GÉNÉRALITÉS SUR LA PÉRIODE CRÉTACÉE
Caractères généraux, de la période. Craie, calcaires a radiâtes. — Deux
circonstances concourent à imprimer au système crétacé un cachet tout spécial : . d'une part, la roche blanche, tendre et traçante, qu'on a nommée la craie, abonde dans les dépôts de cet âge formés, au sein des mers de l'Europe septentrionale. D'autre part, les calcaires à rudistes prennent, dans la zone méditerranéenne d'Europe, aussi bien que dans le voisinage du golfe du Mexique, un développement extraordinaire. Or ces deux catégories de dépôts sont, l'une et l'autre, \e produit immédiat de l'activité organique et attestent que l'ère secondaire a dû
(1) Geognostische Ueschreibung des Bayerischen Alpengebirges, 1861, p. 534.
(2) Dj Saporta, le Monde des plantes, p. 136.
s'achever au milieu d'un calme relatif, par suite duquel la sédimentation purement mécanique, localisée en quelques points spéciaux, laissait presque partout le champ libre aux organismes constructeurs.
La craie blanche est composée de particules calcaires amorphes, auxquelles sont associées en grand nombre des carapaces microscopiques de foraminifères appartenant surtout au genre Globigerina, ainsi que des organismes calcaires très analogues aux coccolithes et aux rhabdolithes de la boue actuelle à globigérines (1), enfin des radiolaires siliceux et des spicules d'épongés. Les éléments détritiques siliceux ou argileux y font défaut et les rognons de silex, qui abondent dans certains massifs crayeux, paraissent résulter d'un phénomène de concentration moléculaire, par suite duquel la silice, répandue dans la masse de la craie, est venue se réunir autour de certains centres d'attraction et, de préférence, autour des corps organiques en décomposition. Les surfaces successives de dépôt offrant des conditions particulières d'homogénéité, il n'est pas surprenant que les silex se soient presque toujours accumulés en cordons suivant les plans de stratification. En général, l'espacement de ces cordons varie entre quelques décimètres et 1 ou 2 mètres. D'ailleurs, dans les craies dont la masse a été fissurée obliquement pendant qu'elle était encore plastique, on voit aussi les fentes tapissées de rognons ou de plaques obliques de silex.
Quant à la source même qui a fourni la silice, les conditions des dépôts crayeux rendent peu probable l'intervention directe d'émanations internes. On a émis l'idée, assez plausible, que les spicules des éponges et les radiolaires pouvaient offrir une suffisante quantité de silice amorphe, laquelle, déposée pêle-mêle avec la craie, s'en serait ensuite séparée par voie de concrétion.
11 faut encore signaler, parmi les espèces minérales habituellement associées à la craie, la pyrite en rognons à texture fibreuse. Ces rognons consistent le plus souvent en pyrite blanche (marcasité), plus ou inoins complètement transformée en limonile par épigénie.
La faune de la craie est assez uniforme. Elle comprend surtout des oursins, Micraster, Ananchytes, Cyphosoma, Cidaris, avec les genres Terebratula, Rhynchonella, 'Ostrea, Spondylus et des individus, quelquefois très grands, iïlnoceramus. Les bryozoaires y sont assez abondants et on y trouve des dents et des écailles de poissons. S'il n'est pas nécessaire d'admettre que la craie se soit formée à une grande profondeur, on doit du moins reconnaître que sou dépôt a dû être exempt de trouble et que les rivages voisins n'y ont apporté aucun élément. Ce dépôt s'est d'ailleurs accompli avec lenteur ; car il n'est pas rare de trouver des oursins sur le test desquels des individus de Crania se sont librement développés, pour seivir, à leur tour et après la mort de l'animal, de surfaces d'attache à des serpules. Plusieurs générations d'animaux marins se sont donc succédé au même point avant qu'il se déposât, sur le fond, une quantité de boue crayeuse égale à l'épaisseur d'un ananchyte.
(1) V. ante, p. 342.
En beaucoup de points et surtout à la partie inférieure, les assises de la craie sont mouchetées de points verts, dont chacun est un granule de glauconie (hydrosilicate de fer avec potasse). On a souvent remarqué que ces granules reproduisaient exactement le moule intérieur de coquilles de foraminifères.
