PHÉNOMÈNES D'ÉVAPORATION
chaux ; un dépôt de gypse tapisse donc le fond du bassin où a lieu l'évaporation. Ensuite se dépose le sel marin, et l'eau-mère qui surnage, riche en sulfates de magnésie et de potasse avec chlorures, peut donner lieu à une cristallisation de polyhalite.
D'après H. Usiglio (i), la première substance qu'abandonne par évaporation l'eau de la Méditerranée est le carbonate de chaux, mélangé d un peu d'oxyde de fer. Quand la concentration dépasse 16°,75 de l'aréomètre de Baume, le gypse commence à se précipiter ; au delà de 26°,25, c'est le tour du sel marin, du sulfate de magnésie et du chlorure de magnésium. Le bromure ne se dépose qu'à 28%25.
La concentration de l'eau de mer, qu'on provoque artificiellement par la création de marais-salants. s'accomplit d'elle-même dans certaines circonstances. L'un des plus remarquables bassins naturels d'évaporation est le golfe de Kara- 8oghaz, ou Gouffre Noir, qui s'étend, sous le 51e parallèle, sur une surface de phis de 16 000 kilomètres carrés, à l'est de la mer Caspienne, à laquelle il est relié par un chenal de 200 à 800m de largeur sur 4 kilomètres de long, n'ayant guère plus d'un mètre de profondeur à l'entrée (2). Un courant venu de la Caspienne circule toujours dans ce détroit avec une vitesse moyenne de 5 ou 6 kilomètres à l'heure, ne Rabaissant jamais au-dessous de 2k,75. La profondeur du bassin n'est, en moyenne, que de 4 à 12 mètres; l'évaporation y est considérable, surtout en été et comme, en raison de la faible profondeur du détroit, aucun contre-courant inférieur ne peut s'y établir, le Kara-Boghaz est bien réellement une sorte de chaudière où l'eau de la Caspienne vient se concentrer. On a calculé que 350000 tonnes de sel sont ainsi amenées, chaque année, dans ce réservoir. Déjà aucun animal n'y peut plus subsister et les rivages du golfe sont dépourvus de toute végétation. Les poissons entraînés par le courant deviennent aveugles au bout de cinq jours.
Aux environs du Kara-Boghaz, sur le pourtour de la péninsule de Hanghichlak, on peut observer, dans une série de lagunes, tous les degrés possibles de concentration saline. L'une de ces lagunes reçoit encore, de temps en temps, les eaux de la mer et n'a déposé sur ses rives qu'une mince couche de sel. Une autre a son fond caché par une assise épaisse de cristaux roses ; enfin d'autres sont déjà asséchées et le sel qui en tapisse le fond est en partie recouvert par des sables.
Sur les bords de la Mer Noire, où pourtant la proportion de sel est moindre <jue dans le reste de la Méditerranée, des bassins d'évaporation naturels se for ment, chaque été, en Bessarabie, au sud d'Odessa. Ces limant, couvrant plusieurs -centaines de kilomètres carrés, donnaient, en 1825, 120 000 tonnes de sel pur (3), «font la masse avait, au centre des bassins, 0m,50 d'épaisseur. Le même travail
(i) Ann. de Chimie et de Physique, 3« série, XXVII, p. 172.
(2) E. Reclus, CAsie Russe, p. 422.
(5) Bischof in Reclus, la Terre, II, p. 33.
naturpl, régularisé par l'intervention de l'homme, donne naissance, dans la Méditerranée et sur les côtes de l'Océan, aux marais-salants, où l'eau, au lieu de s'évaporer au hasard, est conduite de compartiment en compartiment pour s* y saturer graduellement et déposer des couches égales de sel pur.
Phénomènes d'agglutination par les eaux marines. — Lorsque l'eau de
mer contient en suspension une suffisante quantité de sels calcaires, l'évaporation rapide à laquelle elle est soumise sur certaines plages suffit pour déterminer la précipitation du carbonate de chaux, qui sert alors de ciment pour agglutiner les fragments de sable ou les débris de coquilles. Cette réaction n'a pas besoin pour se produire d'une très haute température ; car des formations de ce genre s'observent en France aux environs de Royan, et même on en a signalé jusqu'à Elsencur, prés de Copenhague (1). Sur la plage de Folkestone, en Angleterre, les galets accumulés prés de la falaise crayeuse s'agglomèrent sur certains points en un véritable poudingue. Mais dans ce cas, à l'action de l'eau de mer se joint celle des eaux d'infiltration venant de la terre ferme. En effet, ces poudingues modernes s'observent sur des points où des éboulements de l'argilejdugaultsont venus recouvrir les terrasses de galets des hautes mers. Les infiltrations se font jour entre l'argile et les cailloux et déposent, dans les interstices de ces derniers, une sorte de vase calcaire qui acquiert rapidement une grande dureté.
Sur les côtes de la Méditerranée française, les formations de roches dures par agglutination contemporaine des sables et des coquilles brisées sont nombreuses; elles le sont encore davantage en Sicile, où la température moyenne des eaux atteint 18° et en Algérie, où le ciment de ces conglomérats modernes est très dur et cristallin. On voit souvent, sur ces côtes, les galets recouverts d'un vernis qui a tout à fait l'aspect d'un verre silicate, bien que, en réalité, il soit presque uniquement composé de carbonate de chaux. Tel est, en particulier, le cas de certains calcaires magnésiens du littoral de la Méditerranée et de l'Adriatique, qui se recouvrent d'une enveloppe mamelonnée, très adhérente, verdâtre ou noirâtre et vernissée. M. Cloëz (2) a trouvé, dans ce dépôt, environ 92% de chaux carbonatée, 1,22 de silice et 0,71 de matière organique, avec 4,56 d'eau et un peu de sel marin et de carbonate de magnésie. M. Vélain a constaté l'existence d'un dépôt analogue sur les roches basaltiques de l'île de la Réunion et la même observation a été faite par M. des Cloizeaux sur des roches feldspathiques de l'île d'Elbe.
Mais c'est surtout dans les mers tropicales, comme celle des Antilles, que le phénomène de la formation contemporaine des pierres se produit dans toute son ampleur, sous l'action d'un soleil qui porte la température de l'eau de mer de surface jusqu'à 32°. Le tuf de la Guadeloupe, célèbre par le squelette de Caraïbe qu'on y a trouvé, appartient à cette formation. En plusieurs endroits de la Côte-Ferme, on exploite activement ces carrières de pierre marine pour la
(1) Reclus : La Terre, H, p. 251 .
(2) Bull, de la Soc. géol. de France, 3° série, VI, p. 84.