‹ Traité de géologieChapitre 63 sur 533 · CREUSEMENT PAR LES COURS D'EAU · texte numérisé non relu

CREUSEMENT PAR LES COURS D'EAU

action torrentielle. Mais le travail d'érosion continue toujours dans le Grand Canon et dans le Canon de Marbre, défilés où la rivière n'a pas encore eu le temps de mener son œuvre à bonne fin et dont chacun est destiné, sans doute, 4 se transformer avec le temps en une gorge relativement paisible, communiquant avec les parties d'amont par une cascade. ,

Cascades. — La cascade qui réunit deux étages successifs d'un même cours d'eau peut être stable, si l'eau se déverse par-dessus un massif d'une grande dureté, dont la base soit inattaquable au ravinement et à l'affouillement. Mais si, le sommet du déversoir étant formé par une roche dure, cette dernière est supportée par des assises plus tendres, ces couches meubles cèdent peu à peu sous l'effort des eaux qui, du pied de la cascade, viennent rebondir contre leur surface; elles se dégradent ainsi, le déversoir continuant à les recouvrir en surplomb, jusqu'à ce que la saillie devienne trop prononcée et entraîne un éboulement, d'où résulte le recul de la cascade. C'est le cas de la célèbre chute du Niagara. La cataracte du Niagara offre le plus bel exemple qu'on connaisse du creusement d'un couloir par un fleuve entre deux lacs. On sait que, sorti du lac Érié, le Niagara coule à pleins bords, dans un large lit, jusqu'à ce que, après avoir contourné une grande île, il se heurte à l'île de la Chèvre (Goat Island), des deux côtés de laquelle il se précipite, formant une chute d'environ 50 mètres de hauteur. Après cela, pendant 11 kilomètres, jusqu'à Queenstown, il coule dans un lit étroit et profondément encaissé, véritable canon aux parois de 60 à 75 mètres de hauteur, brèche ouverte dans un escarpement au pied duquel s'étend la plaine du lac Ontario. 11 n'est pas douteux que la cataracte n'ait été originairement placée à la limite de cet escarpement, c'est-à-dire à Queenstown, et que la rivière, peut être même le lac Érié, n'aient occupé un espace considérable autour de l'emplacement de la chute actuelle, car l'île de la Chèvre et les bords du fleuve sont couverts par des alluvions modernes, épaisses de 7 mètres et contenant toutes les coquilles qui vivent aujourd'hui dans le Niagara. Ainsi d'une part, le fleuve a creusé progressivement son canal et, de l'autre, ce creusement s'est accompli pendant la période où nous sommes encore.

Pour en bien apprécier les circonstances, il faut tenir compte à la fois de la puissance du fleuve et de la nature du terrain sur lequel il opère. L'ensemble des deux chutes, américaine et canadienne, que sépare l'île de la Chèvre, débite environ 1000 à 1100 mètres cubes par seconde. Cette eau, qui se précipite en une nappe dont on évalue l'épaisseur à 8 ou 9 mètres, bien que la rapidité du courant, en amont de la chute, rende toute mesure exacte impossible, constitue I agent d'érosion; mais, si puissant qu'il soit au point de vue hydraulique, cet agent aurait peine à entamer le déversoir calcaire sur lequel.il déborde, sans la constitution particulière de la falaise en ce point. En effet (fig. 34), le seuil du déversoir étant formé par le calcaire dur du Niagara, dont les strates plongent vers l'amont, ce calcaire lui-même repose sur 25 mètres de marnes, supportées par des grès tendres appartenant aux groupes dits de Clinton et de

Médina. Or le pied de la cascade est dans ces grès et même, d après la puissance de la chute, on peut penser que la formation de grès est attaquée bien au-dessous du niveau de l'eau et en contre-bas du lac Ontario. Les marnes et les grès qui supportent le calcaire étant ainsi soumis au choc constant de l'eau qui rejaillit

Lac Érié. Chute actuelle. Queenstown. Lae Ontario.

Fig. 5i. — Coupe de la chute du Niagara, a, grés tendres de Médina et de Clinton;

b, marnes du Niagara ; c, calcaire.

sur leur surface et la nappe d'eau supérieure pressant comme un levier sur sou déversoir calcaire, ce dernier s'écroule par portions et ainsi la chute recule, modifiant le paysage au point qu'à quinze ans de distance on y peut constater des changements très sensibles (1).

Depuis 1842 jusqu'en 1863, la chute canadienne avait reculé d'au moins 5œ,70. Quelques auteurs admettent un chiffre plus élevé, correspondant à un recul de 0m,50 par an. On a même basé sur ce résultat un calcul établissant que le creusement de la gorge avait dû employer 55 000 ans. Mais il est tout à fait illusoire d'appliquer à une aussi longue période un taux de recul dont la valeur présente est loin d'être fixe et dépend de mille circonstances locales. On peut même prétendre que la rapidité actuelle de l'érosion doit être regardée comme un minimum relativement à la période antérieure ; car, en vertu du plongeaient général des couches, la masse calcaire augmente d'épaisseur à mesure que la chute rétrograde. Donc, au début, la hauteur des parties faciles à affouiller étant plus considérable, il semble que le travail devait marcher plus vite, sans parler des changements que le régime de la rivière a pu subir dans l'intervalle. Aussi nous parait-il sage de se borner à enregistrer ce résultat, que le travail de la chute est assez actif pour que, en quelques années, la disposition de la cataracte canadienne ait changé dune façon notable, tandis que la chute américaine allait sans cesse en diminuant de volume. Le nom de fer-à-cheval n'est déjà plus appli cable à la première, tandis qu'en 1850 il était encore suffisamment justifié. Ajoutons que l'activité industrielle des Américains, en détournant, pour en faire une force motrice, une partie de l'eau du Niagara, est en voie d'en réduire sensiblement la puissance géologique.

Page 1