Les Rudistes, dont les conditions biologiques sont encore mal connues, la nature actuelle ne nous offrant plus aucun représentant de cette famille, ont beaucoup d'affinité avec les chamacés. On peut dire que les calcaires à hippurites continuent les calcaires à réquiénies comme ceux-ci continuaient les calcaires à dicérates. Néanmoins, entre les calcaires à rudistes et les récifs de polypiers, il y a des différences très tranchées et le mode d'activité physiologique dont ils sont l'expression a été certainement tout à fait spécial à la période crétacée.
Transgresslvlté des dépots crétacés. — La distribution géographique des dépôts crétacés est très particulière et accuse une discordance marquée entre ce système et celui qui Ta précédé. Presque partout, en Europe aussi bien qu'en Amérique, les sédiments de la craie sont transgressifs relativement aux terrains sur lesquels ils s'appuient et il n'est pas rare de voir le système débuter par un conglomérat reposant directement sur les couches primaires. Tel est le cas du tourtia de la Flandre et du Hainaut (1).
En Angleterre, le grès vert supérieur et la craie blanche dépassent sensiblement les limites du grand bassin crétacé de Londres et du Hampshire; on en trouve des îlots jusqu'en Ecosse, dans File de Mull et en Irlande. Dans l'ouest de la France, les premiers dépôts crétacés s'appuient transgressivement sur les couches oolithiques. Dans le Hainaut, la Scandinavie, la Bohême, ce sont les terrains paléozoïques qui leur servent de base et la même transgressivité s'observe dans le massif de l'Himalaya ainsi qu'aux États-Unis (2).
L'ouverture de la période crétacée a donc été marquée par un remaniement considérable de la carte du monde et par le retour de la mer sur des régions qu'elle avait depuis longtemps abandonnées.
Apparition des angiospermes. Contraction de la zone tropicale. — Un
tel fait ne pouvait manquer de faire sentir son influence sur le développement du monde organique et spécialement sur celui du règne végétal, si sensible en général aux conditions géographiques. Aussi voyons-nous, dès le début de la période, apparaître une nouvelle famille, celle des végétaux dicotylédones angiospermes, lesquels, inconnus dans le wealdien et l'urgonien, jouent déjà un rôle dominant dans les premières flores du système. Cette rapide diffusion des plantes à fleurs et à feuillage caduc, indices d'une lumière solaire suffisamment vive et d'un certain jeu de saisons, n'en laisse pas moins subsister une assez grande uniformité cliraatérique. Sans doute le nombre des types franchement tropicaux a diminué et le palmier ne dépasse plus l'Europe ; mais les régions circompolaires nourrissent encore des figuiers, des bambous et une cycadée. La
(1) Voir plus loin, p. 956.
(2) Suess, Entslehwig der Alpen.
flore crétacée du Groenland diffère moins de celle de la Bohême que cette dernière ne diffère de la flore du crétacé provençal (1), comme si les circonstances locales d'exposition et de relief avaient eu alors plus d'influence que les conditions géographiques générales.
Plus encore que dans la période précédente, les équivalents des formations coralligènes, qui sont ici les calcaires à rudistes, sont concentrés dans la zone méditerranéenne. Ainsi s'accentue peu à peu la réduction de la zone tropicale, primitivement étendue à tout le globe ; mais ce mouvement s'accomplit avec lenteur et la présence des palmiers en Silésie, des figuiers au Groenland, par 70* de latitude, interdit de croire à l'existence de la glace autour du pôle.
