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ESTUAIRES

mires. — Laissant de côté ces cas exceptionnels, peu intéressants au point de vue de la géologie, bornons-nous à considérer ceux des fleuves qui arrivent jusqu'à la mer. Chacun d'eux y débouche par une échancrure de la côte, dont la position peut avoir été déterminée, dans l'origine, par les conditions générales de la pente du bassin, mais dont la forme, la largeur et la profondeur résultent du travail même de l'eau courante. Cette échancrure porte le nom d'estuaire. Elle représente l'œuvre accomplie par le cours d'eau, non dans l'état de régime auquel il est aujourd'hui parvenu, mais pendant les périodes actives de creusement. À moins donc que le fleuve n'ait encore conservé un régime torrentiel, l'espace occupé par l'estuaire est beaucoup plus considérable que ne le réclament les besoins de la masse d'eau actuellement débitée. Il correspond au maximum de portée dont le cours d'eau ait jamais été susceptible et dans cet espace, autrefois occupé par des eaux torrentielles assez puissantes pour refouler la vague marine, comme c'est encore aujourd'hui le cas pour le fleuve des Amazones, c'est la mer qui vient maintenant s'étaler en mêlant ses eaux à celles du fleuve dont elle remonte périodiquement le cours à l'heure de la marée.

L'estuaire d'un fleuve qui ne creuse plus son lit est donc une région d'équilibre où la vitesse de l'eau courante s'amortit, tant par sa rencontre avec la mer que par la nécessité où se trouve l'eau du fleuve de s'étaler sur une large surface. Par suite, les matières solides que cette eau tenait en suspension doivent s'y déposer; mais ce dépôt a lieu dans des conditions très différentes, suivant le régime de la mer où débouche le fleuve et suivant la puissance intrinsèque du cours d'eau.

Matières en suspension dans les fleuves. — Avant, d'aborder l'étude des

différents cas qui peuvent se présenter, disons quelques mots de la quantité de matières solides tenues en suspension par l'eau des fleuves dans la partie inférieure de leur cours.

En premier lieu, la vitesse moyenne des grands fleuves, dans le voisinage de leur embouchure, dépasse rarement im,50; en admettant que cette vitesse puisse doubler en temps de crue, l'eau pourra tenir en suspension, avec la rase, des sables et des graviers très fins, mais pas de gros matériaux.

Si trouble que puisse paraître l'eau d'un fleuve à son embouchure, sa densité demeure encore très inférieure à celle de l'eau de mer et les navires s'y enfoncent d'une manière marquée. En fait, on estime que l'eau de la rivière la plus trouble diffère moins, sous le rapport de la densité, de l'eau pure que l'eau à 15° ne diffère de celle dont la température est de 10° (1). Des expériences suivies, faites à Lyon par Fournet, ont montré qu'en temps ordinaire l'eau du Rhône contient entre lo*660 et 10</000 de matières terreuses en suspension. En 1844, le maximum a atteint t00*000. Le Danube en contient j-fo^ dans ses crues ordinaires et 8> <000 en basses eaux. Les limons du Mississipi forment, d'après Riddel,

(1) Élie de Beaumont: Leçon* de Géologie pratique, II, p. 60.

pfo et, d'après Humphreys et Abbot, j^ du poids total de l'eau. Le Gange dépasse tous ces chiffres et, dans ses grandes crues, il renferme jusqu'à jiy de matières terreuses, ce qui s'explique si Ton songe que c'est dans son bassin que le phénomène du ruissellement s'exerce avec le plus d'énergie. On a calculé que, en moyenne, le Gange charrie chaque année à la mer environ 60 fois le volume des Pyramides d'Egypte et que le Hississipi pourrait former annuellement, par les troubles de son embouchure, une accumulation de 28 mètres de hauteur sur un kilomètre carré.

On a cherché quelquefois à édifier, sur des données de ce genre, des calculs ayant pour but de déterminer la quantité que doit perdre chaque année le sol d une contrée pour fournir les éléments solides transportés par les rivières qui l'arrosent. C'est ainsi qu'on trouvera, dans plusieurs ouvrages de géologie, l'indication du nombre de millions d'années qui devrait suffire pour la disparition totale d'un continent, à raison de tant de millimètres ou de fractions de millimètres par an. Nous ne nous arrêterons pas ici à ces spéculations, dont le tort grave est d'étendre à une suite d'années presque indéfinie des données qui s'appliquent tout juste à l'époque où nous sommes. D'ailleurs, loin de s'accomplir sur toute la surface d'un bassin, l'œuvre de l'érosion se concentre dans des régions très limitées, et puisqu'il est avéré qu'elle tend partout vers l'état d'équilibre, on peut admettre qu'après avoir affouillé avec une certaine énergie les parties les plus voisines de leur lit, les rivières doivent devenir peu à peu des agents d'érosion de moins en moins efficaces, à moins qu'un changement ne survienne dans les conditions de leurs pentes. C'est ce qui rend,. à nos yeux, tout à fait illusoires les calculs dont nous venons de faire mention.

Cela posé, revenons au travail de l'embouchure des rivières et passons en revue les diverses combinaisons qui peuvent se réaliser.

Barres et dépôts d'est a aire s. — Si la mer est sujette à des marées d'une grande amplitude et que le littoral y soit balayé par des courants, les troubles, apportés par les crues ne peuvent se déposer dans l'estuaire, d'où la marée les délogerait aussitôt. Cependant ces matériaux ne sauraient rester indéfiniment en suspension dans l'eau. Ils le peuvent d'autant moins que, comme nous l'avons vu précédemment, les troubles se précipitent quinze fois plus vite dans l'eau salée que dans l'eau douce, de telle sorte que leur seule arrivée dans le domaine maritime doit tendre à déterminer leur chute. Il se fait donc, à la jonction du fleuve et des eaux marines, un dépôt de matériaux sur le fond, au point où l'équilibre s'établit entre la force du courant et celle de la mer. Par cela même ce dépôt est essentiellement mobile et, suivant l'heure ou la force de la marée, il s'avance plus ou moins en dehors de l'estuaire, formant une sorte de rempart sous-marin qui se tient à peu de dislance de la surface. Un tel dépôt porte le nom de barre et constitue, par sa mobilité, un sérieux obstacle à l'entrée des grands fleuves.

Les barres qui obstruent l'entrée des passes du Mississipi arrivent quelquefois à 4 mètres, exceptionnellement même à 5'",66 au-dessous du niveau de la mer,

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