusqu'à nouvel ordre, convient-il de s'abstenir d'aller, dans le détail, beaucoup au delà de leur constatation. Pour nous, il nous suffit pour le moment de les avoir rattachés à un phénomène général, celui des ondulations de l'écorce du globe.
Caractère général des déplacements. Lear cause probable. — Voyons
maintenant si, des observations recueillies, il ressort pour ces ondulations quelque formule d'un caractère général. Tout d'abord, le grand nombre des faits de ce genre que nous avons signalés nous semble justifier pleinement l'assertion émise par MM. Suess (2) et Toula (3), que les changements dans le niveau relatif de la terre et de la mer constituent un phénomène universel, s'étendant à toute la surface du globe.
Mais si les lignes de rivage se déplacent à peu près partout, ces déplacements, pour un point donné, peuvent s'effectuer tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, quelquefois très lentement et d'autres fois par saccades. Ils ont donc un caractère oscillatoire assez marqué. Par suite, ce que l'on constate aujourd'hui en
(1) Verhandlungen der k. k. geol. Rcichsanstalt, 1880, p. 171.
(2) Loc. cit.
(3) Neues Jahrbuch, 1881, I, p. 59.
chaque lieu, quand on compare la situation actuelle du rivage avec ses étals antérieurs, c'est la somme, positive ou négative, d'une série de mouvements successifs qui peuvent n'avoir pas tous été concordants. Seules les observations de l'avenir, pourvu qu'elles soient conduites avec une suffisante précision, pourront mettre en évidence les divers mouvements élémentaires.
Or il paraît résulter de l'ensemble des faits observés jusqu'ici que la somme des déplacements est nettement négative dans les régions voisines du pôle et cela d'autant plus qu'on s'éloigne davantage des latitudes tempérées. Au contraire, dans les régions tropicales, la somme des déplacements est positive, c'est-à-dire que les apparences de submersion l'emportent sur celles d'émersion. La prédominance de ces dernières, dans les régions polaires, est attestée par le développement accentué qu'y prennent les anciennes terrasses littorales, si bien que la disposition en terrasses (terrassirtes Land) (1) a pu être donnée comme caractéristique des hautes latitudes dans l'un comme dans l'autre hémisphère.
On se fera une idée de cette disposition à l'aide de la figure 109, qui représente, d'après M. Kjerulf, l'aspect habituel des terrasses et des anciennes lignes de rivage en Norvège. Chacune des étapes de l'émersion peut se traduire non seulement par une ligne de côte, mais par la stagnation, au même niveau, des eaux douces des vallées, d'où résultent des terrasses d'alluvions, étagées à divers niveaux.
Maintenant, le fait que, même dans les pays où le sens général de la résul-
Fig. 109. — Disposition en terrasses des vallées littorales de la Norvège (d'après Kjerulf).
11, 2 î, anciennes lignes de rivage. — 5 5, niveau actuel de la mer. — AB, thalweg actuel.
C, débouché d'une vallée latérale.
tante est parfaitement déterminé, les déplacements de signes contraires peuvent alterner ensemble, et cet autre fait que le signe d'un mouvement peut quelquefois changer avec le temps, interdisent d'attribuer ces déplacements à des impulsions verticales directes. Au contraire, ils s'expliquent sans difficulté si on les considère comme la traduction des mouvements généraux d'une écorce soumise à des efforts latéraux de compression, développés par la nécessité où elle se trouve de se plier aux changements de dimension du noyau interne. De cetle manière, certaines parties se gonflent en refoulant l'Océan, tandis que d'autres semblent l'attirer dans des sillons qui vont se creusant de plus en plus.
En considérant que les grandes aires d'affaissement comme celles du Pacifique et de la mer de Chine sont limitées, parfois même complètement entourées, par
(l) Suess, loc. cit.
des chaînes volcaniques actives, M. R. Mallet (I) a émis l'opinion que l'amplitude des affaissements peut représenter le volume des matériaux rejetés par les volcans. Tel est bien à peu près, en effet, l'aspect sous lequel nous envisageons le phénomène, à cette différence près que, même sans qu'il y eût d'épanchements volcaniques, la contraction déterminée par le refroidissement devrait suffire pour amener des affaissements. L'important, à nos yeux, est de rattacher les grands mouvements de l'écorce du globe et les manifestations volcaniques au refroidissement progressif du noyau igné. Dans celte notion fondamentale sont contenues en germe toutes les réactions de la dynamique interne, que seule elle permet de grouper, dans un harmonieux ensemble, autour d'une môme idée directrice.
(1) Britisli Association , Alh Repori on Earlhquakes, p. 70.