Divisions du système crétacé. — Le système crétacé a été divisé par d*Qrbigny en quatre étages, qui sont, à partir de la base, le cénomanien, ainsi nommé de la localité du Mans; le turonien, correspondant à la craie tuffeau de Touraine, le sénonien ou craie blanche de Sens, enfin le danien, dont le nom a été créé par Desor pour l'étage de la craie du Danemark. Nous adopterons ces divisions, mais en restituant au danien la craie de Maastricht, que d'Orbigny rattachait au sénonien. En outre, pour la facilité des assimilations, nous partagerons chaque étage en deux sous-étages, en choisissant avec M. A. Toucas (2), pour désigner ces subdivisions de deuxième ordre, quelques-uns des noms créés par M. Coquand. Ainsi le cénomanien comprendra le rotomagien ou craie inférieure de Rouen et le carentonien ou couches à Ichthyosarcolithes et à ostracées de la Charente. Dans le turonien, nous distinguerons le ligérien ou craie du bassin de la Loire et Yangoumien, à cause du développement que prend, aux environs d'AngouIéme, ce sous-étage supérieur, si bien marqué là où existent les rudistes. Au sénonien appartiendront le santonien ou craie de Saintonge et le campanien ou craie de Champagne à bélemnitelles. Enfin le danien se partagera en maestrichtien (3) à la base, à cause de la craie de Maëstricht et garumnien au sommet. Le nom de ce dernier sous-étage est emprunté à Leymerie, qui a eu le mérite de signaler l'importance des dépôts de cette époque dans les Pyrénées de la Haute-Garonne (4).
Faune crétacée. — Les dépôts crétacés n'ont pas encore fourni d e mammifères. Des oiseaux très curieux ont été signalés par M. Marsh dans la craie du Kansas. Plusieurs d'entre eux, Ichthyornis (fig. 453), Odonlornis, Hesperornis (fig. 452), avaient des dents et quelques-uns des vertèbres biconcaves, comme celles des reptiles. Ces derniers sont représentés par des dinosauriens, des crocodiliens, des énaliosauriens, quelques ptérodactyles et surtout par le genre Mosasaurus, commun h Maëstricht et au New-Jersey. Les dents et les écailles de poissons abondent dans la craie, surtout celles de Coraxy Otodus, Plychodus (fig. -454). Lamna, Enchodus, Beryx, etc.
(1) De Saporta, le Monde de* plantes, p. \?)b.
(2) Bull, de la Soc. yr'ol. de France, 7>° série, VIII, p. 84; Xt p. 209.
(3) M. Toucas a accepte pour cet étape le nom de dordonien, créé par M. Coquand; mais celui déjà usité de maestrichtien nous parait préférable, comme prêtant beaucoup moins à confusion.
(4) Mém. de la Soc. géol. de France, 2- série, IV. — Bull, de la Soc. géol., 2' série, XXV, p. 896.
Fig. «fi.
Min. —
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il nilumngtmi; Defr-, du a
Fia. 15*. I*nl d'Unurrorwi*, du crilicé américain. — Fig. 153. Vtrtébre d'IeMAjorn» dupar, Hirth... du ratmi uisemeru. — Fig. «t. Dent de Ptyrtu»lu>, de la cr»ie Manche. — Fig. *5S. /fc-femiii/fj Ue/mo-
mow/ |),v„n.i Blfiinv., du c^nomam™ suo^rieur. - ftf. ISIi. JiWi-KifliMta iiuailmla, Stlilot-, ilu can
Fig. lïï». Fig. «I. Fig. ififi. Fig. 4fi7.
Fig. 45Î. Banitilm anrrpt, Lam., du mi&trichtien. — Fia. 460. Tiirriiitct cotlatat. Lin., du ctnomaniru
— FiK. «1. Srn,jli;(-j irq,iu!i; S«w„ de la crair- Je Rouen. — Fig. i(>3. flnyncJionrii™ Cnri/;ri. rt'Orh., du lnranirn. — Fig. il». Tfrf(.rar«iina siroe;(;«. d'Orb. (groîsie deui fois), du Luronim. — Fig. 404. Cronifl jrari.viensi*, Befi-.,ilii séurmiui. — i-ijj. «ïi. Diii-M «rf/vi/oilnvmi Molhfroiii. d'Orli., dp In craie du Kovon.
- Fig. 106. 0. lattraiii, Nil., du cenomanien. — Fig. 467. 0. tAlectryonia) carixata, Lam., du c^nomanien.
Cil DE clOUKIE. 80
Parmi les céphalopodes, les bélemnites sont encore assez nombreuses, représentées surtout par les genres Actinocamax (fig. 455) et BelcmniUHa (fig. 456). I<es ammonilidés, destinés a disparaître avec la fin de la période, offrent des ammonites des sous-genres AcanOtocerm (fig. 457), Schloenbachia, Prionotropû el, ce qui est remarquable, de véritables cëratite» (Buchiceras), semblables aui
Kératites triasiques. On observe aussi beaucoup de céphalopodes à tours déroulés, TurrilUet (fig. 460), Scapkile» (fig. 461), Heterocerax, Hamitei, et un genre très caractéristique de la période, celui des Baculitet (fig. 459) à coquille entièrement droite.
Au nombre des brachiopodes, il convient de signaler comme 1res fréquents les
genres Bhynchonetla (fig- 462), Terebratitla , Terebrattilina (fis. 4(ï~i), Terebratelta, Terebrirostra, Rïngena, Magas, Cranta (fig. 464), etc.
Certaines couches crétacées sont 1res riches en oslracées, Ostrea ou Eroyi/ra (fig. 465 à 408), ainsi qu'en représentants des genres ?j)On'ly!tts (lig. 400). Trigonia {fig. 472) el surtout Inoceramun (fig. 470, 471). Mais la famille la plus
caractéristique du la période est celle des Rudistet, animaux voisins dés chamacés et édifiant des assises calcaires par l'accumulation de leurs épaisses coquilles, munies d'opercules à dents très curieuses. Tels sont iesSphœrulites (fig. 473,474),
Hippur'des (fig. 475), Radiolites {fig. 476), etc., à côté desquels doivent être mentionnés, en fait de chamacés, les genres Caprîna, Caprotina, Plagîoptychia. 11 y a peu de chose à dire des gastropodes, la craie ayant offert jusqu'ici peu de
;. R-tditlilet (Biradiolilci) cornupiutarii gmnum, Klein, du cimpanien. — Fig. 178. ,\na eampmien. — Fia. i'O. Offiultr pilnla, Ag. ip. cénomanien. — Fi|i. -181. Micrajter corUttudi centrait!, Mint., àe la craie blanche.
- Fig. I
dépôts d'un caractère vraiment littoral : mais les bryozoaires sont abondamment représentés, surtout les Enchara, véritables animaux constructeurs.
La faune de la craie abonde en oursins, notamment Micraster (fig. 477, 481), Ananckijte» (fig. 478), Offasler (fig. 479), Hemiatter, Eckinoconus (fig. 485), DUcaidea, Salenia (fig. 480), Cïlaris, Cyphosoma, Castitlulus, Rkynchopygus, Au-
948 GROlIPr; SECONDAIRE.
cleolitet, etc; Les polypiers y sont plus rares que dans les dépôts ool il biques, bien
qu'on observe de nombreux individus des genres Cyclolitet (fig. 484). Trochomi-
lia, Parasmilta (fig. 482), etc. Mais les forami ni fères jouent un très grand rôle, soit dans la craie blanche à Globigerina, soit dans les dépôts à Orbitolina, Orbitoides et à Sitlerolitkui.
Flore «rétaeée. — Le caractère de la flore crétacée consiste dans l'apparition des plantes dicotylédones angiospermes. Dès lors la Dore européenne présente la juxtaposition de deux catégories de types, les uns destinés à disparaître ou à être refoulés vers le sud, les autres devant former le fonds de notre végétation indigène (1). Ainsi les peupliers, les hêtres, les lierres, les châtaigniers et les platanes y sont associés aux palmiers, aux lauriers, aux pandanées. D'ailleurs l'ampleur presque générale des formes végétales de la période indique un ensemble de conditions très favorables au développement du monde des plantes.
Aux dicotylédones de la période crétacée appartiennent les genres Credneria (lig. 487), Ihjiitenea, Aralia, Maynolm, Hetiera (lig. 485), Piatanus, Liriodendron.
Sassafras, Prolo\ihyUum, Ficus, Populu*. Salix, etc., tandis que les coiiilën sont des Araucaria (lig. 486), Abielites, Séquoia, Cyparissidiiim, SalUburia, ele
(I) De Saporla, le Monde des plantée, p. 204.